La rébellion des enseignants de Chicago et la lutte pour contenir la pandémie

Par Evan Blake
28 janvier 2021

Samedi, plus de 20.000 enseignants de Chicago ont voté à une écrasante majorité contre la reprise de l’enseignement en présentiel. Ils défient ainsi la campagne menée par les Écoles publiques de Chicago, la maire démocrate Lori Lightfoot et le gouvernement Biden, qui veulent rouvrir les écoles alors même que plus de 3.000 personnes aux États-Unis meurent chaque jour des suites du COVID-19.

La campagne de réouverture des écoles est devenue le point central de la lutte des classes aux États-Unis. Devant la rébellion naissante des éducateurs qui menacent de se soustraire au contrôle du Syndicat des enseignants de Chicago (CTU), l’administration des écoles publiques de Chicago (CPS) ont été contraintes mardi de renoncer temporairement à leur campagne agressive en faveur de l’enseignement en présentiel alors même que le COVID-19 se répand. Alors que le CPS et le CTU s’efforcent de conclure un accord que le syndicat pense pouvoir vendre à ses membres, le troisième plus grand district scolaire du pays est passé à l’enseignement à distance.

Manifestation à Chicago, le 15 janvier 2021 (Photo: Milwaukee Teachers Education Association/Flickr)

La résistance des enseignants de Chicago est considérée comme une menace par l’ensemble de la classe dirigeante, car l’ouverture des écoles est le pivot de la campagne visant à forcer les travailleurs à reprendre le travail en pleine pandémie.

Afin de maximiser les profits, les écoles doivent être rouvertes pour s’assurer que les parents retournent sur des lieux de travail dangereux. C’est pour cette seule raison que le gouvernement Biden et les politiciens des deux partis font pression pour la réouverture des écoles dans tout le pays. Ils bénéficient du soutien des syndicats: de la Fédération américaine des enseignants (AFT), de l’Association nationale de l’éducation (NEA), et de tous leurs affiliés au niveau des États et au plan local.

Hautement conscients de la combativité des enseignants, les médias patronaux et l’establishment politique sont engagés dans une campagne de propagande frénétique visant à diffamer les enseignants et à fausser la science.

L’expression la plus crue du point de vue de la classe dirigeante est venue du Wall Street Journal, le défenseur le plus constant de «l’immunité collective» — politique consistant à permettre au COVID-19 de se répandre massivement dans la population.

Lundi, la rédaction du Journal a dénoncé les enseignants de Chicago, les traitant d’«égoïstes». Elle a déclaré que «71 pour cent des membres votants du CTU ont rejeté le retour à l’enseignement en présentiel jusqu’à ce que les écoles soient “sûres” – c’est-à-dire quand les enseignants auront envie d’y retourner».

Le Journal a critiqué la ville pour avoir reculé face à l’opposition croissante des enseignants, déclarant: «Les chefs de district n’ont-ils pas lu le livre pour enfants “Si tu donnes un cookie à une souris”? Satisfaire des exigences déraisonnables conduit à des exigences encore plus déraisonnables».

Le mépris total des enseignants exprimé dans ces lignes montre la haine de la classe dirigeante envers tous les travailleurs, dont la vie ne signifie rien pour elle. Le Journal rejette avec mépris les conditions «sûres» exigées par les enseignants à un moment où chaque jour plus de 3.000 personnes meurent du COVID-19 et environ 175.000 sont infectées aux États-Unis ; et où des variantes plus infectieuses et mortelles du virus se propagent sans être détectées dans tout le pays.

Tout au long de la pandémie, le Journal a écrit de nombreux articles soutenant le «modèle suédois» qui consiste à laisser le virus se propager dans la population sans aucune mesure de sécurité, ce qui a donné à la Suède l’un des taux de mortalité par habitant les plus élevés du monde.

Le 4 mai, alors que le nombre de décès aux États-Unis s’élevait à 71.447, le quotidien écrivait: «Les gouverneurs américains devraient étudier le modèle suédois alors qu’ils commencent à assouplir les mesures de confinement dans les États». Le 3 août, il a justifié la réouverture initiale des écoles, dénonçant les enseignants protestataires pour s’être livrés à de «l’extorsion politique».

Aujourd’hui, alors que le nombre de morts aux États-Unis s’élève à 435.387, il continue d’écrire des sophismes sans fin pour justifier une politique qui subordonne la vie au profit.

L’autre grande voix de l’establishment politique américain, le New York Times, a publié dimanche un article d’Erica Green intitulé «La recrudescence des suicides d’étudiants pousse les écoles de Las Vegas à rouvrir». L’article présente la réouverture des écoles comme une réponse à la crise de santé mentale à laquelle les jeunes sont confrontés.

C’est là un mensonge. La campagne pour la réouverture des écoles ne vise pas le bien-être des étudiants, mais la maximisation de ce que le Times a appelé «la participation de la population active». Au début de ce mois, Brian Deese, le nouveau directeur du Conseil économique national de Biden, a vendu la mèche lorsqu’il a déclaré: «Nous devons ouvrir les écoles pour que les parents… puissent retourner au travail.»

Green exprime sous une forme différente le même argument que celui avancé pour la première fois par Thomas Friedman du Times, à savoir que «le remède ne peut être pire que la maladie», c’est-à-dire que préserver la vie humaine ne peut pas devenir un obstacle à la génération de profits. C’est devenu le slogan central du gouvernement Trump pour rouvrir les lieux de travail non essentiels, puis les écoles, l’été dernier.

Ces articles ne sont qu’un petit échantillon du déluge de propagande écrite et télévisée qui a cherché à justifier la réouverture des écoles ces dernières semaines.

Mardi, la presse écrite et audiovisuelle s’est emparée de deux rapports des responsables des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) pour prétendre à tort que les écoles ne contribuaient pas à la propagation du COVID-19.

L’un des rapports, publié dans le Rapport hebdomadaire des CDC sur la morbidité et la mortalité (MMWR), se concentre uniquement sur 17 écoles du Wisconsin rural avec des classes à effectifs réduits, avec la mention qu’ils ont été «incapable d’exclure une transmission asymptomatique dans le cadre scolaire parce qu’aucun test de surveillance n’a été effectué».

Le rapport affirme de manière absurde qu’«on signale rarement les épidémies de COVID-19 liées aux classes de la maternelle à la 12e année (K-12)». Le second rapport affirme de la même façon: «on a peu de preuves que les écoles ont contribué de manière significative à l’augmentation de la transmission au sein de la communauté».

Les auteurs des deux rapports ignorent les faits essentiels que plus de 2,7 millions d’enfants ont testés positifs au COVID-19 aux États-Unis et que la recrudescence massive de la pandémie a commencé en novembre, coïncidant avec la réouverture régulière des écoles tout au long de l’automne. Ils négligent de mentionner qu’au moins 530 enseignants de la maternelle à la 12e année aux États-Unis ont succombé au virus au cours de l’année écoulée.

Les rapports du CDC omettent les nombreuses études qui montrent que la fermeture des écoles est l’une des mesures les plus efficaces pour contenir la pandémie. Plus récemment, une étude publiée dans le magazine Science et portant sur 41 pays a révélé que la fermeture des écoles et des universités est la deuxième intervention la plus efficace des gouvernements dans le monde. Une étude publiée dans le «Journal de l’Association médicale américaine» en juillet a estimé que la fermeture des écoles américaines au début de la pandémie a sauvé plus de 40.000 vies.

Ces affirmations omettent également les données compilées par Rebekah Jones, spécialiste des données et lanceuse d’alerte, dans le cadre du COVID Monitor, le seul outil de suivi complet des épidémies dans les écoles de la maternelle à la 12e année aux États-Unis, qui fait état d’au moins 505.068 infections par le COVID-19 chez les élèves et le personnel.

Si Trump et les républicains ont été les premiers à ouvrir les écoles, le gouvernement Biden a maintenant repris le flambeau. À la fin de l’année dernière, le gouvernement Trump a fait pression sur le CDC pour qu’il déclare que les écoles ne contribuaient pas à la propagation du COVID-19, dans un avis largement rejeté car entaché de partialité politique.

Mais aujourd’hui, c’est le gouvernement Biden qui mène la campagne de réouverture des écoles, en faisant pression sur les agences sanitaires pour qu’elles fournissent des données permettant d’affirmer qu’une réouverture des écoles est sans danger.

Commentant les efforts du gouvernement pour nier que les écoles sont des sources majeures de la propagation du virus, Jones a déclaré au «World Socialist Web Site» dans un tweet mardi, «C’est de l’ingérence politique dans la science, et c’est faux: que cela vienne de Ron Desantis en Floride ou de Joe Biden à Washington. Les écoles provoquent la propagation. 500.000 cas dans les écoles publiques déjà et on continue de compter».

La classe ouvrière doit rejeter avec mépris les arguments mensongers avancés par les médias et l’establishment politique pour les forcer à retourner à toute vitesse dans des salles de classe et des lieux de travail dangereux.

Dans leur lutte contre la réouverture des écoles, les enseignants de Chicago se battent consciemment pour protéger leurs élèves, leurs familles, eux-mêmes et toute la société. Leur lutte est aux antipodes de l’indifférence meurtrière de la classe dirigeante exprimée par le Wall Street Journal et le New York Times.

Coïncidant avec la lutte de Chicago, à Montgomery, en Alabama, des dizaines d’enseignants ont organisé une grève sauvage lundi après que le district ait continué l’enseignement en présentiel, malgré que quatre éducateurs soient morts du COVID-19 rien que la semaine dernière. Cette action a forcé le district à battre en retraite et à annoncer quelques heures plus tard que les écoles passeraient à l’enseignement à distance le 1er février.

Les enseignants et tous les travailleurs se trouvent dans un conflit avec un gouvernement Biden et une classe dirigeante déterminés à rouvrir les écoles sans s’occuper de l’impact sur les enseignants, les élèves, les parents et la classe ouvrière en général. Ils sont aussi confrontés à des ennemis sous la forme des syndicats d’enseignants, notamment le CTU et d’autres sections locales «radicales» qui ont tous approuvé la réouverture des écoles ou conclu des accords de capitulation avec les démocrates à Houston, Boston, Baltimore, Washington DC, Detroit, Salt Lake City, dans les États du Michigan, de Washington de l’Oregon, de Californie, et dans de nombreuses autres villes et États.

Dans tout le pays, les enseignants et autres travailleurs de l’éducation sont déterminés à s’opposer aux politiques homicides de la classe dirigeante. Les enseignants de Chicago, d’Alabama, de New York, du Michigan, de Californie, du Texas, de Pennsylvanie et du Tennessee ont formé un réseau de comités de sécurité de la base, totalement indépendants des syndicats et des deux partis capitalistes. Ils préparent une grève générale politique à l’échelle nationale.

Tous les efforts doivent être faits pour élargir ces comités à l’ensemble des travailleurs, afin de développer un mouvement unifié de la classe ouvrière luttant pour ses propres intérêts.

Toutes les écoles et tous les lieux de travail non essentiels doivent être immédiatement fermés! L’enseignement à distance doit être entièrement financé et tous les travailleurs doivent recevoir les ressources dont ils ont besoin! Les presque quatre mille milliards de dollars amassés par les profiteurs de la pandémie dans le monde doivent être expropriés et utilisés pour financer ces programmes sociaux!

En fin de compte, la lutte à laquelle font face les enseignants et tous les travailleurs est une lutte contre le système capitaliste lui-même. Peu importe le nombre de personnes tuées ou de familles détruites par le COVID-19, les capitalistes ne permettront aucun répit dans l’extraction des profits. Ce n’est que par la transformation socialiste de la société et en plaçant les besoins humains avant le profit privé que la classe ouvrière pourra mettre fin à la pandémie et réorganiser la société sur la base de l’égalité sociale.

(Article paru d’abord en anglais le 27 janvier 2021)