Le gouvernement français ordonne la dissolution du principal groupe de défense des droits des musulmans

Par Samuel Tissot
2 décembre 2020

Le 27 novembre, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a publié une «déclaration finale» en réponse à l’ordre de dissolution du gouvernement du 19 novembre. Il a déclaré que le conseil d’administration avait en fait prononcé sa propre auto-dissolution volontaire, à huis clos, le 29 octobre. Le 28 novembre, le site web et les comptes de médias sociaux de la CCIF ont été supprimés.

La semaine dernière, la CCIF a déclaré sur Twitter qu’on lui «reprochait de faire son travail juridique, d’appliquer la loi et d’exiger son application». Il a décrit l’ordre de dissolution comme «un message terrible aux citoyens de confession musulmane: “vous n’avez pas le droit de défendre vos droits”».

La CCIF était l’une des plus grandes organisations caritatives en France, offrant principalement un soutien juridique aux musulmans à travers le pays dans les affaires de discrimination. Samy Debah l’a fondé en 2003 et a mené des campagnes juridiques contre la loi de 2004 qui interdisait les symboles religieux dans les écoles, la loi de 2010 qui interdisait les voiles pleins comme la burqa, et la loi El Khomri de 2016 qui permettait aux employeurs d’imposer une «neutralité idéologique et religieuse» aux travailleurs.

Malgré la défense bien documentée de la loi française par l’association, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a qualifié le CCIF de «bureau islamiste contre la république».

Barakacity est une autre organisation caritative basée en France qui a reçu un ordre de dissolution de la part du bureau de Darmanin. Au cours des dix dernières années, elle a fourni une aide humanitaire à plus de 2 millions de personnes. On a accusé le fondateur de l’association, Idriss Sihamedi, de diffuser «des idées haineuses, discriminatoires et violentes». En octobre, Sihamedi et sa famille ont fait l’objet d’une violente descente sans avertissement au cours de laquelle on l’a battu devant sa femme et ses enfants, qui n’ont pas eu le temps de s’habiller. Bien que Barakacity se soit engagé à combattre l’ordre, Sihamedi demande actuellement l’asile en Turquie.

Des employés de BarakaCity (photo Facebook)

Avant d’émettre l’ordre, Darmanin a décrit le CCIF et Barakacity comme des «ennemis de la république». En violation flagrante du principe de laïcité, que le gouvernement prétend faussement défendre, celui-ci a, depuis le début de l’année, fermé 71 écoles et institutions musulmanes. Depuis l’assassinat de l’instituteur Samuel Paty par un islamiste d’origine tchétchène, on a expulsé 231 musulmans.

Les prétentions du gouvernement Macron de protéger la population contre le terrorisme islamiste sont totalement hypocrites. L’État impérialiste français maintient lui-même une alliance avec la monarchie théocratique ultra-conservatrice d’Arabie Saoudite et utilise des milices islamistes d’extrême droite dans ses opérations de changement de régime au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, entre autre en Libye et en Syrie.

Le CCIF a longtemps été une cible de l’establishment politique français. En 2017, il a publié un article qui critiquait l’ex-Premier ministre Manuel Valls, qui a suivi Macron du Parti socialiste à la Nouvelle République en Marche. Le CCIF avait critiqué Valls pour avoir déformé la notion de «république» et de «laïcité» afin de s’en prendre aux musulmans et aux Roms, l’accusant de légitimer les opinions d’extrême droite. Au lendemain des attentats de novembre 2015 à Paris, le CCIF a également fait campagne contre l’attaque des droits démocratiques par l’État suite à sa déclaration de l’état d’urgence.

En décidant d’interdire officiellement cette organisation caritative, Macron a réalisé les souhaits du Rassemblement national néofasciste. En 2016, le sénateur du Rassemblement national (ex-FN), David Rachline, a publié un communiqué de presse appelant spécifiquement à la dissolution du CCIF. Rachline a déclaré qu’il était scandalisé de la campagne du CCIF «pour l’abrogation des lois interdisant le foulard dans les écoles et le voile intégral dans les espaces publics».

En réponse aux tweets du CCIF, un autre organisme d’État, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), l’a accusé de «duplicité» et de répandre «l’idée fallacieuse que la France est un pays raciste et antimusulman». En octobre, le préfet Christian Gravel, un proche de Valls, avait été nommé secrétaire général du CIPDR. L’État a chargé l’agence de mettre en place une unité de contre-discours «républicain», travaillant à nier l’existence d’une campagne anti-musulmane et à faire passer les attaques croissantes contre les musulmans pour une défense des valeurs républicaines.

La dissolution du CCIF est une attaque drastique contre les droits démocratiques fondamentaux. Le gouvernement français prépare une loi «anti-séparatiste» qui, dans les faits, rendrait illégal ce qu’il appelle l’Islam «radical» et donnerait à l’État d’énormes pouvoirs pour dissoudre des associations légales. L’ordonnance de dissolution du CCIF indique clairement qu’en introduisant cette loi, le gouvernement Macron entend porter atteinte de manière permanente aux droits démocratiques de la minorité musulmane française, forte de six millions de personnes. Cette politique menace les droits démocratiques de l’ensemble de la classe ouvrière.

L’affirmation arbitraire de Darmanin que le CCIF est un ennemi de l’État, sans l’étayer d’aucune preuve de comportement illégal, est une attaque drastique non seulement contre les droits démocratiques des musulmans, mais aussi contre la liberté d’association. Il ne fait guère de doute que des ordres de dissolution aussi draconiens seront bientôt lancés contre d’autres associations, organisations ou partis. Amnesty International a décrit les fondements juridiques de l’ordre de dissolution comme «problématiques» et «vagues».

Au départ, le Premier ministre Jean Castex avait déclaré qu’il prévoyait de dissoudre «toutes les associations dont la complicité avec l’islamisme radical peut être établie». Cela laissait entendre que l’État fournirait publiquement des preuves pour justifier la prise de la mesure extraordinaire de dissolution de l’association.

Mais finalement, le gouvernement ne s’est pas donné la peine de fournir des preuves des liens allégués du CCIF avec des groupes «islamistes radicaux» devant servir de prétexte pour le dissoudre. Cela ne fait que souligner davantage son mépris de la loi et des droits démocratiques.

«Si le CCIF défend parfois une version assez stricte de l’islam, il reste prudent et agit de manière légale», a déclaré à LCI le professeur Franck Frégosi de Sciences-Po-Aix. «A ma connaissance, il n’a jamais appelé au meurtre, à la vengeance ou au renversement de la République».

L’histoire de la France et de l’Europe au XXe siècle témoigne du danger extrême que représente le fait d’États faisant sans relâche de minorités religieuses ou nationales des boucs émissaires. La culture de l’antisémitisme politique par la classe dirigeante dans la France de la fin du XIXe siècle, en tant que contrepoids de droite au mouvement socialiste, a joué un rôle important dans le développement du fascisme européen, la préparation de la guerre mondiale et de la Shoah.

Aujourd’hui, alors que la classe ouvrière est de plus en plus en colère contre la politique d’austérité et d’«immunité collective» de Macron sur la pandémie, il est clair que le gouvernement tente de créer une atmosphère fasciste, en utilisant des couches de la population musulmane comme boucs émissaires. Les travailleurs doivent être prévenus: si les musulmans français sont attaqués aujourd’hui, ces mesures serviront de précédent pour justifier les attaques contre l’ensemble de la population demain. Il est essentiel de lutter pour et de construire un mouvement socialiste dans la classe ouvrière contre la guerre et contre l’incitation à la haine antimusulmane.

(Article paru d’abord en anglais le 30 novembre 2020)

 

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