Les morénistes brésiliens se joignent à Bolsonaro pour promouvoir l'hydroxychloroquine contre le COVID-19

Par Gabriel Lemos
29 décembre 2021

Parallèlement à l'augmentation du nombre de cas et de décès de COVID-19 dans le monde, une deuxième vague de la pandémie de coronavirus se propage de manière incontrôlable dans tout le Brésil. La semaine dernière, 18 des 26 États du Brésil et le District fédéral ont signalé une augmentation de la moyenne des décès et dans six d'entre eux, les unités de soins intensifs (USI) étaient au bord de l'effondrement.

Le Brésil compte plus de 7 millions de cas de coronavirus et quelque 188.000 décès, en troisième place derrière les États-Unis et l'Inde pour le nombre de cas, et juste derrière les États-Unis pour le nombre de décès.

Bolsonaro avec des boîtes d'hydroxychloroquine dans une vidéo sur Facebook.

Si une pandémie comme celle-ci était déjà prévue et prévisible, c'est encore plus vrai pour sa deuxième vague. Mais depuis juillet, un tiers des USI créées exclusivement pour le traitement du COVID-19 au Brésil ont été désactivées. Cela démasque plus encore la politique d'immunité collective meurtrière du gouvernement fascisant du président Jair Bolsonaro et des gouverneurs des États, y compris ceux du Parti des travailleurs (PT), la prétendue opposition.

Aujourd'hui, la politique d'immunité collective de Bolsonaro prend la forme d'une campagne anti-Chine et anti-vaccins qui menace de saper fatalement la vaccination de la population brésilienne l'année prochaine. Dans le même temps, Bolsonaro a promu frénétiquement des médicaments dont l’efficacité contre le COVID-19 n’est absolument pas prouvée scientifiquement, tels que l'hydroxychloroquine (HCQ) et le vermifuge ivermectine, pour imposer la fin des quelques mesures de confinement restantes au Brésil.

Dans ce contexte, la pseudo-gauche internationale et brésilienne a cherché à donner une couverture de gauche à la politique d'immunité collective des élites dirigeantes dans le monde. En septembre, Jacobin Magazine apromu l'un des défenseurs universitaires de cette politique, Martin Kulldorff, qui allait devenir l'un des auteurs de la Déclaration "de la mort" de Great Barrington. Au Brésil, la section de la ‘Fraction trotskyste moréniste’, le Mouvement ouvrier révolutionnaire (MRT), s'aligne sur cette position sur son site Internet Esquerda Diário.

Depuis le début de la pandémie au Brésil, le membre dirigeant du MRT, Gilson Dantas, a écrit des articles défendant l'utilisation de l’HCQ et, plus récemment, de l'ivermectine contre le COVID-19. Dans un article du 15 avril intitulé "Le débat médical sur l'hydroxychloroquine et l'irresponsabilité sanitaire de Bolsonaro", il tente en vain de différencier sa position de celle du président fascisant, affirmant que bien qu'elle soit "défendue de façon démagogique par des gouvernements d'extrême droite", la gauche a "contesté ou ignoré" l’HCQ "avec l'allégation que son efficacité 'n'a pas été vérifiée'" contre la COVID-19.

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Légende : Une partie des "preuves" de Dantas, une recommandation pour l'utilisation de HCQ que le Portugal devait retirer ultérieurement.

Il mentionne des essais observationnels avec l’HCQ en Chine, où "l'hydroxychloroquine est devenue une directive officielle dans le traitement du COVID-19", et en France, où le Professeur Didier Raoult "a réussi à abaisser la charge virale de tous les patients et à éliminer celle de ceux qui ont reçu le traitement de l'azithromycine associé à l’hydroxychloroquine, au bout de SIX jours".

Sans remettre en cause les sérieuses limites des essais chinois et français, il déclare, "sans équivoque, l'hydroxychloroquine a eu un effet clinique positif et concret". Ceci, cependant, est loin d'être vrai. Les essais visant à vérifier l'efficacité d'un médicament doivent être randomisés, en double aveugle et menés avec un groupe témoin. Dans aucune des études fournies par Dantas, cela n'a été le cas. L'étude du Professeur Raoult a également été rétractée par l'International Journal of Antimicrobial Agents le 3 avril pour "ne pas avoir satisfait aux normes de qualité [scientifiques] attendues". Tout cela a été largement rapporté avant que Dantas n'écrive son article faisant la promotion de l’HCQ.

L'article de Dantas a été publié peu de temps après que Trump et Bolsonaro aient lancé une campagne frénétique en mars pour l'utilisation du HCQ contre le COVID-19. Au Brésil, cette campagne a reçu une couverture pseudo-scientifique par des scientifiques de droite qui ont défendu l'utilisation de l’HCQ. Parmi ceux qui se font entendre le plus, on trouve Paolo Zanotto, un virologue de premier plan à l'Université de São Paulo (USP). Dantas a également utilisé "le renom scientifique" de Zanotto pour justifier sa défense de l’HCQ.

Dans un article publié dans le quotidien Folha de S. Paulo le 7 avril, Zanotto a écrit que, dans une pandémie, "nous n'avons pas le temps d'attendre les résultats des évaluations cliniques", ajoutant que "la chose la plus raisonnable est le traitement précoce à l' hydroxichloroquine". Même avec tous les effets secondaires de l’HCQ connus depuis longtemps, ce même argument a été repris par un groupe de scientifiques appelé "les enseignants pour la liberté" dans deux lettres envoyées à Bolsonaro en avril et mai dans lesquelles ils défendaient le traitement précoce du COVID-19 avec l’HCQ. Créés l'année dernière par des partisans du président, les "Enseignants pour la liberté" disent lutter contre "la persécution idéologique et l'hégémonie de la gauche" dans les universités.

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Légende: Le site Web Quinina (https://quinina.com.br/) cité par Dantas

Le porte-parole des lettres était l'ancien professeur de chimie à l'Université d'État de Campinas (UNICAMP), Marcos Eberlim, qui coordonne aujourd'hui l'Institut de la découverte au Brésil et préside la société créationniste brésilienne de dessein intelligent. Les lettres ont appelé au rejet du "consensus scientifique", c'est-à-dire des "essais cliniques multicentriques en double aveugle" pour permettre l'utilisation de l'HCQ. Eberlim a également justifié cela en disant qu'il travaillait dans "un domaine de la science qui étudie nos origines, dans lequel une théorie [la théorie de l'évolution de Darwin] est présentée comme un consensus scientifique complet", mais qui présente "plus de doutes que de certitudes".

Après les articles d'avril, il a fallu cinq mois à Dantas pour préconiser à nouveau l'utilisation de HCQ. Le 15 septembre, Esquerda Diário a fait la promotion du livre de Dantas, "Coronavirus: la maladie et les options de traitement". Répétant les premiers arguments, mais sans mentionner l’HCQ, il dit que le livre présente "des données qui montrent la capacité de deux médicaments à réduire la charge virale in vivo et chez l'homme, à travers de nombreux essais cliniques de séquence de cas, qui soulignent l'incomparable utilité clinique de ces médicaments pour éviter les conséquences mortelles de la maladie". Cette déclaration n'a aucun fondement scientifique.

Son dernier article sur ce sujet, publié le 2 décembre sur Esquerda Diário avec le titre "Traitement de la maladie COVID-19: contre Bolsonaro et en faveur de la science", défend ouvertement l'utilisation de l’HCQ et aussi de l'ivermectine. Après des mois au cours desquels d'innombrables études ont échoué à démontrer l'efficacité de l’HCQ contre le COVID-19, notamment le British Recovery Trial (l'Essai de rétablissement britannique) en juin et l'Essai de solidarité de l'Organisation mondiale de la santé en octobre, Dantas insiste pour dire que "les expériences cliniques de pays comme la France, la Chine et d'autres [...] sauvent des vies".

L'article de Dantas ne cite aucune étude récente démontrant l'efficacité de l’HCQ et de l'ivermectine. Mais il contient cinq photos de rapports avec des études montrant l'efficacité présumée de l’HCQ et son utilisation bénéfique supposée en Indonésie, au Portugal et au Costa Rica. Tous ces rapports ont été publiés entre le 17 mai et le 2 juillet sur le site Internet de Quinina, qui dans son en-tête comporte une bannière de la « Fondation Méditerranée Infection" du Professeur Didier Raoult.

Parmi les nombreuses publications sur le site Web créées pour promouvoir l’HCQ contre le COVID-19, il y a plusieurs écrits et vidéos de Paolo Zanotto. Dans l'une des vidéos, Zanotto s'oppose aux mesures de confinement dans les termes les plus réactionnaires, affirmant qu'elles font partie d'une "guerre culturelle" ou "guerres de valeurs" pour "manipuler la réalité et en imposer une autre", c'est-à-dire "modifier la vie quotidienne d’une façon soudaine, ce que les Jacobins ont fait, les bolcheviks ont fait, ce que les nazis ont essayé de faire en Allemagne". De telles vues réactionnaires sont également partagées par le Professeur Raoult, qui en janvier a minimisé la pandémie, et est également connu pour nier le réchauffement climatique et la théorie de l'évolution de Darwin.

La réponse d'Esquerda Diário à la défense de Dantas de l'utilisation de l’HCQ contre le COVID-19 et son alignement sur de tels éléments de droite ne pouvait être plus cynique et sans principes. Depuis septembre, ses articles sont accompagnés d'une note indiquant que la position de Dantas "ne représente pas l'opinion du MRT, qui n'est ni contre ni en faveur des médicaments pour la maladie COVID-19, ni ne défend le débat sur le traitement du COVID-19".

Rien ne pourrait mettre à nu plus clairement le caractère petit-bourgeois de cette organisation, ainsi que son irresponsabilité criminelle et son mépris pour la vie des travailleurs qui sont quotidiennement perdus à cause de la pandémie mortelle. Le MRT n'est "ni contre ni favorable" à la promotion de fausses informations et de théories réactionnaires qui ne peuvent que conduire à encore plus de morts.

Cette réponse est d'une part totalement hostile aux efforts du marxisme pour aborder avec soin les domaines scientifiques les plus avancés. Avec la pandémie COVID-19, cela est devenu encore plus essentiel pour analyser le nouveau coronavirus, la maladie et ses intersections avec la société, et pour élaborer un programme d'action qui préserve la santé et la vie de la classe ouvrière internationale. D'autre part, elle ignore les nombreux articles précédemment publiés sur Esquerda Diário par Dantas et d'autres qui promouvaient ouvertement des "thérapies alternatives" pseudo-scientifiques.

En 2015 et 2016, le Brésil connut un grand débat sur la phosphoéthanolamine, un médicament qui a été produit et distribué pendant 20 ans par le professeur de chimie de l'USP Gilberto Chierice en tant que "remède contre le cancer". En 2015, l'Agence brésilienne de la santé, Anvisa, ordonna l'arrêt de la production et de la distribution de phosphoéthanolamine car, jusqu'alors, aucun essai clinique n'avait été réalisé pour démontrer son efficacité. Des essais cliniques ultérieurs allaient montrer qu'il n'a aucune efficacité.

À l'époque, Dantas et Esquerda Diário dénonçaient de manière véhémente la fin de la distribution de phosphoéthanolamine aux patients atteints de cancer. Dantas affirma même que le médicament "a un pouvoir thérapeutique [à moins que nous n'imaginions que des milliers de personnes mentent…]", et que les grands médias, alliés à "Big Pharma", ont manipulé l'opinion publique pour montrer le contraire. Il a également tenté de fonder sa défense de la phosphoéthanolamine sur la "théorie du cancer" du prix Nobel de médecine de 1931, Otto Warburg, qui, selon lui, "n'a jamais été pris au sérieux par l'oncologie officielle".

En fait, l'oncologie officielle a abandonné la thèse de Warburg après qu'il fut devenu clair, dans les années 70, que le cancer est causé par des mutations génétiques. En outre, son invocation de la thèse de Warburg pour appuyer la défense de la phosphoéthanolamine par Chierice, est également utilisée par le médecin charlatan Lair Ribeiro pour promouvoir des traitements alternatifs du cancer tels que l'huile de coco et un régime alimentaire cétogène. Ribeiro, déjà mentionné par Dantas comme "autorité scientifique" dans un article minimisant l'efficacité de la chimiothérapie contre le cancer à l’aide d’une étude largement critiquée par la communauté scientifique, a également préconisé récemment l'utilisation de l’HCQ contre le COVID-19.

Tout comme aujourd'hui la défense de l’HCQ lie Esquerda Diário à Bolsonaro, la même chose s'était produite autour de l' affaire de la phosphoéthanolamine. En 2016, Bolsonaro, alors député fédéral, fut l'auteur d'un projet de loi qui permettait l'utilisation de ce médicament, même sans preuves scientifiques. Le projet de loi reçut un large soutien des députés du Parti des travailleurs (PT) et la présidente du PT de l'époque, Dilma Rousseff, l'approuva juste avant sa destitution.

Dantas et Bolsonaro ont en outre utilisé le même argument en faveur de la phosphoéthalonamine à l'époque: pour l’actuel président, Anvisa devrait "s'assurer que chaque citoyen soit libre de chercher un remède", tandis que pour Dantas l'utilisation du médicament était basée sur le "droit à la liberté du patient sur son propre corps". C'est aussi la même vision qui sous-tend aujourd'hui la position anti-vaccination de Bolsonaro en faveur des "libertés des Brésiliens" et celle du créationniste Eberlim, pour qui le "consensus scientifique" devrait être abandonné pour la promotion de médicaments sans bases scientifiques et celle de prétendues peuves scientifiques de la création du monde par Dieu.

Le caractère anti-scientifique et anti-marxiste de la position de Dantas ne peut s'expliquer que par ses origines politiques et sociales. Avant de rejoindre le MRT, il était membre dans les années 70 et 80 de l’ultra-pabliste Parti ouvrier révolutionnaire trotskyste, la section brésilienne de l'Internationale fondée par l'Argentin Juan Posadas en 1961. Le parti était l'une des nombreuses tendances révisionnistes ayant participé à la création du PT, et il s'y est liquidé.

En tant que médecin spécialisé en "médecine traditionnelle chinoise et acupuncture", comme il le soulignait dans une brève autobiographie publiée dans un livre de 2017 sur le trotskysme au Brésil, Dantas représente une partie de la classe moyenne supérieure, pour laquelle parle Esquerda Díario. Une couche qui pendant des décennies a épousé une ou l'autre forme d'irrationalisme postmoderne et a abandonné les fondements objectifs de la science moderne même.

Le vrai problème n'est pas la science moderne, comme le prétendent ses détracteurs postmodernes, mais le fait que le capitalisme représente un obstacle au développement scientifique et à son utilisation pour répondre aux besoins sociaux de la grande majorité de la population mondiale. Aujourd'hui, avec la pandémie COVID-19, cette contradiction a été pleinement révélée. La seule solution possible à ce problème est celle proposée par le Comité international de la Quatrième Internationale: une réponse d'urgence à la pandémie coordonnée à l'échelle mondiale dans le cadre d'une lutte internationale pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 22 décembre 2020)

 

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