Une juge britannique se prononce contre l’extradition vers les États-Unis: libérez Julian Assange maintenant!

Par Thomas Scripps
6 janvier 2021

Une décision de justice soigneusement élaborée a bloqué l’extradition de Julian Assange du Royaume-Uni vers les États-Unis et maintien la grotesque machination juridique du ministère américain de la Justice.

Le fondateur de WikiLeaks risquait l’extradition vers les États-Unis en vertu de la loi sur l’espionnage et une peine possible de 175 ans pour avoir publié des informations révélant des crimes de guerre, des complots de coup d’État, la surveillance d’État, la corruption, la torture et les violations des droits de l’homme dans le monde entier.

WikiLeaks founder Julian Assange [Credit: AP Photo/Matt Dunham]

La juge de district Vanessa Baraitser, a refusé la demande d’extradition américaine au motif qu’elle serait «oppressive» en raison de la santé mentale compromise d’Assange et du risque de suicide s’il est détenu et emprisonné aux États-Unis.

Les avocats de l’accusation ont déclaré qu’ils feraient appel de la décision, ce qu’ils doivent faire dans les 14 jours. La défense présentera une demande de mise en liberté sous caution mercredi matin. En attendant, Assange reste détenu à la prison de haute sécurité de Belmarsh, à Londres, au milieu d’une pandémie de COVID-19 qui s’intensifie.

La décision de Baraitser est très inattendue. Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, a déclaré à l’AFP dimanche qu’il était «presque certain» que le tribunal se prononcerait contre Assange. La fiancée d’Assange, Stella Moris, a commencé ses commentaires en dehors du tribunal après l’audience en notant: «J’ai dû réécrire mon discours».

Les forces et les considérations qui motivent le jugement se préciseront au cours des jours et des semaines à venir. Ce qui est déjà évident, c’est qu’une décision hautement politique a été prise qui maintient la menace pour les droits démocratiques que représente le dossier d’accusation, livre Assange au danger d’une persécution continuelle et exige l’intensification de la campagne pour garantir sa liberté.

En se prononçant contre l’extradition, mais pour des raisons de santé mentale uniquement, Baraitser a approuvé dans son intégralité le déni par l’accusation de la liberté d’expression et de la liberté de la presse, et ses justifications de la violation flagrante du droit à un procès équitable et des droits humains d’Assange.

Le ministère américain de la Justice a répondu par ce commentaire de mauvais augure: «Bien que nous soyons extrêmement déçus de la décision finale de la cour, nous sommes heureux que les États-Unis aient prévalu sur chaque point de droit soulevé. En particulier, le tribunal a rejeté tous les arguments de M. Assange concernant la motivation politique, l’infraction politique, le procès équitable et la liberté d’expression. Nous continuerons à demander l’extradition d’Assange vers les États-Unis».

Un compte-rendu complet par le «World Socialist Web Site» des arguments réactionnaires approuvés par Baraitser suivra dans les prochains jours. Les principales conclusions de la juge sont qu’Assange ne peut prétendre à la protection de l’article 10 de la Convention européenne des Droits de l’homme – qui garantit la liberté d’expression, d’opinion et de la presse – et que les États-Unis ont poursuivi Assange en toute légalité. Baraitser a même justifié la surveillance par l’État américain d’Assange et de ses avocats à l’ambassade équatorienne par des raisons de «sécurité nationale».

Elle a dépeint Assange comme un pirate informatique téméraire agissant «en dehors de tout rôle de journalisme d’investigation». Furent citées favorablement les «condamnations» calomnieuses d’Assange et de WikiLeaks par le Guardian et le New York Times. Pour justifier la surveillance américaine de l’ambassade équatorienne, Baraitser s’est appuyée sur un reportage de CNN affirmant scandaleusement qu’«Assange avait transformé une ambassade en poste de commandement pour l’ingérence dans les élections».

Baraitser a cherché à conserver dans sa décision autant que possible le précédent antidémocratique établi par cette affaire, en présentant de manière vindicative Assange comme un individu désaxé dont les publications WikiLeaks constituaient une menace pour la sécurité nationale des États-Unis.

Jennifer Robinson, l’avocate d’Assange, a donné une interview après l’audience avertissant que Baraitser s’était prononcé contre l’extradition «au motif étroit que son extradition serait oppressive. Ce n’était pas pour des raisons de liberté de la presse, mais en raison de son état médical spécifique et de sa santé mentale déclinante, ainsi que des conditions de prison spécifiques auxquelles il ferait face pendant sa détention aux États-Unis…»

«C’est encore très préoccupant et les groupes de défense de la liberté d’expression devraient toujours s’inquiéter. Nous examinerons de très près le jugement dans les prochains jours. Elle a donné raison au ministère public américain sur tous les autres points. Entre autre sur les arguments relatifs à la liberté d’expression soulevés par nous au sujet de l’application du premier amendement, la nature sans précédent de cette affaire et le fait que Julian n’aurait pas droit à un procès équitable une fois rendu aux États-Unis».

Hrafnsson a résumé le résultat comme «une victoire pour Julian Assange, mais… pas nécessairement une victoire pour le journalisme».

La victoire personnelle d’Assange n’est pas garantie. Son maintien en détention dans une prison de haute sécurité est rendu encore plus scandaleux et indéfendable par le refus d’extrader. Il n’est accusé de rien nulle part, sinon aux États-Unis, où le tribunal britannique a décidé qu’il ne pouvait être jugé équitablement. Il ne reste absolument aucun motif à son incarcération.

La décision de Baraitser est également une admission de fait de la criminalité du gouvernement britannique et de son système juridique. Le fait qu’Assange soit selon les propres termes de la juge, un «homme dépressif et parfois désespéré, ayant vraiment peur de son avenir» et ayant un «risque important» de suicide n’est pas seulement dû à la peur de ce qui l’attend aux États-Unis mais aussi au traitement sadique qu’il a subi aux mains de l’État britannique.

En mai 2019, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, s’est rendu chez Assange avec un médecin et un psychologue. Il a annoncé ce mois-là qu’Assange avait subi neuf ans de «sévices persistants et progressivement graves» de la part des États-Unis, de leurs alliés et des médias, entraînant des symptômes médicalement vérifiables de «torture psychologique». Le gouvernement britannique a rejeté ses préoccupations.

En novembre 2019, un groupe international de médecins a signé une lettre ouverte avertissant qu’Assange «pourrait mourir» en prison du à ses conditions d’incarcération et insistant pour qu’il soit évalué et soigné dans un «hôpital universitaire d’enseignement, correctement équipé et doté d’un personnel spécialisé». Ce groupe a fondé la campagne «Médecins pour Assange», qui a condamné la «torture» et la «négligence médicale» subies par Assange.

Baraitser fait maintenant référence à des preuves de symptômes psychologiques graves, tels que des hallucinations et des idées et projets suicidaires, pour justifier son refus d’extrader. La seule conclusion juste à tirer de sa décision est que le fondateur de WikiLeaks doit être immédiatement libéré et recevoir des soins médicaux et un soutien appropriés, assortis d’une indemnisation complète pour la persécution monstrueuse subie aux mains des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Suède.

La conclusion de Baraitser que les conditions régnant dans le système carcéral américain conduiraient Assange au suicide est une accusation accablante de l’impérialisme américain et de l’appareil de sécurité barbare établi sous le drapeau de la «guerre contre la terreur».

Dans sa décision, elle explique que «M. Assange est confronté à la perspective sombre de conditions de détention sévèrement restrictives qui visent à supprimer tout contact physique et à réduire au strict minimum l’interaction sociale et le contact avec le monde extérieur». Elle cite le témoin de la défense Maureen Baird, fonctionnaire du Bureau américain des prisons depuis 27 ans, qui a déclaré lors de l’audience de septembre que la prison dans laquelle Assange serait détenu n’était «pas construite pour l’humanité».

Le combat pour défendre Assange doit se poursuivre jusqu’à ce que la menace de cette punition brutale et vindicative soit totalement retirée. Stella Moris, s’exprimant hors du tribunal, a averti: «Tant que Julian devra endurer la souffrance et l’isolement en tant que prisonnier non condamné dans la prison de Belmarsh et tant que nos enfants continueront à se trouver privés de l’amour et de l’affection de leur père, nous ne pourrons pas nous réjouir…»

«Aujourd’hui est le premier pas vers la justice dans cette affaire. Nous sommes heureux que le tribunal ait reconnu la gravité et l’inhumanité de ce qu’il a enduré et de ce à quoi il est confronté. Mais n’oublions pas, l’inculpation aux États-Unis n’a pas été abandonnée ».

«Nous sommes extrêmement préoccupés par le fait que le gouvernement américain ait décidé de faire appel de cette décision. Il continue à vouloir punir Julian et le faire disparaître dans le trou le plus profond du système carcéral américain pour le reste de sa vie».

L’équipe juridique d’Assange et ses supporters dans le monde entier méritent d’être félicités. La décision de lundi est une victoire pour tous ceux qui ont pris position sur l’affaire juridique la plus importante du XXIe siècle, et une étape nécessaire pour mettre fin à la persécution d’Assange.

Mais il ne s’agit pas de se reposer. La liberté d'Assange doit être défendue et l'attaque des droits démocratiques, dont son procès est le fer de lance, doit être vaincue. Ces résultats ne seront assurés que par la mobilisation de couches toujours plus larges de la classe ouvrière internationale et de tous les défenseurs des droits démocratiques.

La revendication immédiate et urgente doit être: libérez Julian Assange maintenant!

(Article paru d’abord en anglais le 5 janvier 2021)

 

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