Campagne anti-russe frénétique dans l’attente de la présidence de Joe Biden

Par Bill Van Auken
21 décembre 2020

On a assisté la semaine dernière à un torrent virtuel de propagande anti-russe virulente, menée par le New York Times et centrée sur des allégations non fondées, selon laquelle Moscou serait responsable d’un prétendu piratage en masse des systèmes informatiques du gouvernement américain.

Le candidat démocrate à la présidence Joe Biden s’exprime lors d’un événement de campagne pour la fabrication et l’achat de produits fabriqués aux États-Unis, au siège de la région 1 de l’UAW à Warren, Michigan. [Crédit: AP Photo/Patrick Semansky]

Le sénateur Dick Durbin a clairement dévoilé la logique de cette campagne visant à diaboliser la Russie, lors d’un discours prononcé jeudi au Sénat. Le prétendu piratage russe, a-t-il dit, était «virtuellement une déclaration de guerre de la Russie aux États-Unis, et nous devrions la prendre au sérieux».

Durbin a ajouté: «Non, je ne demande pas moi-même une invasion ou une guerre totale. Je ne veux pas que cela se produise, mais ce n’est plus là un arrangement amical entre les États-Unis et Vladimir Poutine. Lorsque des adversaires tels que la Russie nous tourmentent, nous tentent, portent atteinte à la sécurité de notre nation, nous devons réagir en conséquence».

C’est sans aucun doute très rassurant de constater que le deuxième plus important démocrate du Sénat américain n’est pas favorable à une invasion ou à une «guerre totale» avec une Russie dotée de l’arme nucléaire, un conflit qui tuerait des dizaines de millions de personnes en quelques minutes; mais c’est néanmoins la logique de ses déclarations.

Le président démocrate élu, Joe Biden, a déclaré de façon similaire «nous devons perturber et dissuader nos adversaires d’entreprendre des cyberattaques importantes en premier lieu». Il a poursuivi: «Nous le ferons, entre autres, en imposant des coûts substantiels aux responsables de ces attaques malveillantes, y compris en coordination avec nos alliés et partenaires. Nos adversaires doivent savoir qu’en tant que président, je ne resterai pas inactif face aux cyberattaques contre notre nation».

Le thème sous-jacent est que, pendant les quatre dernières années du gouvernement Trump, Moscou a pu s’en tirer à bon compte. Maintenant, un nouveau gouvernement Biden doit rattraper le temps perdu grâce à une extension massive de militarisme américain face à la Russie, allant jusqu’au bord de la guerre et peut-être bien au-delà.

Ces roulements de tambour toujours plus forts pour la guerre et des représailles contre la Russie ont lieu alors qu’aucune agence gouvernementale américaine n’a déclaré que la Russie était responsable du piratage de ses ordinateurs et moins encore n’a présenté de preuves étayant une telle accusation. La Russie a catégoriquement nié toute responsabilité. La seule chose prouvée jusqu’à présent est le caractère délabré des systèmes de cybersécurité de Washington.

Le terrain a été préparé pour ces menaces par une forme de «journalisme jaune» qui dépasse de loin la promotion tapageuse de la guerre hispano-américaine par les journaux de William Randolph Hearst à la fin du 19e siècle.

Le «scoop», dépourvu de faits étayés, du piratage russe a été lancé par David Sanger du New York Times, un journaliste chevronné qui avait contribué à la fabrication du récit sur les «armes de destruction massive» ayant préparé l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Il s’était ensuite fait un nom en tant qu’«expert en cybersécurité», promouvant l’affirmation discréditée d’une «ingérence russe» dans les élections de 2016. Il a publié des histoires effrayantes similaires sur un piratage des élections de 2020 par Moscou et, quand aucune preuve d’une telle intervention ne s’est matérialisée, il est passé à la campagne de propagande suivante.

Sanger est membre de plusieurs groupes de réflexion qui réunissent des politiciens capitalistes, des militaires, des responsables des services de renseignement et des chefs d’entreprise pour discuter de la stratégie impérialiste américaine. C’est un intermédiaire de confiance pour les «fuites» et la propagande que la CIA et le Pentagone veulent faire passer au domaine public.

Le premier article de Sanger, du 14 décembre, était typique du genre. Il y citait des «experts fédéraux et gouvernementaux», non identifiés, affirmant que la source du dernier piratage était «presque certainement une agence de renseignement russe».

Un jour plus tard paraissait un autre article écrit par Sanger et deux autres reporters du New York Times. Il y affirmait sans ambages: «L’ampleur d’un piratage conçu par l’une des principales agences russes de renseignement est apparue plus clairement lundi», mais sans pour autant présenter la moindre preuve que Moscou était responsable. Il poursuivait en citant de multiples sources, sans les nommer, qui disaient qu’elles «s’efforçaient de déterminer l’étendue» de l’intrusion, c’est-à-dire de savoir si les informations de Sanger étaient fondées.

Cet article précise que le piratage était «considéré comme l’œuvre du S.V.R. russe, successeur du K.G.B.» sans préciser qui avait dit croire que cela était vrai.

C’était maintenant clairement une campagne totale de propagande du Times. Le 16 décembre, on a fait suivre ces comptes-rendus d’un article intitulé «Poutine a l’intention de faire marcher Biden sur une corde raide». L’article commençait par affirmer que le piratage était «presque certainement orchestré par le Kremlin» et allait ensuite dans les assertions sans fondement, la diabolisation et les insultes, revenant à de la démagogie pro-guerre.

Selon l’article, un nouveau gouvernement Biden devrait «contrôler un Kremlin dont les troupes harcèlent les forces américaines dans les zones de conflit à l’étranger et dont les pirates informatiques parrainés par l’État ont interféré dans les élections présidentielles aux États-Unis».

«… le nouveau président sera confronté à un dirigeant russe encore plus audacieux qui fait avancer les intérêts de sa nation. Il défie les intérêts américains, non seulement dans ce que Moscou appelle son voisinage proche, mais aussi en Europe occidentale, en Afrique, en Amérique latine et dans l’Arctique», poursuit-il.

De plus, le président russe Vladimir Poutine «devient un acteur malveillant de la politique intérieure. Ses mandataires inondent les réseaux sociaux de désinformation et cherchent à s’immiscer dans les élections, avec un parti pris évident contre les démocrates comme Biden».

Il cite l’ancienne assistante du Conseil national de sécurité du gouvernement Trump, Fiona Hill, qui a déclaré que la Russie est passée d’une «puissance nucléaire conventionnelle à une menace hybride insidieuse».

Pour ne pas être dépassé par le torrent de propagande anti-russe du Times, le Washington Post a publié jeudi non pas un, mais deux éditoriaux qui dénoncent le gouvernement Poutine. Le premier répétait l’accusation non fondée de cyber-espionnage par les services secrets russes et leur groupe de piratage présumé, connu sous le nom de «Cozy Bear». Le second répétait des accusations tout aussi peu fondées que le FSB russe était responsable d’une tentative ratée d’assassinat de la figure d’opposition de droite Alexei Navalny par un agent neurotoxique. Pour ces deux crimes non prouvés, le Post a exigé des représailles.

Un article d’opinion dément de Fareed Zakaria a suivi ces deux éditoriaux prenant la source russe du piratage comme prouvée et dénonçant la «Russie de Vladimir Poutine» pour avoir «considérablement étendu la guerre hybride en utilisant des méthodes pour semer le chaos parmi ses adversaires». L’article fait un amalgame entre le «modèle de propagande russe» et la tentative de Donald Trump de renverser les élections américaines. Il conclut: «Le problème n’est pas seulement que la Russie a piraté les systèmes informatiques américains. Elle semble avoir piraté nos esprits». Cette chronique incohérente a tout d’un article commandité pour promouvoir une ligne pro-guerre.

Le «World Socialist Web Site» est implacablement opposé au gouvernement nationaliste de droite de Vladimir Poutine, qui représente les intérêts des oligarques milliardaires enrichis grâce à la dissolution de l’Union soviétique, au vol de la propriété publique et à la destruction des conditions sociales de la classe ouvrière soviétique due à la restauration capitaliste.

Mais la représentation de la Russie comme un pays monstrueux, «malin» et «insidieux», qui cherche à dominer le monde par le biais d’une «guerre hybride» est ridicule et, venant des manipulateurs de l’appareil militaire et du renseignement américain, obscène.

Le budget militaire de Washington, qui s’élève à plus de 740 milliards de dollars, est plus de dix fois supérieur à celui de Moscou, qui s’élevait l’année dernière à 65,1 milliards de dollars. Les États-Unis ont quelque 200.000 soldats déployés dans 800 bases réparties dans plus de 70 pays. Tandis que, la Russie a environ 30.000 soldats déployés en dehors de ses frontières, à l’exception de la Syrie, tous dans les anciennes républiques soviétiques.

Les États-Unis et l’OTAN organisent presque continuellement des exercices militaires provocateurs à portée de tir des frontières russes. L’impérialisme américain a mené des guerres sans fin pendant la majeure partie des trois dernières décennies, tuant et mutilant des millions de personnes.

Qui que soit «Cozy Bear» et quelles que soient ses relations avec les services secrets russes, l’ampleur de son prétendu cyber-espionnage peut difficilement égaler les opérations à l’échelle mondiale de l’Agence de sécurité nationale (NSA). Cette dernière surveille chaque appel téléphonique, chaque courriel, chaque message textuel et chaque acte de navigation sur Internet sur toute la planète. Sous le gouvernement Obama, elle mettait sur écoute les téléphones portables du président du Brésil et de la chancelière allemande.

Comment expliquer le caractère hystérique et omniprésent de la campagne anti-Russie qui, initiée par le Times et le Post, ont été reproduits par tous les segments de la presse bourgeoise écrite et audiovisuelle des États-Unis?

D’une part, la question de la politique américaine à l’égard de la Russie était au centre de l’opposition du Parti démocrate à Trump avant même qu’il ne prenne ses fonctions. Les démocrates donnaient une expression politique aux préoccupations de factions de l’appareil militaire et de renseignement qui craignaient que Trump n’ait pas été suffisamment agressif à l’égard de la Russie, qu’elles considèrent comme un obstacle à la poursuite de l’hégémonie mondiale des États-Unis.

De l’autre, la fièvre de la guerre contre la Russie sert à orienter vers l’extérieur les immenses tensions sociales et politiques qui s’accumulent aux États-Unis dans un contexte de pandémie de COVID-19, de chômage massif, de pauvreté et de faim, et de menaces permanentes de coup d’État de la part de Trump et de ses partisans pour annuler les élections de novembre et instaurer une dictature présidentielle.

Représentant les intérêts de Wall Street et du Pentagone, le Parti démocrate craint avant tout la montée de l’opposition populaire au sein de la classe ouvrière non seulement contre Trump mais aussi contre l’ensemble de la classe dirigeante et le système capitaliste.

Ce flot de propagande anti-russe, venu immédiatement après le vote du Collège électoral ayant confirmé Biden comme président élu des États-Unis et un peu plus d’un mois avant la date d’inauguration, est un avertissement. Si les démocrates parviennent à assurer un transfert pacifique du pouvoir le 20 janvier, ce sera sur la base d’un programme d’intensification de la guerre à l’étranger et d’attaques accrues contre les droits démocratiques et sociaux de la classe ouvrière à l’intérieur.

(Article paru d’abord en anglais le 19 décembre 2020)

 

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