Un enregistrement révèle les méthodes de gangster de Trump dans sa poursuite d'un coup d'État électoral

Par Patrick Martin
5 janvier 2021

Lors d’une conversation téléphonique d’une heure samedi, fuitée aux médias et que le Washington Post a rendu publique dimanche, le président Donald Trump a tenté d’intimider le secrétaire d’État de la Géorgie pour qu’il annule le résultat de l’élection présidentielle dans son État, que le candidat démocrate, Joe Biden, avait remporté.

«Je veux juste trouver 11.780 voix», a déclaré Trump à Brad Raffensperger, le responsable de la Géorgie. C’est une voix de plus que les 11.779 voix qui ont permis à Joe Biden de remporter les 16 votes électoraux de l’État. Raffensperger a rejeté la demande, déclarant qu’il s’en tenait au résultat du vote et qu’on avait recompté les voix deux fois, y compris par un recomptage manuel de tous les bulletins passés par les machines à voter.

Trump a menacé Raffensperger et son avocat général Ryan Germany de poursuites pénales pour avoir prétendument dissimulé des actes de fraude électorale dans leur État. Il a affirmé qu’il avait en fait gagné l’État par des centaines de milliers de voix, et qu’une défaite était impossible. «Le peuple de Géorgie est en colère, le peuple du pays est en colère», a-t-il déclaré. «Et il n’y pas de mal à dire, vous savez, euh, que vous avez recalculé.» Raffensperger a répondu: «Eh bien, M. le Président, le défi que vous avez à relever est que les données que vous possédez sont fausses.»

Donald Trump (AP Photo/Andrew Harnik)

Trump a utilisé le langage d’un gangster mafieux en parlant d’une employée électorale du comté de Fulton (Atlanta). Elle avait déjà été diabolisée sur les réseaux sociaux de droite et menacée à plusieurs reprises après de fausses allégations de la campagne de Trump qu’elle aurait compté trois fois une pile de bulletins de vote provenant de ce comté fortement démocrate.

Après que Raffensperger ait répété qu’il n’y avait aucune preuve de tels agissements et que Trump s’était trompé, le président a répondu:

«Alors, qu’est-ce qu’on fait là les amis? Je n’ai besoin que de 11.000 votes. Les gars, j’ai besoin de 11.000 votes. Donnez-moi une chance. Vous savez, on a déjà cela en pagaille. Ou nous pouvons continuer mais ce n’est pas juste pour les électeurs de Géorgie parce qu’ils vont voir ce qui s’est passé et ils vont voir ce qui s’est passé. Je veux dire, je vais, je vais prendre qui vous voulez en ce qui concerne [nom de l’agent électoral] et sa charmante fille, une très charmante jeune femme, j’en suis sûr».

Il s’agit là ni plus ni moins que d’une menace de violence physique contre l’employée électorale – dont le nom n’a pas été divulgué – et son enfant, émanant du président des États-Unis, le «commandant en chef» d’un vaste appareil militaire et policier, et le chef du parti républicain qui prend de plus en plus les allures d’un mouvement fasciste.

On n’a pas rendu publique l’identité de la personne ayant divulgué l’enregistrement de la conversation téléphonique. Il se peut bien qu’il s’agisse de responsables de la Géorgie cherchant à s’assurer contre l’exécution par Trump de ses menaces violentes. Mais il tout aussi probable que la fuite provienne de l’appareil de renseignement militaire même. Ce dernier surveille toutes les conversations téléphoniques américaines et il a déjà divulgué l’appel téléphonique de Trump au président ukrainien, qui a conduit au processus de destitution il y a un an.

Quelle que soit sa source, l’enregistrement constitue une preuve suffisante – s’il en fallait encore une – pour une inculpation et des poursuites contre Donald Trump pour conspiration visant à renverser la Constitution américaine et à instaurer une dictature présidentielle. Parmi ses co-conspirateurs figurent le chef de cabinet de la Maison-Blanche Mark Meadows, qui a participé à l’appel, et plusieurs avocats et assistants de la campagne de Trump.

Une majorité de républicains du Congrès à Washington se sont faits complices de la conspiration. À la date de dimanche, au moins 140 membres républicains de la Chambre des représentants avaient annoncé vouloir soutenir une contestation des votes exprimés dans plusieurs États à la session conjointe du Congrès, le 6 janvier, où seront reçus et comptés les bulletins de vote.

Une douzaine de sénateurs républicains ont déclaré qu’ils soutiendraient également un tel défi. En vertu de la Constitution, au moins un membre de la Chambre et un sénateur doivent soutenir toute contestation des votes électoraux d’un État. Les deux chambres doivent alors se réunir séparément et voter sur les contestations. Celles-ci devraient échouer, étant donné que les démocrates ont une majorité à la Chambre et que de nombreux républicains au Sénat ont déjà concédé la victoire à Biden.

Mais il est sans précédent dans l’histoire américaine qu’un président en exercice refuse de concéder la victoire après une défaite quasi-écrasante, par un écart de sept millions de voix, et que la majorité de son propre parti continue de traiter l’élection comme illégitime et cherche à la renverser.

Les déclarations des députés et sénateurs républicains qui soutiennent la contestation de l’élection par Trump ont ouvertement épousé une perspective politique autoritaire. Le procès intenté par le député Louie Gohmert du Texas par exemple, déclare que le vice-président Pence, qui présidera la session conjointe du Congrès mercredi, a le pouvoir de rejeter les électeurs d’un État et de choisir une liste concurrente, ou de rejeter entièrement les suffrages d’un État.

Le niveau extraordinaire de tension dans les milieux dirigeants américains se révèle dans une lettre publiée dimanche soir, également dans le Washington Post, par les dix secrétaires à la Défense en vie. Ceux-ci rejettent les allégations de fraude de Trump, appellent le Congrès à procéder au décompte officiel des voix mercredi et à confirmer la victoire de Biden au Collège électoral.

L’essentiel de leur déclaration s’adresse aux hauts responsables civils et officiers militaires : elle les met en garde contre toute ingérence dans l’élection. «Les efforts visant à impliquer les forces armées américaines dans la résolution des litiges électoraux nous mèneraient dans un territoire dangereux, illégal et inconstitutionnel», peut-on lire dans la déclaration. «Les fonctionnaires civils et militaires qui dirigent ou exécutent de telles mesures seraient responsables, y compris sous peine de sanctions pénales, des graves conséquences de leurs actes pour notre république».

Ces mots sont d’autant plus inquiétants que l’un des dix signataires, Mark Esper vient juste d’être licencié par Trump en novembre, en partie à cause de son opposition à son appel à déployer les forces armées pour réprimer les manifestations de masse contre la violence policière ayant éclaté après le meurtre de George Floyd le 25 mai dernier. Des discussions ouvertes avaient eu lieu à la Maison-Blanche sur l’invocation de la Loi sur l’insurrection – comme Trump a menacé de le faire l’été dernier – pour imposer un coup d’État post-électoral qui le maintiendrait au pouvoir.

Outre Esper, les signataires comprennent son prédécesseur, le général à la retraite James Mattis. Ensuite, on constate la présence de Donald Rumsfeld. Derrière lui son co-architecte de la guerre en Irak et complice Dick Cheney, secrétaire à la Défense sous le président George H. W. Bush avant qu’il ne devienne vice-président de ce dernier. Se sont joints à eux Robert Gates, William Perry, Leon Panetta, Ashton Carter, Chuck Hagel et William Cohen.

Ce groupe de criminels de guerre des deux partis, démocrates et républicains, met en garde contre toute ingérence militaire dans le transfert du pouvoir parce qu’ils considèrent Biden comme une paire de mains sûres pour les affaires de l’impérialisme américain et qu’ils craignent que de nouveaux efforts de Trump pour rester au pouvoir ne provoquent un déferlement sans précédent d’opposition politique de la classe ouvrière américaine. Et ce, dans des conditions où des milliers de personnes meurent chaque jour de la pandémie et où des millions d’autres sont confrontées au chômage, à la pauvreté et à l’absence de domicile fixe.

Au milieu de cette crise sociale, économique et politique qui s’aggrave, les sections dominantes de l’élite dirigeante considèrent Biden, la vice-présidente élue Kamala Harris et les membres de leur cabinet, issus entièrement du monde des affaires et de la sécurité nationale, comme un moyen plus viable de maintenir leur domination de classe.

Pour leur part, les démocrates font tout leur possible pour minimiser l’importance des actes de Trump et pour faire passer à leur président élu de 78 ans la ligne d’arrivée de l’investiture, sans que l’ordre constitutionnel américain ne soit complètement brisé. Même à ce stade, à deux semaines à peine de l’élection, la succession de Biden n’est pas une certitude.

Les actions de Trump et son comportement au téléphone ont un parfum de désespoir, mais les menaces qui pèsent sur les droits démocratiques s’intensifient. Le président a convoqué des partisans fascistes comme les Proud Boys à Washington, le 6 janvier. De surcroît, il a promis de se joindre à eux dans la rue pour soutenir les efforts de ses hommes de main au Capitole, qui «objectent» aux votes du peuple américain.

Quelle que soit l'issue immédiate, le remplacement de Trump par Biden à la Maison Blanche ne marquerait pas la fin de la crise politique, mais seulement le début d'un nouveau chapitre plus explosif. Trump ne respecte pas les règles de la politique américaine conventionnelle, et le Parti républicain, de plus en plus sous son contrôle personnel, se transforme en instrument d'un mouvement fasciste autoritaire.

Si l’enregistrement de Trump confirme quelque chose, c’est que la présence même de ce gangster à la Maison-Blanche met en cause le système politique américain, son élite dirigeante et son establishment politico-médiatique.

C’est le Parti démocrate, par la politique de droite du gouvernement Obama et la campagne de droite d’Hillary Clinton, qui a ouvert la voie à Trump. C’est le Parti démocrate qui, par sa campagne anti-russe droitière, a cherché à canaliser toute l’opposition populaire au gouvernement Trump derrière son programme de politique étrangère réactionnaire. Enfin, c’est le Parti démocrate qui cherche à aveugler le peuple américain sur les implications dangereuses de la crise politique actuelle.

(Article paru d’abord en anglais le 4 janvier 2021)

 

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