Espagne : Podemos supervisera la distribution des fonds de renflouement de l'UE aux plus riches

Par Alejandro López
3 décembre 2020

La semaine dernière, en l’absence ou presque de commentaires de la presse ou même de débat public, le gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE) et de Podemos a dévoilé une loi précisant comment les milliards d’euros des fonds de sauvetage de l’UE seraient acheminés vers les banques et les entreprises. Cette loi intervient alors que le gouvernement affirme qu’une désescalade des mesures anti-COVID-19 est nécessaire, parce qu’«il n’y a pas d’argent» pour une lutte scientifique contre le virus.

Le leader du parti Podemos, Pablo Iglesias, s’exprime devant le Parlement espagnol à Madrid, Espagne, lundi 30 décembre 2019. (AP Photo/Paul White)

En juillet, après cinq jours de négociations acrimonieuses entre États membres à Bruxelles, l’UE a annoncé un programme de relance financière qui vise à transférer 750 milliards d’euros à l’aristocratie financière. La somme allouée à l’Espagne, 140 milliards d’euros, dont 72 milliards de subventions, en font le deuxième bénéficiaire après l’Italie. À son retour à Madrid, le Premier ministre Pedro Sánchez a déclaré que cette journée était «l’une des plus brillantes pages de l’histoire de l’UE». Le dirigeant de Podemos et vice-premier ministre Pablo Iglesias a salué cette journée comme «une bouffée d’air frais pour le projet européen».

Le contenu de classe réactionnaire de ce projet est tout à fait clair. Alors que des dizaines de millions de travailleurs et de petits entrepreneurs n’ont reçu que de maigres soutiens COVID-19 pour chômage technique (ou les attendent toujours), des milliards d’euros vont être remis, à une vitesse sans précédent, aux banques et aux grandes entreprises.

Un projet de décret royal précise qu’on fournira la plupart des aides à des Projets stratégiques de relance et de transformation économiques (en espagnol PERTE). Ces projets favoriseront les partenariats public-privé afin de «renforcer les projets» qui contribuent «à la croissance économique, à l’emploi et à la compétitivité de notre pays».

Le projet de loi est taillé sur mesure pour les grandes entreprises et les banques qui, en raison de «l’ampleur des risques associés à ces projets», travailleront en étroite collaboration avec l’État. Étant donné la complexité de ces projets, le niveau des ressources nécessaires et le volume de l’investissement, leurs principales cibles sont clairement les entreprises de la bourse espagnole Ibex 35, et non les petites entreprises, sans parler de la classe ouvrière.

Comme l’a fait remarquer El Periódico, «l’idée est que PERTE canalisera une partie des fonds pour générer des projets importants, menés par de grandes entreprises, mais dans l’exécution desquels les petites et moyennes entreprises entreront également, et à la conception desquels l’État participera activement. Un exemple serait de créer l’infrastructure nécessaire pour développer la chaîne de valeur de la voiture électrique en Espagne, depuis l’usine de batteries jusqu’aux chargeurs, dans les centres urbains où les utilisateurs branchent les véhicules».

La Confédération espagnole des organisations d'employeurs (CEOE), principale association des grandes entreprises espagnoles, conçoit actuellement 20 "macro-projets" et les présentera à l'État dans les prochaines semaines.

En raison des réductions de la fonction publique au cours des dernières décennies, Madrid a toujours été confrontée à des problèmes de décaissement des fonds européens. Une nouvelle procédure accélérée a donc été conçue, avec des contrôles et une surveillance réduits.

Pour éviter qu’une «bureaucratie excessive» n’entrave l’enrichissement de l’aristocratie financière, le décret stipule que «l’envoi de ces projets aura priorité sur tout autre, et l’organisme de contrôle devra statuer dans les cinq jours ouvrables». Toutefois, «lorsque, en raison de circonstances exceptionnelles, il y a une accumulation de dossiers empêchant le respect du délai de cinq jours ouvrables, le comptable général de l’administration de l’État adoptera les mesures nécessaires pour garantir le respect effectif de ce délai».

Il est important de noter que les grandes entreprises peuvent recevoir un financement anticipé avant même le début du projet. Ce pourcentage varie entre 50 et 90 pour cent.

Podemos a réagi avec colère à la fuite du projet de loi – non pas au fait que des milliards seront remis à l’aristocratie financière, mais que ces versements ne porteront pas la signature de Pablo Iglesias. Iglesias a exigé de faire partie de la Commission chargée d’exécuter le Plan de transformation et de résilience de l’économie espagnole – la commission mise en place pour gérer les fonds.

Iglesias a déclaré qu’il y avait «beaucoup de colère autour de cette question» et qu’une «rectification de La Moncloa», la résidence du Premier ministre, était nécessaire. Il a ajouté que «la chose logique est que je devrais être là». Peu de temps après, le gouvernement a inclus Iglesias dans la commission.

Depuis l’inauguration du gouvernement de coalition en janvier, Iglesias est le principal porte-parole et défenseur des mesures du gouvernement au Parlement, chargé de les présenter comme «de gauche». Il siège également à la Commission du renseignement, l’organe qui dirige le Centre national de renseignement, et a récemment effectué une tournée en Amérique latine avec le roi espagnol Felipe VI. Sa collègue, la ministre du Travail Yolanda Díaz, a supervisé la politique de retour au travail imposée par les syndicats.

L’intégration de Podemos dans les renflouements témoigne du caractère réactionnaire de la politique «populiste de gauche» de la petite bourgeoisie. Elle intervient alors que ce parti a démontré sa volonté de défendre la richesse de l’aristocratie financière, même au prix de la vie des travailleurs.

Au cours de la dernière année, les protestations contre l’austérité du gouvernement PSOE-Podemos, son «immunité collective» et sa politique dangereuse de retour au travail, ont été reçues par la violence policière et les menaces de déploiement de l’armée. Dans le même temps, depuis que le gouvernement du PSOE-Podemos a adopté la loi sur le « Bâillon numérique », la police et les services de renseignement surveillent de plus en plus les sites web de l’opposition et les médias sociaux.

Dans ce contexte, terrifiées par la révélation du rôle de droite de Podemos, des forces gravitant autour des Podemos comme le Corriente Revolucionaria de Trabajadores y Trabajadoras (CRT) tentent de supprimer cette opposition en promouvant des illusions dans les syndicats.

Dans un article sur le mécanisme de renflouement, ils déclarent que «les travailleurs ne vont pas obtenir de bénéfice direct de ces fonds, car ils sont conçus, essentiellement, pour garantir les bénéfices des entreprises et surtout ceux des grandes entreprises. Il faut occuper les rues, les arracher à la réaction et imposer aux bureaucraties syndicales un plan de lutte pour un programme d’urgence afin que les capitalistes paient pour la crise».

En fait, la même bureaucratie syndicale à laquelle ils s’adressent fait campagne depuis des mois pour défendre les fonds de l’UE. Elle est en train de mettre en place un forum avec la CEOE pour conseiller le gouvernement sur les fonds. Selon des sources syndicales d’El País, «UGT et CCOO vont immédiatement désigner des équipes pour participer aux négociations [sur les projets à financer] qui seront présentés à l’UE».

Les syndicats affirment également avec cynisme qu’ils ne sont pas soumis à des conditions d’austérité de la part de Bruxelles. Mercredi, le secrétaire général de CCOO, Unai Sordo, a déclaré: «Il n’y a pas de conditionnalité négative, il n’y a pas de position de la part de la Commission [européenne]… les fonds sont destinés à nous permettre de regarder vers l’avenir».

Comme Sordo le sait bien, le gouvernement PSOE-Podemos prépare des réformes du travail, des réductions des retraites et des milliards de dollars de dépenses publiques dans le budget de l’année prochaine, pour réduire le déficit, comme il l’a promis à Bruxelles. Pendant ce temps, les syndicats négocient la «modération» salariale avec la CEOE.

La question décisive à laquelle est confrontée la classe ouvrière internationale est de garantir son indépendance politique vis-à-vis de ces forces réactionnaires de la classe moyenne. La seule façon de faire face à la pandémie et à l’inégalité sociale croissante est de confisquer les fortunes de l’aristocratie financière et les énormes sommes d’argent public remises illégitimement à la classe dirigeante par Podemos.

(Article paru d’abord en anglais le 30 novembre 2020)

 

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