Trudeau et Biden vont renforcer l'alliance économique et militaire canado-américaine

Par Roger Jordan
26 janvier 2021

Vendredi, le premier ministre canadien Justin Trudeau est devenu le premier dirigeant étranger à s'entretenir avec le président américain Joe Biden. Les transcriptions de l'appel publiées par les deux parties, ainsi qu'une rafale de commentaires dans la presse bourgeoise avant et après l'investiture de Biden, soulignent qu'Ottawa et Washington prévoient d'étendre leur partenariat militaro-stratégique mondial afin de défier plus agressivement leurs principales rivales, avant tout la Russie et la Chine.

La Maison-Blanche a noté que l'appel portait sur «l'importance stratégique de la relation entre les États-Unis et le Canada et la relance de notre coopération bilatérale». Le bureau de Trudeau a souligné les «valeurs et intérêts communs de l'Amérique et du Canada sur la scène mondiale» et a annoncé un plan pour que les deux dirigeants se rencontrent à nouveau dans un mois afin d'élargir «l'amitié profonde et durable entre le Canada et les États-Unis».

Ces déclarations ne sont pas de simples subtilités diplomatiques. Au contraire, l'élite dirigeante canadienne veut profiter du changement d'administration à Washington pour présenter sa collaboration avec les États-Unis dans un emballage plus «progressiste».

Trudeau et Biden en décembre 2016 (AP)

Derrière cela, les deux puissances impérialistes d'Amérique du Nord préparent une intensification spectaculaire de leur collaboration économique et militaire, une expansion des mesures de guerre commerciale et une accélération des préparatifs en vue d'un conflit militaire avec leurs grandes puissances rivales.

La principale forme que prendront ces politiques est une poussée concertée, en particulier de la part de l'élite dirigeante canadienne, en faveur d'un programme de «l'Amérique du Nord d'abord». Le fait que de nombreux conseillers principaux et experts politiques aient utilisé cette formulation dans des entretiens et des commentaires ces dernières semaines confirme que, dans ses fondements, la collaboration entre l'administration Biden et le gouvernement Trudeau reposera sur la même base nationaliste et protectionniste réactionnaire que le programme «America First» de Trump.

Le slogan «l'Amérique du Nord d'abord» vise avant tout la Russie et la Chine, qui sont considérées comme des concurrents directs et des menaces stratégiques par Ottawa et Washington. Les stratèges militaires et les experts de la défense discutent depuis longtemps de la nécessité de moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), un mécanisme bilatéral datant de l'époque de la guerre froide qui unit les forces militaires canadiennes et américaines. Un élément clé de la modernisation du NORAD est l'intégration du Canada dans le bouclier de défense antimissile balistique de Washington et le déploiement de nouveaux missiles à capacité nucléaire, des mesures dont la logique est de placer les deux pays sur la voie d'une guerre nucléaire «gagnable» avec Pékin ou Moscou.

Ces plans ont été discutés par Trudeau et Biden. «Le premier ministre et le président ont convenu d'étendre la coopération en matière de défense continentale et dans l'Arctique, y compris la nécessité de moderniser le NORAD, et ont discuté de la réunion de leurs ministres des Affaires étrangères et de la Défense et de leurs secrétaires d'État et de la Défense dès que possible», a déclaré le communiqué du gouvernement Trudeau sur l'appel bilatéral.

Il s'agit d'une continuation de la stratégie que la classe dirigeante canadienne a poursuivie pendant la présidence de Trump. Après la victoire électorale de Trump en 2016, le Globe and Mail, le «journal officiel» du Canada, a déclaré avec insistance que le Canada devait être derrière les «murs de Trump». Tout au long de la présidence de Trump, Trudeau et son gouvernement libéral ont évité de critiquer l'occupant à l'esprit fasciste de la Maison-Blanche, même lorsque ses préparatifs pour un coup d'État visant à établir un régime autoritaire sont devenus indéniablement clairs.

Alors que la bourgeoisie canadienne était de connivence et s'accommodait des actions autoritaires de Trump, son nationalisme «America First» et son imprévisibilité créaient des problèmes pour Ottawa. Sur le plan économique, sa menace de déchirer l'ALENA et son imposition de droits de douane sur l'acier et l'aluminium canadiens ont coupé les relations commerciales intimes des entreprises canadiennes avec les États-Unis, qui sont la destination d'environ trois quarts de toutes les exportations canadiennes. Sur le plan idéologique, l'adhésion ouverte de Trump aux extrémistes de droite et aux fascistes a rendu difficile pour Trudeau et ses libéraux, qui accordent une grande importance à leur image «progressiste» à des fins de propagande, de vendre l'alliance canado-américaine à un public extrêmement sceptique.

Avec l'entrée de Biden à la Maison-Blanche et le contrôle du Congrès par les démocrates, l'establishment politique canadien espère que ces défis pourront être surmontés. Comme les démocrates, ils ont l'intention d'utiliser une rhétorique «démocratique» et une politique identitaire pour dorer la pilule d’une politique étrangère agressive et proguerre. Comme le gouvernement Trudeau l'a noté dans son explication de l'appel avec Biden, les deux dirigeants ont un «engagement commun à promouvoir la diversité et l'inclusion».

Ce programme impérialiste bénéficie du soutien de tous les partis au sein du Parlement canadien. Cela a été illustré en novembre lorsque le Nouveau Parti démocratique, soutenu par les syndicats, a déposé une motion parlementaire qui a obtenu le soutien de tous les partis, félicitant Biden pour sa victoire électorale et se réjouissant de l'étroite coopération avec la nouvelle administration.

Des tensions subsistent toutefois, notamment en ce qui concerne les projets du nouveau président d'inclure des dispositions «Buy American» dans l'initiative de son administration pour la construction d'infrastructures et la relance économique. Dans le cadre de ses efforts pour cultiver une image de combattant du changement climatique, Biden a, dès son premier jour de mandat, annulé l'autorisation fédérale pour l'oléoduc Keystone XL, tuant de fait le projet, qui devait transporter le bitume canadien des sables bitumineux de l'Alberta vers la côte américaine du Golfe du Mexique pour l'exporter dans le monde entier. Bien que Trudeau ait exprimé sa «déception» face à cette décision lorsqu'il s'est entretenu avec Biden, une partie minoritaire de l'élite dirigeante du Canada exige une réponse beaucoup plus énergique. Le premier ministre de l'Alberta, Jason Kenney, dont le gouvernement a investi plus d'un milliard de dollars dans ce projet qui a échoué, a demandé à Ottawa d'imposer des tarifs de rétorsion si Biden ne revient pas sur sa décision de saborder Keystone XL.

Malgré les gains économiques substantiels que l'oléoduc Keystone aurait apportés au secteur pétrolier canadien, la majorité de l'élite dirigeante pense qu'elle n'a pas d'autre choix que d'accepter discrètement la décision de Biden. Comme Trudeau lui-même l'a dit avant son appel à Biden, «Nous avons tellement d'alignements – pas seulement moi et le président Biden, mais les Canadiens», c'est-à-dire l'élite dirigeante du Canada, «et le président Biden».

L'un des domaines dans lesquels le Canada souhaite renforcer son «alignement» avec l'administration Biden concerne la politique anti-Chine de Washington. L'establishment politique espère que Biden s'avérera plus efficace que Trump pour contrer la montée de la Chine. Alors que le recours de l'ancien président à des menaces et des provocations effrontées a créé des problèmes politiques pour Ottawa et s'est avéré largement inefficace dans la lutte contre l'ascension économique et géopolitique de Pékin, l'intention de Biden d'établir une coalition de nations «démocratiques» pour intensifier la pression diplomatique, économique et militaire sur Pékin est présentée comme une approche plus rapide. Le chef d'état-major de la défense sortant, le général Jonathan Vance, a résumé cela très clairement en lançant un appel au début du mois pour que le Canada développe une «grande stratégie» avec ses alliés occidentaux traditionnels pour affronter la Chine et la Russie, une tâche qu'il a ajouté avoir été difficile à accomplir sous Trump.

Trudeau et Biden ont discuté de la Chine pendant leur appel, en particulier des cas connexes des deux citoyens canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor, actuellement détenus en Chine, et de la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou. Meng, directrice financière du géant technologique chinois, est assignée à résidence à Vancouver depuis plus de deux ans. Elle est détenue par les autorités canadiennes sous de fausses accusations de violation des sanctions américaines contre l'Iran, à la demande de Washington, dans le cadre de ses efforts de provocation pour pousser Pékin à faire des concessions économiques et géostratégiques.

Derrière les prétextes «démocratiques», les experts politiques canadiens et américains ont clairement indiqué que pour affronter la Chine, il faudra accélérer davantage la marche vers la guerre, qui a déjà vu le gouvernement Trudeau annoncer une augmentation de plus de 70 % des dépenses militaires sur dix ans.

David MacNaughton, qui a été l'ambassadeur du Canada à Washington pendant une grande partie de la présidence Trump, a déclaré au Globe la semaine dernière qu'Ottawa devrait faire pression pour que les entreprises canadiennes aient un accès garanti au marché américain dans le cadre d'une politique «Amérique du Nord d'abord», en s'engageant à augmenter les dépenses pour l'OTAN et le NORAD, et en adoptant une position encore plus dure envers la Chine. «Les Américains, a déclaré MacNaughton, vont s'attendre à ce que nous jouions un rôle plus important que par le passé dans le domaine de la défense et de la sécurité. Nous devons nous y attendre, et ils vont faire pression sur la Chine ... et nous ne pouvons pas dire, “Désolé, nous vous parlerons de cela plus tard”».

Un article d'opinion coécrit par Kevin Lynch, ancien haut fonctionnaire du pays, intitulé «Ce que le Canada peut faire pour Biden», exhorte Ottawa à collaborer avec Biden pour «raccourcir» les chaînes d'approvisionnement américaines, c'est-à-dire réduire sa dépendance économique à l'égard de la Chine, et poursuivre des politiques commerciales, climatiques et énergétiques d’«Amérique du Nord d'abord». Soulignant que ce programme économique protectionniste est inséparablement lié à l'intimidation géostratégique et à la force militaire, l'article poursuit: «Le Canada pourrait contribuer à modifier le dialogue américain en prenant des engagements précoces en matière de dépenses de défense, y compris des augmentations spécifiques pour soutenir le NORAD, la souveraineté dans l'Arctique et le maintien de la paix».

(Article paru en anglais le 24 janvier 2021)