Des manifestations internationales soutiennent l'agitation des agriculteurs indiens contre les lois pro agro-industrie de Modi

Par Jesse Thomas
11 janvier 2021

Au cours des sept dernières semaines ont eu lieu de nombreuses manifestations internationales, entre autres aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Australie et en Nouvelle-Zélande, à l'appui de l'agitation, depuis 45 jours, menée par les agriculteurs indiens contre les lois pro agro-industrie du gouvernement de Narendra Modi du Parti Bharatiya Janata (BJP).

En septembre, le BJP suprémaciste hindou a assuré le passage en force au Parlement de trois lois agraires en faveur de la grande entreprise, ainsi que d'une «réforme» du travail qui criminalise la plupart des grèves, favorise les emplois d'intérimaires, et autorise les grandes entreprises à licencier des travailleurs quand bon leur semble.

The Dec. 20 protest in Troy, Michigan. (Source: WSWS)

Le mouvement d'opposition des agriculteurs a suscité une sympathie généralisée parmi les travailleurs et les jeunes en Inde et dans le monde. Il a été lancé le 26 novembre pour coïncider avec une grève générale d'une journée contre la politique pro-investisseurs du gouvernement Modi à laquelle ont participé des dizaines de millions de travailleurs.

L'hostilité populaire envers le gouvernement Modi a été exacerbée par sa réponse calamiteuse à la pandémie de coronavirus. L'Inde est actuellement deuxième derrière les États-Unis pour le nombre total d'infections au COVID-19 et, avec un peu plus de 150 000, troisième pour le nombre des morts. Le confinement mal préparé par le gouvernement pour freiner la pandémie, qui a laissé des centaines de millions d'Indiens sans revenus du jour au lendemain, a conduit à une crise économique (article en anglais) sans précédent. Des dizaines de millions d'emplois ont été perdus et près des deux tiers des ménages ruraux ont déclaré une perte de revenu.

Les agriculteurs demandent l'abrogation des trois lois pro agro-industrie et une garantie juridique que le système actuel de prix minimum de soutien (MSP), en vertu duquel le gouvernement s'engage à acheter des cultures de base à un prix garanti, sera maintenu. Déterminé à répondre aux demandes de longue date du capital national et mondial pour la restructuration néolibérale de l'agriculture indienne et craignant que des concessions importantes aux agriculteurs ne galvanisent l'opposition sociale, surtout de la classe ouvrière, le gouvernement BJP n'a proposé que des changements cosmétiques aux projets de lois agricoles et un engagement écrit bidon pour le maintien du MSP.

Selon la source d'information indienne JagranJosh.com, les prix déterminés par le MSP pour la saison 2020-2021 pour le maïs, le soja jaune et le coton-fibre moyen étaient respectivement de 1850 Rs (environ 25,29 $US), 3880 Rs (environ 53,04 $US) et 5515 Rs (environ 75,38 $US) par quintal (100 livres ). Le démantèlement du MSP réduirait encore plus les revenus de dizaines de millions de petits agriculteurs, dont beaucoup ont des parcelles de deux hectares ou moins.

Le gouvernement Modi a mobilisé des milliers de personnel de sécurité, y compris paramilitaires, et a utilisé des canons à eau, des gaz lacrymogènes et fait des arrestations massives contre l'agitation des agriculteurs lorsqu’elle fut lancée les 26 et 27 novembre. Il a réussi à empêcher les agriculteurs de réaliser leur objectif d'atteindre Delhi, la capitale de l'Inde. Mais à sa grande consternation, des dizaines de milliers d'agriculteurs, dont beaucoup avec leurs familles, ont campé aux frontières du territoire de la capitale indienne depuis, perturbant la circulation sur une demi-douzaine d'autoroutes principales.

Le BJP a tenté d'isoler les agriculteurs et de jeter les bases politiques d'une nouvelle répression en calomniant l'agitation, affirmant qu'elle était soutenue par des forces «anti-nationales», citant la Chine et le Pakistan. Il a également affirmé à tort et de manière provocante que les agriculteurs étaient manipulés par le mouvement séparatiste Khalistan des Sikhs du Pendjab.

Des manifestations en faveur de l'agitation fermière du Delhi Chalo (Allons à Delhi) – dont beaucoup sous forme de caravanes en raison de la pandémie de COVID-19 – ont eu lieu dans des centres urbains du monde entier. Ce fut le cas à Londres, à Sydney, Brisbane et Melbourne en Australie; à Auckland en Nouvelle-Zélande, à San Francisco, Sacramento et dans la région de Detroit aux États-Unis; et à Vancouver, Toronto, Ottawa et Winnipeg au Canada.

La réponse des gouvernements capitalistes occidentaux va d'une «neutralité» calculée à un soutien hypocrite et simulé aux manifestants du Delhi Chalo.

Cherchant à s’attirer les faveurs électorales auprès de l'importante population d'immigrants de l'Inde au Canada, le premier ministre libéral Justin Trudeau a exprimé son «soutien» aux agriculteurs et a mis Modi en colère en lui demandant de respecter les droits démocratiques des manifestants. C'est là la manière typique de bonimenteurs de la politique bourgeoise. Trudeau et son gouvernement ont gardé un silence assourdissant sur le coup porté contre la constitution par le gouvernement Modi et la répression sécuritaire massive qui sévit au Cachemire sous contrôle indien. De plus, le Canada, comme les États-Unis, a dénoncé à plusieurs reprises le MSP et d'autres règlements agricoles indiens devant l'Organisation mondiale du commerce comme des obstacles au «marché libre».

Un article du 24 décembre du New York Times par Jeffrey Gettleman et Pranshu Verma a émis l'hypothèse qu'un nouveau gouvernement Biden serait «probablement plus critique du bilan de l'Inde en matière de droits de l'homme» que son prédécesseur, tout en admettant que la préoccupation centrale de Biden, comme Trump, sera d'élargir le partenariat militaro-stratégique indo-américain. Le gouvernement Obama-Biden, il faut le rappeler, n'a eu aucun problème à collaborer étroitement avec Modi qui présida au pogrom anti-musulman de 2002 au Gujarat lorsqu'il devint Premier ministre de l'Inde en mai 2014 – le tout dans l'intérêt d'une intégration plus poussée de New Delhi dans l'offensive militaro-stratégique de Washington contre la Chine.

Le 20 décembre, un rassemblement de soutien aux agriculteurs indiens a eu lieu à Troy, Michigan, une ville de la région métropolitaine de Detroit. Il eut lieu au centre communautaire de la ville et faisait suite à une manifestation similaire le 5 décembre au Heritage Park de la ville de Canton, une autre ville satellite de Detroit.

Arvind Singh, un avocat vivant à Plymouth, dans le Michigan, a déclaré au rassemblement de Troy: "En ce moment, dans la capitale indienne, sur 15 kilomètres, vous avez des agriculteurs pacifiques de tous les États et de tous les horizons unis comme un seul homme. Les agriculteurs et les ouvriers sont dans l'unité. Nous sommes ici aujourd'hui pour être solidaires avec les agriculteurs là-bas et partout dans le monde pour le droit de manifester, le droit à la liberté d'expression et le droit de se réunir, qui est bafoué par le gouvernement indien."

Singh s'est entretenu avec le World Socialist Web Site en margedu rassemblement du 20 décembre.

«Ma famille est originaire d'Inde et je suis aux côtés des agriculteurs en ce moment. J'ai voyagé en Inde pour essayer de maintenir mes liens familiaux.

"Ceux qui bénéficient des lois adoptées par le gouvernement de Modi sont très clairs", a déclaré Singh. «Vous pouvez voir très clairement qui gagne et qui perd. Surtout, les lois enrichissent une poignée de grandes entreprises au détriment de tout le monde. En fait, ce ne sont que cinq riches familles indiennes, dont la famille Ambani (dirigée par le plus riche milliardaire indien, Mukesh Ambani). Les grandes entreprises construisent déjà des entrepôts frigorifiques pour accumuler d'importantes réserves de céréales, ce qu'elles n'étaient auparavant pas autorisées à faire. Cela va évidemment perturber massivement le marché. »

Singh a ensuite parlé de la composition des manifestations en Inde. «Bien qu'il y ait un grand pourcentage de participants qui sont Sikhs, les manifestations n'ont pas du tout été organisées sur base religieuse. Les gens mettent largement de côté les différences communautaires et se tiennent ensemble dans la solidarité […] Le slogan a été « Kisan Majdur Eka Zindabad», qui se traduit par «Vive les agriculteurs et les ouvriers unis». »

Il a poursuivi: «L'atmosphère a été pacifique et tout le monde est dans un esprit positif, malgré le dangereux front froid qui frappe la région en ce moment. Les gens ont remorqué leurs affaires et se sont nourris les uns les autres, semant des cultures le long de la route alors qu'ils marchaient vers Delhi. Ils ont organisé des distractions, prononcé des discours et dansé pour garder le moral, et les habitants locaux les ont soutenus et leur ont fourni des ressources pendant leur passage.

Le WSWS a rapporté (article en anglais) plus tôt ce mois-ci qu'en plus des conditions météorologiques difficiles, les manifestants étaient confrontés à des risques supplémentaires pour la santé lorsque le gouvernement coupait intentionnellement l'approvisionnement en eau sur les lieux de manifestation.

Se référant à la manifestation du 5 décembre à Canton, Singh a rapporté qu'il y avait plus de 500 voitures présentes dans la manifestation de la caravane et plus de 800 personnes au centre du parking de Heritage Park. «Beaucoup plus de gens ne sont pas sortis de leur voiture par souci de la Covid-19, mais ils étaient là en solidarité.» il a dit.

«Dans cette région, il y a au moins 10 à 15 000 Américains sikhs. Il y a des Gurdwaras (institutions religieuses sikhes) partout dans la ville, et beaucoup de leurs représentants étaient présents à cet événement. Plusieurs groupes de soutien pendjabis étaient présents, ainsi que des représentants de certaines sociétés appartenant à des Sikhs.

Les partisans de la lutte des agriculteurs indiens contre la campagne des grandes entreprises pour «moderniser» l'agriculture aux dépens des travailleurs ruraux et les opposants à l'assaut du gouvernement Modi contre les droits démocratiques doivent reconnaître que la seule force sociale qui a le pouvoir de vaincre la réaction capitaliste est la classe ouvrière, armée du programme du socialisme international.

C’est uniquement par la mise en place d'un gouvernement ouvrier, l'expropriation de la fortune du 1 pour cent le plus riche de l'Inde, qui possède plus de la moitié de la richesse totale du pays, et la transformation de l'industrie de base et des banques en propriété publique sous contrôle démocratique des travailleurs qu’il sera possible de mobiliser les vastes ressources sociales nécessaires pour fournir aux agriculteurs et aux travailleurs agricoles sans terre (qui représentent la plus grande couche et la plus exploitée des masses rurales) un niveau de vie décent et des soins de santé, une éducation et des services publics de qualité.

Mener à bien cette lutte nécessite le développement d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière en lutte non seulement contre les partis de la grande entreprise indienne, mais aussi contre leurs aides et complices des partis staliniens et des syndicats pro-capitalistes. Tout en prononçant des paroles de soutien à l'agitation des agriculteurs, le Parti communiste stalinien de l'Inde (marxiste), ou CPM et le Parti communiste de l'Inde (CPI) font tout ce qu'ils peuvent pour tenir la classe ouvrière à l'écart, l'empêcher d'intervenir dans la crise politique en tant que force indépendante, et limiter l'agitation des agriculteurs à des appels futiles au gouvernement du BJP pour qu'il change de cap.

Ces partis cherchent à lier l'opposition de masse grandissante à Modi et aux politiques «pro-investisseurs» que tous les gouvernements indiens ont poursuivies ces trois dernières décennies, au Parti pro-business du Congrès et à d’autres partis d'opposition droitiers.

Nous encourageons vivement les partisans des travailleurs et des agriculteurs indiens à lire notre déclaration, « L'agitation des agriculteurs indiens et la stratégie socialiste de la classe ouvrière » et à contacter le World Socialist Web Site.

(Article paru en anglais le 9 janvier 2021)

 

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