Espagne : les riches et les puissants monopolisent en secret les vaccins COVID-19

Par Alejandro López et Alex Lantier
24 janvier 2021

En Espagne, des généraux, des membres de la famille royale et des ministres ont pu se faire secrètement vacciner contre le COVID-19, sautant ainsi la liste d’attente des vaccins alors même que les soignants de première ligne sont soudainement et inexplicablement à court de vaccins. Ce vol de vaccins destinés à des personnes âgées extrêmement vulnérables et à des travailleurs de la santé met en évidence le mépris de la classe criminelle qui sous-tend la politique d’«immunité collective» de l’Union européenne (UE).

Les parasites milliardaires, généraux d’extrême droite et responsables corrompus à l’infini de la classe dirigeante espagnole envoient chaque jour inutilement des millions de travailleurs et de jeunes au travail et à l’école dans des trains et trams bondés, au risque de se faire infecter et de mourir. Ils ont refusé d’appliquer les ordres de confinement médicalement nécessaires, cela pour injecter les profits des entreprises dans les banques au détriment des vies humaines. Les vies qu’ils sacrifient ne sont cependant pas les leurs. Tout en faisant la leçon aux travailleurs sur le «sacrifice» et la nécessité de «sauver l’économie», ils ont égoïstement volé des vaccins pour se sauver eux-mêmes.

2017 photo of Miguel Ángel Villarroya, Spain’s Chief of the Defence Staff. (Wikimedia Commons)

Hier, la ministre de la Défense, Margarita Robles, (Parti socialiste espagnol, PSOE) s’est vue contrainte de promettre qu’elle demanderait au chef d’état-major, le général Miguel Angel Villarroya, pourquoi lui et de nombreux hauts responsables militaires espagnols ont évité la liste d’attente pour les vaccins. El Confidencial, un site d’information avec de nombreuses sources dans les milieux militaires, a confirmé que d’autres officiers d’état-major de haut rang, dont le général Francisco Braco et le lieutenant-général Fernando García González-Valerio, se sont également fait vacciner.

L’Espagne a également vacciné les soldats qui participent à ses interventions militaires impérialistes à l’étranger. Le ministère de la Défense a son propre calendrier de vaccination, qui n
est pas divulgué au public. Il dispose de suffisamment de doses pour les quelque 1.000 soldats de ses navires de guerre déployés au large de la Somalie. Des milliers d’autres se préparent à des déploiements au Liban, en Irak ou en Lettonie. Pour l’instant, les vaccins se trouvent stockés dans un nouveau réfrigérateur de 5 millions d’euros, sur la base militaire de Colmenar Viejo.

Il ne fait aucun doute que de larges pans de l’aristocratie financière aient en fait obtenu secrètement l’accès aux vaccins, par le biais du marché noir ou d’autres moyens. On l’a vu dans le cas d’Iñaki Urdangarin, le beau-frère du roi espagnol Felipe VI. Ce dernier purge actuellement une peine de cinq ans de prison pour son rôle dans un scandale de détournement de fonds et de corruption financière.

On a vacciné Urdangarin parce qu’il travaille trois jours par semaine comme bénévole dans un centre pour personnes handicapées. Fait significatif, il a obtenu ce poste il y a seulement trois semaines, ce qui coïncide avec le début de la campagne de vaccination. Le même jour, on lui a donné le régime de troisième degré, la catégorie la plus basse du système pénitentiaire, ce qui lui a permis de bénéficier d’une semi-liberté. Cela soulève la question de savoir si l’on a vacciné aussi son beau-frère et commandant des forces armées, le roi Felipe VI.

De hauts responsables dans toute l’Espagne ont obtenu le vaccin de manière irrégulière. Dans la région de Murcie, l’une région ayant un des taux d’incidence le plus élevés — 1.189 cas pour 100.000 habitants — 450 hauts fonctionnaires et membres de leur famille qui travaillent au ministère de la Santé de la région ont été vaccinés. Cela a pris 72 heures et s’est fait dans le plus grand secret. Il ne s’agit pas là de travailleurs de la santé de première ligne. Dans le même temps, le ministère de la Santé de la région a refusé de vacciner 9.300 personnes âgées de plus de 90 ans, qu’il ne considérait pas comme prioritaires.

Le ministre de la Santé de Murcie, Manuel Villegas, qui s’est fait vacciner avec sa femme, a refusé de démissionner pendant deux jours. Il n’a cédé que sous une pression croissante, mais juste avant, le Premier ministre régional, Fernando Lopez Miras l’a défendu, lui comme «exemplaire» et sa performance comme «impeccable».

Des vaccinations irrégulières de responsables de l’État ont eu lieu dans la ville enclavée africaine de Ceuta et dans les régions de Valence et d’Alicante. Dans la province d’Alicante, le maire de La Nucía et un conseiller municipal se sont fait vacciner. Le maire a affirmé avec cynisme qu’il était titulaire d’un diplôme de médecine.

Dans le même temps, des pénuries inexpliquées apparaissent soudainement dans les stocks officiels de vaccins COVID-19 en Espagne. Le manque de doses pour les travailleurs de la santé est particulièrement criminel dans la mesure où plus de 50.000 d’entre eux sont tombés malades, et 63 sont morts jusqu’à présent.

Le gouvernement régional de Madrid a annoncé qu’il cesserait de vacciner les agents de santé de première ligne qui luttent contre le COVID-19 parce qu’il est à court de vaccins. Les travailleurs de la santé de Madrid ont déclaré à elDiario.es que de nombreuses personnes se sont fait vacciner dans les hôpitaux au cours des dernières semaines. Sonia a indiqué au quotidien qu’elle avait un rendez-vous au centre de santé où elle travaille comme infirmière; mais «aujourd’hui, le coordinateur nous a envoyé un message pour nous dire que la vaccination était annulée en raison d’une pénurie».

La région de Madrid n’a pas encore dit comment elle était passée d’une des régions les plus lentes a vacciner — 14.000 doses, soit 14 pour cent des doses reçues au 9 janvier — à une situation où elle a utilisé jusque là 73 pour cent de ses vaccins. Cela s’est produit alors que la région était paralysée par une tempête de neige. La question évidente est de savoir si on a volé ces vaccins pour les administrer illégalement à des personnes riches ayant de bonnes relations.

Le vol de vaccins par l’élite dirigeante espagnole survient alors que, dans toute l’Europe, le froid et l’apparition de nouvelles variantes plus mortelles du coronavirus entraînent des pertes de vies humaines stupéfiantes. Environ 100.000 personnes meurent du COVID-19 toutes les trois semaines en Europe. Il y a actuellement 27.000 cas hospitalisés en Espagne, dont 3.734 en soins intensifs, dans des conditions où la politique de retour au travail et à l’école fera encore plus de morts.

La réponse officielle de l’UE à la COVID-19 est fatalement gangrenée par une classe dirigeante totalement corrompue et avide d’argent. Alors qu’elle mettait en œuvre sa politique d’«immunité collective», menées fascistes et plans de coup d’État ont foisonné dans le corps des officiers face aux grèves des travailleurs qui exigeaient la fermeture des industries non essentielles. Dans les discussions sur WhatsApp, maintenant divulguées, les officiers supérieurs ont déclaré qu’ils étaient de «bons fascistes» et ont demandé qu’on «commence à tirer sur 26 millions de fils de putes» pour «extirper le cancer» des sentiments de gauche.

Villaroya a minimisé l’importance de ces discussions, insistant pour dire que l’armée «accomplit de manière exquise la mission définie dans la constitution» et a salué les «nombreux sacrifices» faits par le personnel de l’armée.

En fin de compte, cette corruption trouve son origine dans la grotesque inégalité sociale créée par le capitalisme. Une société dans laquelle l’individu le plus riche (le propriétaire de Zara, Armancio Ortega, dont la valeur nette s’élève à 57 milliards d’euros) «vaut» plus de 3 millions d’individus dans les 50 pour cent les plus pauvres, est incapable de mener une politique de santé rationnelle et guidée scientifiquement. Alors que les révélations se multiplient sur l’accès irrégulier des riches au vaccin, il est difficile de croire qu’Ortega et d’autres milliardaires en Europe ne se sont pas fait vacciner eux aussi.

Le parti Podemos, de la classe moyenne, «populiste de gauche», au gouvernement avec le PSOE, a lancé quelques appels paniqués à la démission des hauts responsables impliqués dans le scandale. Le porte-parole adjoint de Podemos et secrétaire général du Parti communiste espagnol (PCE), Enrique Santiago, a tweeté: «Si c’est vrai que le JEMAD [chef d’état-major Villaroya] s’est fait vacciner, il devrait démissionner ou le Premier ministre devrait le licencier… Si la ministre de la Defence a conçu un protocole qui permet aux officiers de se faire vacciner avant la population ou d’autres soldats à haut risque, Robles devrait s’expliquer».

La ministre du Travail de Podemos, Yolanda Diaz, qui a mené la politique de retour au travail avec la bureaucratie syndicale, a déclaré que «tous les dirigeants politiques» qui ont sauté les protocoles pour être vaccinés «doivent démissionner immédiatement».

En fait, après près d'un an de mise en œuvre de la politique meurtrière d'"immunité collective" de l'UE, la question qui se pose est de savoir ce que Podemos savait des vaccinations illégales de l'élite et, en fait, si le vice-premier ministre Pablo Iglesias ou d'autres fonctionnaires de Podemos ont été vaccinés illégalement.

La leçon politique centrale de ce scandale est qu’on ne peut combattre la pandémie par le mécanisme de l’establishment politique européen. Cela nécessite la mobilisation des travailleurs et des jeunes, organisés indépendamment des syndicats sur les lieux de travail et dans les écoles, dans un mouvement politique qui lutte pour l’égalité et le socialisme. La seule perspective viable pour un tel mouvement est de transférer le pouvoir de l’aristocratie financière à la classe ouvrière.

En novembre, le gouvernement PSOE-Podemos a annoncé en grande pompe sa stratégie de vaccination contre le Covid-19. Ce plan divise la population espagnole en 15 groupes afin d’administrer les vaccinations en trois phases au cours de l’année 2021. Dans la première phase, de janvier à mars, 2,5 millions de personnes devaient se faire vacciner, dont les résidents et le personnel des maisons de retraites et de soins infirmiers, les travailleurs de la santé, et les personnes sévèrement handicapées.

(Article paru d’abord en anglais le 23 janvier 2021)