Les gouvernements des États brésiliens font pression pour rouvrir les écoles alors que le nombre de décès dus à la COVID-19 approche les 200.000

Par Gabriel Lemos
6 janvier 2021

La plupart des écoles brésiliennes sont restées fermées pendant la pandémie de la COVID-19 de l’année dernière, mais les gouverneurs des États se préparent à les rouvrir en février, lorsque la prochaine année scolaire va commencer. Selon les données de l’UNICEF, seulement 3 % des élèves brésiliens ont suivi des cours en personne au cours du second semestre de l’année dernière, ce qui fait du Brésil une exception mondiale pour ce qui est de la non-réouverture de ses écoles.

Cependant, en octobre dernier, 11 des 26 États brésiliens ont autorisé la réouverture partielle ou totale des écoles publiques. En revanche, les écoles privées, du fait de l’énorme pression des associations représentant les propriétaires d’écoles, ont été rouvertes dans 16 États brésiliens. Malgré l’autorisation des États, la décision finale de rouvrir les écoles revient aux municipalités. Le retour en classe s’est également fait sur une base volontaire, de nombreux parents ayant choisi de ne pas envoyer leurs enfants à l’école par crainte qu’ils ne contractent le virus mortel.

Une élève passe un test à Manaus. (Source: Divulgação/Seduc)

La volonté de rouvrir les écoles l’an dernier n’était pas seulement plus grande parce que la fin de l’année scolaire approchait. Le mois de novembre avait vu les premier et deuxième tours des élections municipales, et de nombreux maires se présentant à la réélection craignaient de perdre des voix si la réouverture des écoles entraînait de nouvelles infections à la COVID-19 et des décès parmi les élèves et leurs familles.

Toutefois, après le premier tour des élections municipales, les médias bourgeois brésiliens ont lancé une campagne faisant écho au mantra de l’élite dirigeante mondiale selon lequel il est sûr de rouvrir les écoles pendant la pandémie. Ils ont largement rapporté une lettre ouverte d’un groupe de pédiatres, intitulée «La science pour l’éducation», appelant au retour de l’enseignement en personne. Les auteurs affirment que «les enfants sont moins infectés» et «transmettent moins le virus», et concluent que «les écoles... ne sont pas des lieux d’infection majeure. L’expérience européenne le prouve bien.»

Début décembre, dans un article intitulé «La plupart des pays maintiennent les écoles ouvertes même en présence de nouveaux cas élevés», le principal quotidien brésilien, Folha de S. Paulo, a servi de porte-parole au président de l’Association brésilienne des écoles privées, Arthur Fonseca Filho, pour qui «la logique dans le reste du monde est la suivante: l’éducation est une activité essentielle, elle doit donc reprendre», tandis que selon le président du plus grand groupe de réflexion brésilien en faveur de l’éducation, «Todos pela Educação» (Tous pour l’éducation), «La bonne chose à faire est de faire comme l’Europe, c’est-à-dire fermer les bars, les théâtres et les gymnases pour réduire la circulation du virus, et garder les écoles ouvertes.»

Une école à Manaus, au Brésil. (Crédit: Ione Moreno/Semcom)

Début décembre déjà, Folha rapportait que six États brésiliens avaient déjà considéré l’éducation publique comme un service essentiel, ou prévoyaient le faire, et que les écoles pourraient rouvrir même en pleine phase «rouge», alors que la pandémie s’intensifie et que les services non essentiels ne sont pas autorisés à ouvrir. Auparavant, cela ne pouvait se produire qu’à la phase «jaune», avec la pandémie «maitrisée» et les services non essentiels fonctionnant sous restrictions. Le 17 décembre, l’État de São Paulo, qui possède le plus grand district scolaire du Brésil et des Amériques, a proclamé l’éducation comme un service essentiel, ce qui incitera certainement d’autres États à emboiter le pas.

Toutes les affirmations selon lesquelles il est sécuritaire de rouvrir les écoles n’ont aucun fondement scientifique. L’«expérience européenne» s’est avérée être une catastrophe ces dernières semaines, le Royaume-Uni et l’Allemagne ayant signalé plus de mille décès par jour, et le mois de décembre étant le plus meurtrier depuis le début de la pandémie. Il ne fait aucun doute que la décision des élites dirigeantes britanniques et allemandes de maintenir les écoles ouvertes a contribué à la recrudescence de la pandémie.

Bien que des études aient montré que les enfants sont moins sensibles au virus et qu’ils ont tendance à être moins gravement malades, ils restent l’un des vecteurs de la propagation du virus mortel. Des études ont également montré que les adolescents sont aussi sensibles et d’aussi grands propagateurs que les adultes. En outre, la réouverture des écoles implique la mise en place d’un réseau de transmission au sein d’un pourcentage énorme de la population, englobant les étudiants, les parents, les enseignants et le personnel scolaire, ce qui entraînera inévitablement une spirale de cas de COVID-19 et de décès. Une étude publiée en décembre dans le magazine Science a démontré que la fermeture des écoles et des universités réduisait la propagation de la COVID-19 de 38 %.

Contrairement aux affirmations de l’élite dirigeante brésilienne, la majorité de la population brésilienne est opposée à la réouverture des écoles. Le 17 décembre, un sondage de l’Institut Datafolha a montré que 66 % de la population était favorable à la fermeture des écoles pour contenir la pandémie, ainsi qu’à la fermeture des services non essentiels tels que les bars, les magasins et les salles de sport.

La campagne en faveur d’une large réouverture des écoles au Brésil se déroule alors que la pandémie de la COVID-19 échappe à tout contrôle dans le pays. Les trois derniers jours de 2020 ont vu plus de 1000 décès par jour dus à la COVID-19. Le 30 décembre, le Brésil a enregistré 1224 décès dus à la COVID-19, le nombre le plus élevé depuis le 20 août.

Marquant le début de la deuxième vague de la pandémie au Brésil, le mois de décembre a vu une augmentation de 64 % des décès dus à la COVID-19 et de 67 % des cas. C’est également le mois qui a enregistré le plus grand nombre de cas depuis le début de la pandémie. La COVID-19 est déjà la principale cause de décès au Brésil, ce qui, selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique, pourrait réduire l’espérance de vie dans le pays de deux ans.

La situation catastrophique de la pandémie au Brésil pourrait être encore aggravée par les millions de Brésiliens qui ont voyagé pendant les vacances de Noël et du Nouvel An, et par le refus des maires et des gouverneurs des États de mettre en œuvre des mesures plus restrictives en ce qui a trait aux services non essentiels. En outre, le 31 décembre, la nouvelle souche du coronavirus identifiée au Royaume-Uni a été détectée dans l’État de São Paulo. On estime qu’elle est 56 % plus contagieuse que les autres souches de coronavirus déjà identifiées, et qu’elle a contribué à l’énorme augmentation du nombre de cas au Royaume-Uni depuis le mois dernier.

Le 1er janvier, le Brésil a dépassé les 195.000 décès dus à la COVID-19, avec un total de près de 7,7 millions de cas. C’est le deuxième pays au monde pour le nombre de décès dus aux coronavirus, derrière les États-Unis seulement, et le troisième pour le nombre de cas, dépassé seulement par les États-Unis et l’Inde.

Toutefois, ces chiffres sont une sous-estimation flagrante de la triste réalité. Le 30 décembre, BBC Brasil rapportait que le nombre de décès excédentaires indique qu’«il y a au moins 50 % plus de décès dus à la COVID-19 au Brésil que ce qu’indiquent les données officielles.»

Depuis le début de la pandémie, le Brésil a été l’un des pays où le nombre de tests de dépistage du coronavirus a été le plus faible au monde, sans aucun programme systématique de recherche des contacts pour parvenir à un contrôle minimum de la pandémie. Seuls 20 % des 24 millions de tests RT-PCR que le ministère brésilien de la Santé avait promis en décembre de l’année dernière ont été réalisés. Depuis le mois d’août, après le pic de la pandémie, le nombre de tests a diminué de 10 à 15 % par mois.

Ce fait, combiné à la levée des quelques mesures de confinement restantes et à la sous-estimation totale de la pandémie par le président fasciste brésilien Jair Bolsonaro et les gouverneurs des États, signifie qu’une politique d’immunité collective de fait est mise en œuvre pour laisser le virus mortel se propager librement et infecter le plus grand nombre de personnes possible. Dans ces conditions, la réouverture des écoles augmentera encore le nombre de cas de coronavirus, d’hospitalisations et de décès.

Les enseignants, le personnel scolaire, les parents et les élèves doivent être conscients qu’il n’est pas sûr de rouvrir les écoles tant que la pandémie n’est pas maitrisée à l’échelle mondiale. Les déclarations officielles d’inquiétude concernant les dommages causés aux élèves par les fermetures d’écoles sont une fraude. Depuis des années, ces mêmes hauts-fonctionnaires réduisent les budgets de l’éducation et imposent des politiques favorables aux entreprises dans le but de privatiser l’enseignement public.

La principale préoccupation des sociétés et du secteur financier brésilien en matière de promotion de la réouverture des écoles est de donner aux parents un endroit où laisser leurs enfants et travailler sans aucune contrainte. Cette campagne a une logique politique et de classe bien définie: faire passer les profits avant les vies humaines.

Contre la politique de mort des élites dirigeantes, il est nécessaire d’exiger la fermeture immédiate de toutes les écoles et de tous les services non essentiels jusqu’à ce que la pandémie soit éradiquée. Parallèlement, un enseignement en ligne de haute qualité doit être fourni à tous les étudiants, ainsi qu’un revenu garanti substantiel à tous ceux devant rester à la maison. Pour atteindre ces objectifs, les enseignants et l’ensemble de la classe ouvrière brésilienne doivent mettre en place des comités de la base indépendants des syndicats propatronaux pour les remplacer et lutter pour exproprier l’élite dirigeante capitaliste et utiliser les ressources qu’elle monopolise pour assurer un enseignement de qualité pendant comme après la pandémie.

(Article paru en anglais le 4 janvier 2021)

 

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