L’armée française nie le massacre de dizaines de civils lors d’une frappe aérienne au Mali

Par Kumaran Ira
14 janvier 2021

Le 3 janvier dernier, au moins 22 civils ont trouvé la mort et plusieurs ont été blessés dans un bombardement du village de Bounti au centre du Mali. Le bombardement est survenu après la mort de cinq soldats français de l’opération Barkhane au Sahel en l’espace de 6 jours.

L’armée française, qui mène une guerre au Mali et à travers le Sahel depuis 2013, prétend que la frappe aérienne aurait tué des dizaines de jihadistes. Mais selon les villageois, de nombreux civils sont morts à la suite d’une frappe lancée par un hélicoptère contre une cérémonie de mariage.

L’armée française a réfuté «tout dommage collatéral» dans cette zone, que les troupes de l’opération Barkhane surveillent de près. L’armé a dit avoir mené «une unique frappe» aérienne dans la région de Douentza, à 90Km à l’ouest d’Hombori, dans le centre du Mali, qui visait les jihadistes.

Selon l’armée, la frappe aérienne a «neutralisé» des dizaines de combattants islamistes. Elle a ajouté que le raid a été «mené à la suite de renseignements recoupés et de l'observation de la posture des suspects qui ont permis de conclure à la présence effective d'un groupe armé terroriste.»

Cependant, le compte-rendu de l’armée française est peu crédible, car directement contredit par de multiples témoignages par des villageois qui étaient sur place lors du bombardement français.

Sur les réseaux sociaux, ils ont expliqué qu’un mariage se tenait à Bounti. Des villageois joints sur place ont rapporté qu’une frappe d'hélicoptère s’était produite en plein jour, semant la panique dans une foule assemblée pour des noces.

Cela «a été le sauve-qui-peut. Je me suis retrouvé en brousse mais j'ai perdu deux frères», a dit Ahmadou Ghana à l’AFP.

«Nous avons été surpris par l'intensité de la frappe. L'hélicoptère volait très bas, au point qu'on croyait qu'il allait survoler le village», a ajouté Mady Dicko.

Hamadoun Dicko, président d'une association de la région, a insisté que ce n’étaient pas des jihadistes qui ont été tués par la frappe française.

«Cette fois-ci, ils ont frappé des personnes que nous connaissons. Moi je suis de la région et je connais certaines victimes. J'ai des amis parmi les victimes, et je sais que ce ne sont pas des jihadistes», assure-t-il au micro de RTL. «C'est une erreur monumentale qui s'est produite. La force Barkhane doit admettre tout simplement que c'est une erreur monumentale. Bombarder des civils, on n'a jamais imaginé ça.»

Tabital Pulakuu, une association pour la promotion de la culture des Peuls, une des ethnies maliennes, a fait état d'une «frappe aérienne (ayant) coûté la vie à une vingtaine de personnes civiles au moins» au cours d'un mariage.

Malgré ces nombreux témoignages concordants, les forces armées françaises ont nié toute responsabilité pour la frappe aérienne lors du mariage. Après avoir gardé le silence pendant quelques jours, elles ont ensuite donné leur version.

«Il ne peut y avoir de doutes et d’ambiguïté, il n'y avait pas de mariage. C'est une frappe menée après un processus particulièrement formel et multipartite sur un groupe armé terroriste pleinement identifié, après un recoupement d'informations, des attitudes, une posture, sur une zone caractérisée», a déclaré à l'AFP une source militaire française.

On soupçonne que le bombardement sur le village de Bounti aurait été un acte de vengeance par l’armée française de la mort de 5 soldats français entre le 28 décembre 2020 et 2 janvier 2021.

Le 2 janvier, deux soldats ont été tués dans la région de Ménaka, dans le nord-est du Mali. Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), alliance jihadiste du Sahel affiliée à Al-Qaïda, a revendiqué l’attaque en confirmant avoir «fait exploser un engin explosif», lors du passage du véhicule de deux soldats.

Le 28 décembre, trois soldats français avaient été tués dans la zone frontalière avec le Niger et le Burkina Faso lors d'une mission d'escorte.

Sous prétexte de lutte antiterroriste, la France a lancé une intervention militaire au Mali en 2013. C’était à la suite de la guerre illégale menée par l’OTAN contre la Libye en 2011, fondée sur une propagande «humanitaire» mensongère, selon laquelle l’OTAN voulait protéger la population de ce pays riche en pétrole. Suite aussi à une intervention militaire en Côte d’Ivoire voisine, Paris est intervenu au Mali. En 2020, Macron a envoyé 600 soldats supplémentaires au Sahel, portant ses effectifs à quelque 5.100 soldats.

Aux côtés des troupes françaises, la force conjointe du G5 Sahel participe à l’opération Barkhane. La force G5 Sahel comprend des soldats du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad.

Le gouvernement français a réitéré l’intensification de l’opération militaire au Sahel. En saluant la mémoire des soldats décédés, le Président Emmanuel Macron a réaffirmé « la détermination de la France dans son combat contre le terrorisme.»

De sa part, Florence Parly, la ministre des Armées, a ajouté, « la motivation, la pugnacité et l’abnégation des militaires français demeurent intactes face aux groupes terroristes, filières de Daech et d’Al-Qaïda, qui sèment terreur et chaos au Mali et au Sahel.»

Depuis l’intervention militaire de la France au Mali en 2013, la situation s’est dégradée dans le pays où la majorité de la population vit sous la pauvreté. La guerre française a entraîné une spirale de massacres ethniques, d’exécutions extrajudiciaires et de crimes de guerre, ainsi qu’un coup militaire l’année dernière.

Il est largement admis que Paris et les forces du G5 soutiennent la milice ethnique Dogon dans les massacres de communautés musulmanes peules, au motif qu'on les soupçonne de soutenir les forces islamistes. Le 23 mars 2019, une milice Dogon a massacré 160 villageois peuls, ce qui a déclenché des représailles tuant au moins 95 personnes.

En décembre, les enquêteurs de l'ONU sur les violences au Mali ont présenté au Conseil de sécurité des preuves que les forces de sécurité ont commis des crimes de guerre tandis que les djihadistes et autres groupes armés ont perpétré des crimes contre l'humanité.

Ces allégations figurent dans un rapport de 338 pages rédigé par la Commission internationale d'enquête qui examine les événements survenus au Mali après l'éclatement du conflits internes suite à la déstabilisation du pays par la guerre en Libye.

Selon le rapport, «la Commission a des raison légitimes de croire que les forces de défense et de sécurité maliennes ont commis des crimes de guerre, y compris des violences contre les vies et le personnes non combattantes soupçonnées d’être liées ou de coopérer avec des groupes armés extrémistes.»

Un autre rapport trimestriel de l’ONU sur la situation au Mali souligne que la situation humanitaire reste très préoccupante. La sécurité alimentaire qui s’est fortement dégradée au cours des derniers mois, sur fond notamment de forte progression de la pandémie de COVID-19 à travers l’Afrique et le monde.

«La pandémie de maladie à coronavirus (COVID-19), la violence à l’intérieur des communautés et entre elles, ainsi que les effets des changements climatiques ont encore accru les besoins humanitaires. Le nombre de personnes déplacées au Mali a augmenté, passant de 287.496 en juillet 2020 à 311.193 en octobre, et quelque 143.301 réfugiés maliens étaient toujours présents dans les pays voisins», indique le rapport.

 

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