Auteur de «Dix jours qui ébranlèrent le monde»

100 ans depuis la mort du journaliste socialiste américain John Reed

Par Sandy English et James Macdonald
8 décembre 2020

La mi-octobre a marqué le 100e anniversaire de la mort prématurée du journaliste socialiste révolutionnaire américain John Reed. L'auteur de «Ten Days That Shook the World» («Dix jours qui ébranlèrent le monde»), un magnifique récit de première main sur la révolution russe, Reed est mort à Moscou du typhus le 17 octobre 1920, à cinq jours de son 33e anniversaire.

John Reed

Dans une introduction écrite en 1919, V.I. Lénine, codirigeant de la révolution d'octobre de 1917 a commenté: «Je le recommande sans réserve [le livre de Reed] aux travailleurs du monde entier. Voici un livre que je voudrais voir publié à des millions d'exemplaires et traduit dans toutes les langues». Depuis son apparition, ce livre occupe une place particulière dans le cœur et l'esprit des travailleurs ayant une conscience de classe. Il peut encore être recommandé «sans réserve».

Nombreux sont ceux qui connaissent le nom de John «Jack» Reed dans le film Reds de 1981, dans lequel Warren Beatty incarnait l'intrépide journaliste de principes et pour lequel Beatty a remporté l'Oscar du meilleur réalisateur.

Ce que le film ne peut cependant pas transmettre, entre autres choses, c'est la qualité vitale, musclée et poétique qui a rendu l'écriture de Reed si influente à son époque et pour les générations suivantes. Reds ne fait qu'évoquer toute la complexité de l'homme qui, plus que tout autre écrivain américain de sa génération, a suivi les exigences de sa conscience politique jusqu'à leurs conclusions révolutionnaires.

Première édition, 1919

John Reed est né à Portland, en Oregon, le 22 octobre 1887 dans une famille de la classe moyenne supérieure. Le père de sa mère, Henry Dodge Green, était un riche industriel de Portland et sa maison était le centre des réunions sociales de Portland.

Reed a atteint sa maturité à l'époque du plein développement du capitalisme américain. Dans les 30 années qui ont suivi la guerre de Sécession, les États-Unis sont devenus une puissance industrielle moderne. Ces décennies ont vu l'enrichissement des magnats sans scrupules, et les États-Unis ont lancé leur première guerre impérialiste en 1898, prenant les Philippines et Cuba à l’Espagne.

La population urbaine s'est accrue au cours de cette période, également marquée par une immigration massive, et la classe ouvrière est apparue comme une force puissante, exprimant – dans une série de luttes de grève acharnées – sa détermination à combattre la classe dirigeante omnivore.

Le père de Reed, C.J. Reed, militait contre la corruption politique dans l'Oregon, aidant à défier les intérêts forestiers comme il pouvait en tant que US Marshall. N'étant pas allé à l'université lui-même, C.J. était déterminé à ce que Jack aille à Harvard, intercédant pour son fils lorsqu'il a échoué à son examen d'entrée. Jack a réussi la deuxième fois. En travaillant et en contribuant à plusieurs publications de Harvard, Reed perfectionne ses compétences de journaliste et d'éditeur. Il écrit et publie également de nombreux poèmes et devient membre du tout nouveau Harvard Socialist Club.

S'installant à Greenwich Village en 1911, Reed était au centre de la culture bohémienne du quartier. Le Village a accueilli des personnalités telles que le poète Hart Crane, le romancier «à scandale» Henry Miller (qui, peu de temps avant sa mort, décrit le milieu de Reed dans Reds) et le dramaturge Eugene O'Neill.

C'est là, en tant qu'écrivain et rédacteur en chef du magazine américain The American Magazine (fondé en 1906), que Reed s’est buté au défi de gagner sa vie dans des conditions où l'art sérieux ne payait pas le loyer. Pour Reed, «l'art sérieux» signifiait encore sa poésie, qui ne fait pas grande impression après plus d'un siècle, et il complétait aussi ses revenus de The American en vendant des nouvelles, qui, dans certains cas, donnent génialement une saveur de la vie de l'époque.

Cependant, lorsque Reed a appris à connaître Manhattan, ses palais et sa misère, il s'est rendu compte que quelque chose n’allait vraiment pas dans la société américaine. Dans un essai écrit plus tard, dans les mois précédant son voyage en Russie qui l'amènera à être témoin de la révolution d'octobre, intitulé «Presque trente ans», il se souviendra du réveil politique du début de sa vingtaine:

«Dans l'ensemble, les idées seules ne signifiaient pas grand-chose pour moi. Il fallait que je voie. Dans mes promenades en ville, je ne pouvais m'empêcher d'observer la laideur de la pauvreté et tout son cortège de maux, la cruelle inégalité entre les riches qui ont trop de voitures et les pauvres qui n'ont pas assez pour manger. Je n'ai pas appris dans les livres que les travailleurs produisaient toutes les richesses du monde, lesquelles allaient à ceux qui ne les méritaient pas.»

Ayant entendu parler d'un nouveau magazine d'art et de culture à orientation résolument socialiste, appelé The Masses (Les masses – fondé en 1911), Reed se présente rapidement à son rédacteur en chef Max Eastman, qui traduira plus tard de nombreuses œuvres de Léon Trotsky en anglais, et s'engage à la fois comme rédacteur et collaborateur.

The Masses, 1914, une couverture de John Sloan

Bien que le nouveau magazine ne puisse pas le payer, Reed trouvera son travail pour cette importante publication des plus satisfaisants. The Masses devait publier les premiers récits de Sherwood Anderson en 1916, qui seront plus tard rassemblés dans le novateur Winesburg, dans l'Ohio. Il a publié des œuvres de personnalités telles que Jack London, le romancier Floyd Dell et les poètes Carl Sandburg et Amy Lowell. Les peintres John Sloan, George Bellows et Pablo Picasso ont contribué aux illustrations.

En 1913, Reed se montrera plus que réceptif lorsque, dans un appartement de Greenwich Village, il rencontrera William «Big Bill» Haywood, dirigeant de l'Industrial Workers of the World (IWW), le mouvement syndicaliste de gauche. Reed écouta Haywood décrire la situation qui se développait dans la ville voisine de Paterson, dans le New Jersey, où les travailleurs de la soie étaient en grève et étaient battus et emprisonnés par la police. Reed, peut-être pour la première fois, a réagi à un événement majeur non seulement en tant que journaliste mais aussi en tant que partisan, déterminé à faire connaître la grève et à aider les travailleurs.

Dirigeants de la grève de la soie de Paterson de 1913, Patrick L. Quinlan, Carlo Tresca, Elizabeth Gurley Flynn, Adolph Lessig et Bill Haywood

Peu après son arrivée à Paterson, un Reed naturellement provocateur incita un policier belliqueux à l'arrêter. Dans la prison du comté, surpeuplée de grévistes immigrés, il se lia d'amitié avec les travailleurs – «des hommes doux, alertes, courageux, anoblis par quelque chose de plus grand qu'eux» – et fit ressortir leurs histoires. Ce «quelque chose de plus grand», la lutte des classes, peut être vu à l'œuvre dans l'article que Reed a écrit pour The Masses («War in Paterson» – Guerre à Paterson), qui débute:

«Il y a la guerre à Paterson, dans le New Jersey. Mais c'est une curieuse sorte de guerre. Toute la violence est le fait d'un seul côté, celui des propriétaires de l'usine. Leurs serviteurs, la police, battent les hommes et les femmes qui ne résistent pas et piétinent à cheval des foules qui respectent pourtant la loi. Leurs mercenaires payés, des détectives armés tirent et tuent des innocents. Leurs journaux ... publient des appels incendiaires et criminels à la violence collective contre les dirigeants de la grève... Ils contrôlent absolument la police, la presse, les tribunaux.»

Reed est si ému par la condition des travailleurs de la soie qu'il organise un spectacle dramatique au Madison Square Garden, au cours duquel les véritables travailleurs font la démonstration de leur travail pénible et de la manière dont la police les traite en tant que grévistes.

L'œuvre la plus connue de Reed est Dix jours qui ébranlèrent le monde (1919), mais il a produit d'autres œuvres de reportage remarquables, dont l’un est le récit de ses expériences où il a chevauché avec l'armée de Pancho Villa lors de la révolution mexicaine, intitulé Insurgent Mexico (1914). Cet ouvrage convaincant plonge le lecteur dans la vie dure et violente de La Tropa, l'armée de Villa, et de ses partisans.

Pancho Villa (au centre) en décembre 1913, lorsque sa División del Norte de l'armée révolutionnaire constitutionnaliste combattait le dictateur Victoriano Huerta

Comme dans le cas de Paterson, Reed n'a pas seulement sympathisé politiquement avec les révolutionnaires paysans, mais il en est rapidement venu à les admirer et à vouloir leur respect, qu'il était fier de mériter. À un moment donné, dans Insurgent Mexico, il écrit à propos d'une initiation à La Tropa autour d'une bouteille de sotol:

««Buvez», criait le chœur alors que la Tropa se pressait pour voir. Je l'ai bu. Un hurlement de rires et d'applaudissements s’est élevé. Fernando s'est penché et m'a pris la main. «Bravo, companero !», souffla-t-il, roulant de rire... Le capitaine Fernando s'est penché et m'a tapoté le bras. «Maintenant tu es avec les hommes (los hombres.) Quand nous gagnerons la Revolucion, ce sera un gouvernement par les hommes, et non par les riches. Nous chevauchons sur les terres des hommes. Avant, elles appartenaient aux riches, mais maintenant elles m'appartiennent, ainsi qu'aux compañeros.»»

Les documents que Reed a renvoyés aux États-Unis, publiés dans le magazine The Metropolitan, ont fait de lui le principal correspondant de guerre des États-Unis. L'écriture était à la fois impressionniste et lucide, imaginative et franche.

Il est certain qu'aucun exemple plus frappant d'oppression brutale n'aurait pu se présenter à Reed ou au monde que le massacre de Ludlow en avril 1914, l’atrocité culminante de la grève prolongée des mineurs de charbon du sud du Colorado pendant l'hiver 1913-14. À la lecture du massacre, Reed est immédiatement parti pour le comté de Las Animas.

Ruines de la colonie Ludlow près de Trinidad, au Colorado, suite à une attaque de la garde nationale du Colorado en 1914

Il y a effectué une recherche détaillée du lieu du massacre, dans lequel des miliciens de la Garde nationale loués par John D. Rockefeller de la Colorado Fuel and Iron Company ont tué environ 26 mineurs, leurs femmes et leurs enfants, certains abattus à la mitrailleuse et d'autres délibérément brûlés à mort dans des tentes où les mineurs vivaient pendant la grève.

Reed a écrit un article long et cinglant pour The Metropolitan, «The Colorado War» (la guerre du Colorado), en juillet 1914, qui décrivait en détail la violence meurtrière des intérêts des Rockefeller. «Je suis arrivé à Trinidad [Colorado, 15 miles de Ludlow] environ dix jours après le massacre de Ludlow», écrivit Reed. Plus loin dans l'article, il explique:

«Le lendemain, je suis allé à Ludlow pour voir les troupes fédérales entrer et la milice partir. La colonie de tentes, ou l'endroit où elle avait été, était une grande place de ruines épouvantables. Des poêles, des casseroles et des poêlons encore à moitié remplis de nourriture qui avait été cuisinée ce matin-là, des poussettes, des piles de vêtements à moitié brûlés, des jouets d'enfants criblés de balles, les ouvertures brûlées des parois des tentes et les jouets d'enfants que nous avons trouvés au fond du «trou de la mort»: c'est tout ce qui restait des biens matériels de 1200 pauvres. À la gare, une cinquantaine de miliciens attendaient le train, les garçons avec les visages stupides et vicieux des flâneurs de coins de saloon. Seuls quelques-uns étaient en uniforme, car beaucoup d'entre eux étaient des gardes des mines rassemblés à la hâte. Alors que les réguliers quittaient leur train, un milicien a dit à haute voix, à l'intention des officiers de la milice: «J'espère que ces red-necks vont tuer un régulier pour qu'ils puissent aller exterminer tout le monde. Nous avons certainement fait du bon travail sur cette colonie de tentes».»

En août de cette année-là, le monde a été frappé par le plus grand bouleversement des temps modernes à ce jour. La Première Guerre mondiale a éclaté en Europe. Reed s'embarque pour l'Italie en tant que correspondant du Metropolitan. Il se rend en France, où il tente à deux reprises de rejoindre le front, mais il est arrêté et fait demi-tour à chaque fois. Il se rend ensuite à Londres, où il écrit un long article sur l'Angleterre en temps de guerre, montrant que le patriotisme est limité aux classes supérieures. Le Metropolitan a rejeté l'article.

Dans «The Traders War» (La guerre des marchands), écrit depuis Londres et publié dans The Masses en septembre, Reed a retracé l'histoire des rivalités commerciales impérialistes entre la Grande-Bretagne, la France et l'Allemagne et a déclaré que la guerre n'était rien d'autre que la continuité de ces conflits. (Dans une scène notable de Reds, Reed [Beatty], interrogé lors d'une réunion du Liberal Club à Portland, Oregon, sur ce qu'il pense être «la raison de cette guerre», se lève et répond d’un seul mot, «les profits»).

Reed rentre en France et, en décembre, se rend en Allemagne en passant par la Suisse. À Berlin, il a pu mener une interview avec le socialiste révolutionnaire Karl Liebknecht, qui, seul au Reichstag allemand, avait refusé de voter pour financer la guerre. Lorsque Reed l'interrogea sur «les chances de la révolution mondiale», Liebknecht répondit sereinement: «À mon avis, rien d'autre ne peut sortir de cette guerre».

Reed et d'autres correspondants américains ont pu, après de longs délais, obtenir l'autorisation de se rendre sur le front allemand dans le nord de la France. En chemin, ils ont été festoyés par des officiers allemands et ont vu les horreurs de la guerre de tranchées. Il a écrit des articles sur ces expériences pour The Metropolitan et est retourné aux États-Unis en janvier 1915.

John Reed, vers 1915

Reed n'est resté à la maison que quelques mois. En mars, comme il n'a pas pu obtenir l'autorisation de se rendre à nouveau en France, le Metropolitan lui demande de faire un reportage sur la guerre en Europe de l'Est. Avec l'artiste Boardman Robinson, il visite la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie et la Russie.

Près de la moitié des articles qu'il a écrits, même si Reed ne pouvait pas le savoir à l'époque, portaient sur les derniers jours de l'empire tsariste avec son ivresse, ses violences et sa corruption organisée en armées. Dans un article, «An Optimistic Pilgrimage» (Un pèlerinage optimiste), qui émeut encore le lecteur 105 ans plus tard, Reed traverse un village juif près de Rovno, dans ce qui est aujourd'hui l'Ukraine, et observe les conditions horribles et la pauvreté des Juifs et leur oppression par les Russes. Un de ses guides, un officier de l'armée russe, se plaint que tous les Juifs sont des traîtres à la Russie.

Les scènes en Serbie sont choquantes. Premier pays à être envahi par l'Empire austro-hongrois en réponse à l'assassinat de son archiduc Ferdinand en 1914, la Serbie était en pleine épidémie de typhus. Reed a visité un hôpital pour les personnes atteintes de la maladie:

«Nous sommes entrés dans une baraque dont les murs étaient recouverts de lits de camp qui se touchaient, et à la faible lumière de deux lanternes nous pouvions voir les patients se tordre dans leurs couvertures sales, cinq et six personnes entassées dans deux lits. Certains s'asseyaient, mangeant apathiquement, d'autres se couchaient comme des morts, d'autres encore émettaient de brefs gémissements ou criaient soudainement en proie au délire.

Peloton d'exécution austro-hongrois exécutant des civils serbes en 1917

Lorsque Reed est revenu d'Europe à la fin de 1915, l'atmosphère politique officielle aux États-Unis s'était déplacée vers la droite: une campagne de «préparation à la guerre» était en cours et l'opinion publique de la classe moyenne était devenue anti-allemande. Il est retourné à Greenwich Village avec la femme qu'il va épouser, également originaire de l'Oregon, la journaliste Louise Bryant. C'est à cette époque qu'il se lie d'amitié avec Eugene O'Neill. Reed, O'Neill, Bryant et certains de leurs proches écrivent et jouent des pièces à Provincetown, au Massachusetts, pendant l'été 1916.

Le Metropolitan refuse de le renvoyer en Europe en raison de ses positions antiguerre. Mais au printemps 1917, deux autres événements bouleversants se produisent. En mars, le tsar russe, Nicolas II, est renversé et en avril, les États-Unis entrent dans la guerre mondiale.

Tout au long du printemps et de l'été 1917, Reed a écrit des articles antiguerre pour The Masses. En août, il a décidé qu'il devait voir par lui-même la révolution en Russie. Reed arriva à Petrograd le 13 septembre, juste après la tentative de coup d'État contre le gouvernement provisoire bourgeois par le général tsariste Lavr Kornilov. Le coup d'État s’est désintégré en grande partie grâce à la mobilisation des ouvriers et des soldats par les bolcheviks.

Grâce à ses relations à New York, notamment avec des bolcheviks comme V. Volodarsky, Reed fait connaissance avec les dirigeants de ce parti, qui préparent maintenant le renversement du gouvernement provisoire et son remplacement par un gouvernement de soviets.

Il s'est empressé de se rendre à Petrograd, en gardant des tracts et des proclamations et en documentant les positions de chaque parti. Il a interviewé les dirigeants des partis capitalistes effrayés, et il a vu Lénine et Trotsky prononcer des discours devant des milliers de travailleurs. Reed lui-même a parlé à d'innombrables autres dirigeants bolcheviques, ouvriers, soldats et marins, alors qu'ils s'appliquaient à la tâche historique d'établir un gouvernement de la classe ouvrière. Il a été témoin de la prise de pouvoir des bolcheviks et a assisté à la célèbre prise d'assaut du Palais d'Hiver, ainsi qu'à la lutte menée ensuite par le nouveau gouvernement soviétique contre la contre-révolution.

Après la prise du Palais d'hiver. Petrograd, novembre 1917

Pendant le reste de l'année, Reed est resté dans la nouvelle Russie soviétique. Il travaille pour le Commissariat du peuple aux affaires étrangères et est brièvement nommé consul aux États-Unis. Au début de 1918, il a eu ses premières longues discussions avec Lénine et Trotsky. Il rentre chez lui peu après, mais est détenu en Finlande jusqu'en avril par le gouvernement nationaliste.

À son retour à New York, il est accueilli sur le quai par des agents du gouvernement qui saisissent ses papiers et le convoquent au tribunal le lendemain. Reed a été inculpé en vertu de la loi sur l'espionnage pour un article de 1917, publié dans The Masses, «Knit a strait-jacket for your soldier boy» (Tricotez une camisole de force pour votre petit soldat), qui décrit ce que nous appelons aujourd'hui le syndrome de stress post-traumatique.

Reed s'est chargé de défendre la révolution devant un public américain dans des articles tels que «Soviets in Action» (les soviets en action) et «The Structure of the Soviet State» (la structure de l’État soviétique) publiés dans The Liberator (le successeur de The Masses), à l'automne 1918.

C'est à cette époque qu’il prend en charge la lutte pour les idées du bolchévisme dans l'aile gauche du Parti socialiste américain, avec Louis Fraina et d'autres partisans de la révolution russe dans le journal The Revolutionary Age. Ses articles de Russie lui sont retournés et il travaille fébrilement à sa description des événements qu'il a vécus en octobre-novembre 1917. Eastman rapporta plus tard que Reed a écrit le livre dans un laps de temps remarquablement court, enfermé dans une pièce de Greenwich Village, ne voyant personne et ne sortant que pour les repas.

En mars 1919, le produit de cet effort, Dix jours qui ébranlèrent le monde, a été publié. Ce fut l'apogée du développement de Reed en tant que journaliste. Il combina ses propres observations et conversations avec la publication scrupuleuse des documents de la révolution elle-même qu'il avait recueillis.

Voici comment Reed décrit le quartier général des bolcheviks, l'Institut Smolny, une ancienne école de filles de la classe supérieure à l'époque tsariste (seulement huit mois auparavant !) le jour de l'insurrection, le 7 novembre:

«L'imposante façade de Smolny s'illuminait au fur et à mesure que nous avancions, et de chaque rue convergeaient vers elle des flots de formes pressantes qui s'estompaient dans la pénombre. Des voitures et des motos allaient et venaient; une énorme voiture blindée couleur éléphant, avec deux drapeaux rouges qui flottaient depuis la tourelle, avançait avec une sirène hurlante. Il faisait froid, et à la porte extérieure, les Gardes rouges s'étaient construit un feu de joie. À la porte intérieure aussi, il y avait un brasier, à la lumière duquel les sentinelles indiquaient lentement nos passages et nous regardaient de haut en bas... Une foule s'est déversée dans l'escalier, des travailleurs en blouses noires et en chapeaux de fourrure noirs ronds, dont beaucoup étaient armés d'un fusil sur l'épaule, des soldats en manteaux de couleur sale et des shapkas [chapeaux] de fourrure grise pincés à plat.»

À cette occasion, Reed rencontre le dirigeant bolchevique Lev Kamenev. Kamenev lui fait la lecture, traduite du russe au français, de la première proclamation du nouveau gouvernement soviétique, qui vient d'être adoptée en session: «Le nouveau gouvernement des ouvriers et des paysans proposera immédiatement une paix juste et démocratique à tous les pays belligérants ... Le Soviet est convaincu que le prolétariat des pays d'Europe occidentale nous aidera à mener la cause du socialisme à une victoire réelle et durable.»

Et la description de Lénine par Reed se démarque:

«Vêtu d'habits miteux, son pantalon étant beaucoup trop long pour lui. Peu impressionnant, pour être l'idole d'une foule, aimé et vénéré comme peut-être peu de dirigeants dans l'histoire l'ont été. Un étrange leader populaire – un leader purement en vertu de l'intellect: sans couleur, sans humour, sans compromis et détaché, sans idiosyncrasie pittoresque - avec le pouvoir d'expliquer des idées profondes en termes simples, d'analyser une situation concrète. Et combiné à la perspicacité, la plus grande audace intellectuelle.»

(Une description perspicace, à part la caractérisation de Lénine comme «sans couleur» et «sans humour», ce qui était tout sauf le cas !)

Dix jours qui ébranlèrent le monde est l'une des réalisations artistiques non seulement de la révolution russe, mais aussi de la littérature américaine et mondiale. Le fait qu'elle ait inspiré une autre grande œuvre, celle du cinéaste soviétique Sergei Eisenstein, Octobre (1928), lui confère une place unique dans la culture humaine.

Reed découvre le drame de la révolution dans sa propre action, dans la réponse rapide et intense des classes les unes aux autres dans la poursuite de leurs objectifs sociaux, exprimés non seulement par la force des armes, mais par la pensée politique la plus profonde. Il a su traduire cela en récit et en description.

Dix jours qui ébranlèrent le mondea été la première fois que la révolution a parlé au monde dans toute son éloquence. Lénine, dans sa célèbre préface au livre, mentionnée ci-dessus, a commenté «C'est avec le plus grand intérêt et avec une attention sans relâche que j'ai lu le livre de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. Il donne un exposé véridique et très vivant des événements si importants pour la compréhension de ce que sont réellement la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat. Ces problèmes sont largement discutés, mais avant de pouvoir accepter ou rejeter ces idées, il faut comprendre toute la signification de sa décision. Le livre de John Reed aidera sans aucun doute à clarifier cette question, qui est le problème fondamental du mouvement ouvrier international».

Au cours de l'été 1919, Reed a contribué au lancement du Parti travailliste communiste (l'un des précurseurs du Parti communiste, fondé en mai 1921), alors qu'il se séparait du Parti socialiste opportuniste. En octobre, il repart pour la Russie soviétique et participe en tant que délégué américain au deuxième congrès de l'Internationale communiste, qui se tient du 19 juillet au 7 août 1920. Par la suite, Reed assiste au Congrès des peuples d’Orient à Bakou en Azerbaïdjan soviétique, une assemblée de 1900 délégués de toute l'Asie et de l'Europe organisée par l'Internationale communiste, qui s'ouvre le 1er septembre.

Grigory Zinoviev a prononcé le discours principal au premier congrès des peuples d'Orient, 1920

L’homme de gauche français Alfred Rosmer, dans Moscow Under Lenin, a une description bien connue de Reed parlant au Congrès à Bakou, une ville célèbre pour son industrie pétrolière. Rosmer a noté que Reed, qui avait appris quelques mots en russe, «a été un grand succès. Il a crié une question à son auditoire: «Ne savez-vous pas comment Bakou se prononce en américain ? Ça se prononce oil! Les visages solennels furent soudainement secoués de rires».

Reed retourne à Moscou le 15 septembre, tombe malade du typhus et meurt le 17 octobre. On dit qu'il aurait pu survivre si le gouvernement américain n'avait pas imposé un embargo sur les médicaments à destination de la Russie soviétique.

Rosmer a expliqué dans son livre que lorsque lui et d'autres sont revenus de Moscou, «une triste nouvelle nous a accueillis. John Reed, qui était rentré avant nous, était à l'hôpital, malade du typhus. Aucun effort n'a été épargné pour le sauver, mais tout cela a été vain et quelques jours plus tard, il est mort. Son corps fut exposé dans le grand hall de la Maison des syndicats. Le jour des funérailles, l'hiver était déjà arrivé et la neige tombait. Nous étions bouleversés».

Rosmer poursuit: «Un lieu d'inhumation a été trouvé pour lui dans les murs du Kremlin, dans la section réservée aux héros tombés au cours de la bataille révolutionnaire. Les mots d'adieu ont été prononcés par [Nikolaï] Boukharine, pour le comité central du Parti communiste, par [Alexandra] Kollontaï et par ses camarades du comité exécutif. Louise Bryant, qui n'était arrivée que pour le voir mourir, était là, complètement bouleversée par le chagrin. Toute la scène était incroyablement triste».

John Reed exposé en chapelle ardente à Moscou, 1920

La réputation de Reed après sa mort a été étroitement liée au sort de la Révolution russe. Le régime stalinien qui a usurpé l'État soviétique au cours de la décennie suivante n'a pas pu supporter la vérité sur la révolution, et le rôle de Trotsky en octobre 1917, tel que Reed l'avait dépeint. Staline n'est mentionné qu'en passant, car il n'a joué pratiquement aucun rôle dans la prise de pouvoir. L'ouvrage a été interdit, sur l'insistance de Staline, en Union soviétique pendant des décennies.

De même, les commentateurs anticommunistes en Europe et en Amérique ont cherché à faire de Dix jours qui ébranlèrent le monde un simple exploit littéraire. Certains ont prétendu, à tort, qu'après des désaccords sur les tactiques communistes en 1920, Reed a été désillusionné par le marxisme.

Malgré le traitement stalinien et anticommuniste de Reed et de son ouvrage, pour des millions d'ouvriers et de jeunes, Dix jours qui ébranlèrent le monde demeure une introduction indispensable à l'événement le plus marquant de l'histoire du monde. À une époque où la question de la révolution socialiste est posée à des millions et des millions de personnes, une nouvelle génération doit découvrir son œuvre.

Ten Days That Shook the World est actuellement en vente chez Mehring Books.

(Article paru en anglais le 2 décembre 2020)

 

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