Alors que les agriculteurs intensifient leurs protestations dans le nord de l'Inde, la colère de la classe ouvrière éclate au Karnataka dans le sud

Par Keith Jones
15 décembre 2020

La colère de la classe ouvrière explose dans l’État du Karnataka, au sud de l’Inde, alors même que des centaines de milliers de paysans du nord de l’Inde, installés dans des campements en périphérie de la capitale nationale, Delhi, menacent d’intensifier leur agitation contre les lois de «réforme» pro-industrie agroalimentaire du gouvernement central.

Les agriculteurs et les travailleurs résistent à l’élite capitaliste indienne, menée par le gouvernement Modi et son parti ultraconservateur suprémaciste hindou, le BJP, qui tente de profiter de la catastrophe socio-économique alimentée par la pandémie de COVID-19 pour intensifier l’exploitation des travailleurs.

Au nom de la «relance» de l’économie – qui s’est contractée de plus de 15 pour cent au cours du semestre d’avril à septembre – le gouvernement Modi accélère sa campagne de privatisation et fait adopter des «réformes» du droit agricole et du droit du travail réclamées depuis longtemps par les grandes entreprises. Il a réécrit le Code du travail pour criminaliser la plupart des actions des travailleurs et promouvoir la «flexibilité du marché du travail». Les employeurs ont désormais encore plus de latitude pour recourir à des travailleurs contractuels et embaucher et licencier des travailleurs à volonté.

Tôt samedi matin, les travailleurs d’une usine de fabrication de téléphones portables et de produits informatiques qui appartient à Wistron à Narasapura, au Karnataka, ont vandalisé les bureaux de la direction et renversé les voitures de cadres supérieurs après que la transnationale basée à Taiwan ait refusé de leur verser des arriérés de salaire de trois mois ou plus. La violence a éclaté à la fin d’une manifestation qui impliquait 2.000 travailleurs qui venaient de quitter le travail de nuit. Les travailleurs ont tenté de raisonner les dirigeants de Wistron, mais se sont mis en colère lorsqu’ils ont rejeté avec arrogance leurs plaintes.

Sur ordre de l’entreprise, la police a arrêté au moins 132 travailleurs.

Les travailleurs de l’usine Wistron sont soumis à un régime de travail brutal dans la production de biens tels que des iPhone et des équipements biotechnologiques pour certaines des sociétés les plus importantes et les plus rentables du monde, dont Apple, Microsoft et Lexar.

En outre, la société, citant la longue fermeture de l’usine en raison de la pandémie de COVID-19, a réduit le salaire mensuel des travailleurs de 25 pour cent ou plus.

Selon The Hindu, le parc industriel de Narasapura de Wistron compte environ 15.000 employés, mais seuls 1.400 d’entre eux sont effectivement employés par l’entreprise. Les autres sont des travailleurs contractuels. Au départ, l’entreprise fonctionnait en trois équipes de huit heures chacune, mais elle ne compte actuellement que deux équipes de douze heures.

«Personne ne veut entendre nos malheurs», a déclaré un travailleur à The Hindu. «En plus du non-paiement des salaires, nous sommes également confrontés à des problèmes de réduction des salaires. On se fait tellement harceler au travail. Même après avoir travaillé tous les jours du mois, la plupart d’entre nous constatent une perte de salaire parce que le système d’assiduité est corrompu. Ils nous appellent pour des heures supplémentaires, mais à la fin du travail, ils disent qu’on nous compensera par du temps libre. Lorsqu’on en fait la demande, les ressources humaines ne l’approuvent jamais».

Le gouvernement de l’État du Karnataka BJP s’est empressé de soutenir Wistron. Il a ordonné le déploiement de la police sur le site de l’usine récemment ouverte et a attribué la pleine responsabilité de la «violence gratuite» aux travailleurs brutalement exploités. Le vice-ministre en chef Ashwath Narayan a condamné les travailleurs pour avoir pris «la loi en main», ajoutant qu’ils auraient dû porter plainte dans les «forums appropriés», c’est-à-dire auprès du ministère du Travail.

Quelle farce cynique! Le ministère du Travail, comme l’ensemble du gouvernement, n’est redevable qu’aux employeurs. Leurs actions l’ont démontré durant la grève/lock-out de 3.000 travailleurs de Toyota Kirloskar Motor (TKM) qui a duré un mois dans les installations de l’entreprise à Bidadi, qui se trouve, tout comme Narasapura, à la périphérie de Bengaluru (Bangalore), la plus grande ville et la capitale du Karnataka.

La grève des travailleurs de l'automobile de TKM et Maruti Suzuki

Le gouvernement de l’État a dénoncé la grève comme une menace pour les investissements et a ordonné à plusieurs reprises aux travailleurs de TKM de reprendre le travail aux conditions de l’entreprise. Ces conditions comprennent une augmentation de 25 pour cent de la production mensuelle, qui passe de 80.000 à 100.000 véhicules par mois. La semaine dernière, le ministre en chef du Karnataka, B. S. Yediyurappa, et le ministre du Travail de l’État ont rencontré des cadres supérieurs de TKM pour préparer leurs prochaines actions qui visent à briser la résistance des travailleurs. Selon les informations, ils ont discuté de l’arrestation massive possible des chefs de grève et d’un ultimatum aux travailleurs pour qu’ils retournent au travail ou soient licenciés.

La société TKM, détenue en majorité par Toyota, tient absolument à ce que l’usine soit «compétitive au niveau mondial» afin de garantir que les investisseurs récoltent tous les fruits d’un projet commun avec le plus grand constructeur automobile indien, Maruti Suzuki. Également filiale japonaise, Maruti Suzuki prévoit d’investir jusqu’à un milliard de dollars dans l’usine d’assemblage de Bidadi dans le cadre d’une restructuration globale de l’industrie automobile aux dépens des travailleurs.

Toyota workers and Karnataka farmers stage joint procession in Bengaluru (Photo: WSWS)

Le président de Maruti Suzuki India, R.C. Bhargava, a déclaré lors d’une conférence sur le commerce en ligne à la fin du mois dernier que la politique du gouvernement indien devrait se concentrer uniquement sur l’amélioration de la compétitivité de l’industrie. Il s’est vanté que Maruti Suzuki a pu augmenter sa production chaque année sans embaucher plus de travailleurs.

En 2012, le gouvernement de l’État d’Haryana du Parti du Congrès, la police, les tribunaux et la direction de Maruti Suzuki ont lancé une vendetta juridique contre les travailleurs de l’usine d’assemblage de Manesar, à Haryana, qui avaient mené la résistance de la classe ouvrière aux emplois contractuels précaires et aux conditions de travail brutales dans l’une des plus grandes zones industrielles du nord de l’Inde. Après une altercation provoquée par l’entreprise, au cours de laquelle un incendie a ravagé une partie de l’usine, la police a arrêté des centaines de travailleurs sous de fausses accusations, sur la base de listes de «suspects» fournies par la direction. L’entreprise a ensuite purgé 2.400 travailleurs permanents et contractuels et a rouvert un peu plus d’un mois plus tard avec des phalanges de police déployées à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine.

Treize travailleurs, dont l’ensemble de la direction du syndicat Maruti Suzuki Workers Union, que les travailleurs avaient formé en 2011 lors d’une révolte contre un syndicat pro-entreprise, ont été emprisonnés à vie à l’issue d’un simulacre de procès sur de fausses accusations de meurtre. Ils sont toujours emprisonnés à ce jour.

L’Association des employeurs du Karnataka a fait pression sur le gouvernement du BJP pour qu’il réprime violemment la lutte des travailleurs de TKM, en commençant par «l’arrestation des fauteurs de troubles». Dans une lettre du 30 novembre au gouvernement de l’État, elle s’est plainte avec force que cette «agitation illégale» effraie les investisseurs et menace de se répandre et de «vicier totalement… les relations industrielles dans toute la région».

La grève des transports au Karnataka

Les craintes des grandes entreprises d'une recrudescence de la lutte des classes deviennent maintenant réalité.

La veille de l’altercation à Wistron, des dizaines de milliers de chauffeurs de bus et de conducteurs employés par quatre sociétés de transport public du Karnataka, dont la «Bangalore Metropolitan Transport Corporation», ont lancé une grève pour exiger qu’ils deviennent employés du gouvernement. En changeant leur statut, ils espèrent rendre plus difficile la suppression de leurs emplois et de leurs conditions de travail par la privatisation. En plus, ils espéraient obtenir les meilleures garanties de salaire et de sécurité de l’emploi dont bénéficient les travailleurs directement employés par le gouvernement de l’État. Les travailleurs réclament également une indemnisation pour les familles des quelque 50 travailleurs qui sont morts de la COVID-19, ayant été forcés de travailler en pleine pandémie sans équipement de protection individuelle approprié.

La grève s’est développée en dehors des syndicats et en opposition à ceux-ci, notamment la Confédération syndicale «All India Trade Union Congress» (AITUC), dirigée par les staliniens, qui a longtemps été la force dominante des travailleurs du transport du Karnataka.

Le gouvernement de l’État du BJP menace d’invoquer la loi draconienne sur le maintien des services essentiels pour criminaliser la grève et mobiliser les opérateurs de bus privés pour qu’ils maintiennent le service sur les lignes fermées par la grève. Mais ce week-end, ses efforts semblent s’être largement concentrés sur la recherche du soutien des syndicats pour mettre fin à la grève.

Le gouvernement a accusé une organisation d’agriculteurs, le Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS), et son président, Kodihalli Chandrashekar, loin d’être un radical, d’être les «instigateurs» de la grève des travailleurs des transports. Les travailleurs et les agriculteurs organisés sous la bannière du KRRS ont tenu une manifestation commune au Bengaluru ce jeudi.

Le lendemain, les travailleurs en grève du TKM ont également organisé une manifestation avec les agriculteurs dans la capitale de l’État.

La grève générale du 26 novembre dans toute l'Inde et l'agitation des agriculteurs

Ces actions font suite à la grève générale d’un jour du 26 novembre où des dizaines de millions de travailleurs à travers l’Inde ont débrayé pour protester contre les politiques socio-économiques des grandes entreprises du gouvernement Modi, y compris ses trois lois de «réforme» des exploitations agricoles pro-entreprises, et pour exiger une aide d’urgence pour les centaines de millions de personnes qui sont laissées à elles-mêmes par le gouvernement et l’élite dirigeante durant une pandémie et la pire contraction économique jamais enregistrée en Inde.

Le même jour, les agriculteurs ont lancé leur campagne Dilli Chalo (allons à Delhi). Par une répression étatique de masse – y compris le déploiement de forces paramilitaires, les attaques au gaz lacrymogène et au canon à eau; et le placement de tout l’État d’Haryana sous les ordres de la section 144, interdisant tout rassemblement de plus de quatre personnes – Modi et son BJP ont réussi à empêcher les agriculteurs d’atteindre Delhi comme prévu le 27 novembre. Mais défiant la répression policière, des dizaines de milliers de fermiers, principalement originaires des États du Pendjab et de l’Haryana, au nord-ouest, et de l’Uttar Pradesh, à l’ouest, ont réussi à atteindre les frontières du territoire de la capitale nationale de Delhi.

Le nombre de fermiers et de membres de familles de fermiers amassés aux points frontaliers de Delhi a depuis lors augmenté pour atteindre plus de 350.000. Le gouvernement BJP n’ayant proposé que des modifications superficielles aux lois agricoles, les agriculteurs jurent d’intensifier leurs protestations à partir d’aujourd’hui [lundi].

Cette évolution témoigne de l’ampleur de l’opposition populaire au gouvernement Modi et d’un sentiment croissant de solidarité sociale. Cela pose également un défi à l’ensemble de la classe dirigeante, qui a porté au pouvoir il y a six ans le futur «homme fort» hindou Modi et son BJP ultraconservateur afin d’intensifier leurs efforts pour faire de l’Inde un havre de main-d’œuvre bon marché pour le capital mondial et faire progresser leurs ambitions de grande puissance sur la scène mondiale, principalement en intégrant encore davantage New Delhi dans l’offensive stratégique de Washington contre la Chine.

Le mouvement de protestation recoupe également la campagne incessante du BJP qui vise à attiser le communautarisme antimusulman afin de diviser la classe ouvrière. Ce n’est pas un hasard si, la même semaine où la colère de la classe ouvrière a éclaté au Karnataka, la chambre basse de l’Assemblée législative de l’État, dominée par le BJP, a adopté un projet de loi fondamentaliste hindouiste sur la prévention de l’abattage et la préservation du bétail, qui sera utilisé pour harceler les musulmans, les Dalits et d’autres minorités.

Les grèves et les protestations des travailleurs indiens ainsi que l’agitation des agriculteurs font partie d’un mouvement mondial de lutte des classes – qui s’étend à la Grèce, à l’Italie et à la France au Chili, au Nigeria, à la Corée du Sud et aux États-Unis – qui est alimenté par la réponse mercenaire des élites capitalistes nationales rivales à la pandémie de COVID-19. Ces dernières ont systématiquement privilégié le profit au détriment de la vie humaine et exploitent la crise sociale engendrée par la pandémie, intensifiant ainsi de manière spectaculaire l’assaut lancé depuis des décennies contre les droits des travailleurs, les services publics et l’emploi. Leur objectif est de faire payer aux travailleurs les sommes illimitées que les gouvernements et les banques centrales ont injectées sur les marchés pour soutenir les fortunes de l’oligarchie financière et les profits des grandes entreprises.

Partout, la question centrale est celle d’armer la poussée mondiale naissante de la classe ouvrière avec un programme socialiste internationaliste. On doit briser l’emprise politique des syndicats procapitalistes, des partis de «gauche» de l’establishment et de leurs complices de la pseudo-gauche qui répriment et sabotent les luttes de la classe ouvrière depuis des décennies; et forger une direction révolutionnaire alternative de la classe ouvrière.

Le gouvernement BJP est sur la défensive. Mais les forces politiques qui prétendent parler au nom de la classe ouvrière indienne – surtout les partis parlementaires staliniens tels que le Parti communiste de l’Inde (marxiste) et du Parti communiste de l’Inde, et leurs syndicats affiliés respectifs, le «Centre of Indian Trade Unions» et l’AITUC – font tout leur possible pour démobiliser et étouffer politiquement la classe ouvrière.

Lorsque les agriculteurs ont appelé à un Bharat Bandh (fermeture de toute l’Inde) mardi dernier, les partis staliniens et les syndicats ont demandé aux travailleurs de rester au travail. Cela va de pair avec leurs efforts pour détourner l’opposition de masse à Modi derrière les partis d’opposition de droite, en premier lieu le Parti du Congrès. C’est ce parti qui, jusqu’à récemment, était le parti préféré de la classe dirigeante indienne. Il est depuis longtemps le fer de lance de la mise en œuvre de politiques pro-investisseurs et de la poursuite d’un «partenariat stratégique mondial» avec Washington.

Ce que les staliniens sont avant tout déterminés à empêcher, c’est l’intervention de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante. Ils craignent que la classe ouvrière utilise la crise que les manifestations paysannes ont provoquée pour lutter pour ses propres revendications de classe et qu’elle avance un programme socialiste pour rallier les travailleurs indiens derrière elle dans une lutte contre le gouvernement Modi et l’ensemble de l’ordre capitaliste indien. Un tel programme défendrait non seulement les agriculteurs, mais aussi toutes les masses rurales – en premier lieu, les travailleurs agricoles appauvris et les paysans sans terre – des empiétements de la grande entreprise et des privations qu’elle impose, et encouragerait la fusion les luttes des travailleurs indiens avec leurs frères et sœurs de classe dans le monde entier.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2020)

 

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