Company Town: un regard accablant sur le rôle d'Unifor dans la fermeture de l'usine GM d'Oshawa

Par Lee Parsons
30 novembre 2020

Film documentaire écrit et réalisé par Peter D. Findlay

Company Town est un long-métrage documentaire sorti récemment sur le nouveau service de streaming de la CBC, Gem. Il traite de la fin de la production dans la célèbre usine d'assemblage de General Motors à Oshawa, en Ontario, en décembre 2019.

Après plus d'un siècle de production automobile à Oshawa, qui a vu plus de 23.000 travailleurs employés au plus fort de l'activité dans les années 1980, la fermeture a représenté la dernière étape d'une longue histoire de suppressions d'emplois et de concessions imposées par les syndicats. Environ 2000 emplois ont été perdus directement lors de l'arrêt de la production, et 2500 autres chez les fournisseurs de pièces détachées et dans d'autres entreprises locales. Une petite opération d'estampillage employant environ 300 travailleurs a débuté après décembre 2019.

L’usine d’assemblage de GM à Oshawa

Le film suit les événements depuis l'annonce de la fermeture en novembre 2018 jusqu'au dernier jour de production un an plus tard.

Il faut dire d'emblée que Company Town passe totalement sous silence que la fermeture de l'usine d'Oshawa faisait partie d'une offensive internationale de GM contre les travailleurs de l'automobile, visant à restructurer ses activités pour augmenter la compétitivité mondiale et le profit des investisseurs. En plus des pertes d'emplois au Canada, le constructeur automobile a fermé quatre usines aux États-Unis et deux autres en dehors de l'Amérique du Nord.

En ne reconnaissant pas ce fait, le cinéaste Peter Findlay, à son insu ou non, s'adapte à la perspective nationaliste canadienne et corporatiste du syndicat Unifor, particulièrement visible dans sa réponse à l'annonce de la fermeture de l'usine. La campagne «Save Oshawa GM» (Sauvons GM à Oshawa) d'Unifor était fondée sur l'acceptation de la nécessité pour GM d'accroître sa rentabilité, et a opposé les travailleurs canadiens à leurs frères et sœurs de classe américains et mexicains. Elle visait à convaincre GM que l'usine d'Oshawa pouvait encore répondre à ses besoins de rentabilité. En outre, dans le cadre de son agitation nationaliste du drapeau canadien, Unifor a ouvertement incité au chauvinisme anti-mexicain, et ce au moment même où une rébellion avait éclaté parmi les travailleurs employés par les constructeurs automobiles et leurs fournisseurs dans la ceinture industrielle des maquiladoras au Mexique.

Company Town a des mérites, notamment une représentation compatissante de la situation des travailleurs de l'automobile et de leurs familles. Mais l'adaptation sans critique de Findlay au nationalisme toxique d’Unifor et de son président, Jerry Dias, compromet sérieusement sa capacité à rendre compte de ce qui s'est passé. Surtout, elle l'empêche d'expliquer le rôle joué par Unifor pour paver la voie qui a mené à la fermeture.

De façon générale, Findlay aborde son matériel avec soin et sensibilité. Mais en raison des limites politiques du film, il y a plus de pathos dramatique que de perspicacité journalistique dans sa couverture des personnes touchées, y compris dans ses interactions avec certains des plus de 2000 travailleurs syndiqués des exploitations d'alimentation, et d'innombrables autres dans toute la région, qui ont perdu leurs moyens de subsistance dans une région déjà touchée par des années de déclin économique.

General Motors fait l'objet de critiques sévères en raison de la dureté du traitement réservé à ses employés, dont beaucoup, ayant donné la majeure partie de leur vie à l'entreprise, ont reçu leur préavis de licenciement quelques jours seulement avant Noël. En jetant un coup d'œil sur la vie de ces travailleurs, nous en venons à partager leur sentiment d'indignation, non seulement contre l'entreprise, mais aussi et surtout contre Unifor et son président, Dias, en particulier.

Malgré l'objectif déclaré du directeur de ne pas prendre parti dans ce qu'il prétend être un ensemble de circonstances très compliquées, divers travailleurs ciblent ouvertement Dias pour son rôle lâche et traître dans la fermeture. Mais le contexte n'est pas très clair. Le président d’Unifor n'est pas questionné lorsqu'il se vante des grèves sauvages que les travailleurs ont organisées pour sauver leur emploi: une action militante que lui et son syndicat ont tout fait pour étrangler de peur qu'elle ne se propage.

Au début du film, Kevin Craggs, qui est employé par un fournisseur de GM, se voit demander: «Êtes-vous en colère contre GM?» Il répond: «Je ne suis pas surpris que GM soit cupide, mais j'étais en colère à cause de la façon dont j'ai été traité par le syndicat... Je n'ai aucune confiance en Jerry Dias.» Un autre travailleur déclare: «Ce qui est surprenant, c'est la façon dont nous avons été traités par notre syndicat. Je suis syndicaliste jusqu'au bout des ongles. Mais ils auraient pu faire beaucoup plus pour nous.»

C'est très bien comme ça, mais le refus de Findlay d'aborder les questions plus larges de la restructuration mondiale de GM et l'hostilité amère d'Unifor à une lutte internationale unifiée des travailleurs de l'automobile pour défendre leur emploi le laisse perplexe quant à ce que les travailleurs devraient faire. La seule lueur d'espoir promue dans le film est une initiative appelée «Green Jobs Oshawa» (emplois verts à Oshawa), qui préconise que le gouvernement libéral fédéral reprenne l'usine et la réoriente vers la construction de véhicules électriques. Son défenseur le plus éloquent est Rebecca Keetch, une troisième génération de travailleurs de l'automobile qui est confrontée à un avenir autrement incertain. Ses efforts figurent en bonne place dans l'histoire et on a l'impression que le réalisateur a certaines sympathies pour le projet, bien qu'il montre que Jerry Dias l'a grossièrement rejeté comme une chimère.

Rebecca Keetch, employée de la troisième génération de GM à Oshawa

À ce sujet, nous entendons également Sam Gindin. En tant que directeur de recherche de longue date des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA), devenus Unifor en 2013, Gindin a joué un rôle clé dans la justification idéologique de la scission nationaliste des TCA de l'UAW en 1985. Aujourd'hui, il fait partie des principaux dirigeants du Socialist Projet. En promouvant les emplois verts à Oshawa, Gindin continue de faire avancer un programme corporatiste/nationaliste qui isole les travailleurs d'Oshawa de toute lutte plus large ou anticapitaliste.

L'impasse de cette perspective est visible dans les contrats automobiles récemment conclus chez Ford et Fiat Chrysler. Ils étaient fondés sur l'octroi de centaines de millions de dollars en subventions des gouvernements fédéral et provincial aux constructeurs automobiles en échange de leur engagement à construire des véhicules électriques à Oakville et à Windsor. Afin de s'assurer que les deux constructeurs automobiles aient un «dossier commercial» viable pour la production de véhicules électriques, Unifor a fait office de coursier, pressant les gouvernements de leur accorder d'énormes subventions d'État et imposant de nouvelles attaques sur les emplois et les conditions de travail des travailleurs de l'automobile.

Une vague de colère et de méfiance à l'égard du syndicat émerge au cours du film qui est minimisée en donnant à Dias plus de temps qu’il en faut pour plaider sa cause. Entre fanfaronnades et mea culpa peu sincères, Dias affirme que le syndicat a fait tout ce qu'il pouvait. À titre d'illustration, il se vante qu'Unifor a même acheté de la publicité pendant le Super Bowl pour promouvoir un boycottage des véhicules GM fabriqués au Mexique.

Malgré la détermination de Findlay à donner au président d’Unifor plus que sa part d'opportunités pour répondre à ses critiques dans le film, on a l'impression que les séries de menaces publiques et bruyantes de Dias contre GM sonnent comme une fanfaronnade creuse et malhonnête aux yeux d'une grande partie des membres du syndicat.

Le message politique que les dirigeants syndicaux ne cessent de répéter est leur demande de protection des emplois canadiens. En insistant pour que GM produise des voitures dans le pays où elles sont vendues, Unifor dépeint les travailleurs mexicains comme l'ennemi, recourant même à des clichés et des stéréotypes racistes. Ce poison xénophobe est à la base de la campagne de boycottage d'Unifor. Il est significatif que le film ne montre aucun travailleur exprimant son soutien à ces opinions nationalistes.

Le film documente également l'implication fortuite de la légende du rock Sting, qui a tendu la main à Unifor pour apporter son soutien aux travailleurs d'Oshawa alors qu'il était en tournée à Toronto pour The Last Ship, sa pièce de théâtre sur les luttes syndicales militantes en Angleterre dans les années 1980. Partisan de longue date des luttes de la classe ouvrière, Sting a donné un concert pour les membres du syndicat et a permis à Findlay d'utiliser deux de ses chansons dans le film pratiquement gratuitement.

Sans véritable critique de la stratégie désastreuse d’Unifor à Oshawa ou ailleurs, le film nous laisse avec guère plus que l’expression de reproches et de déceptions à l'encontre de Dias et de ses cohortes. Accordant autant d'attention à l'inquiétude de Dias quant à l'impact sur sa propre famille, le directeur s'efforce de faire preuve d'une sorte de compassion impartiale qui va à l'encontre du bilan de la trahison de Dias et des autres dirigeants syndicaux. En effet, il aurait été plus approprié de souligner que Dias a toujours son salaire syndical à six chiffres et son compte de dépenses somptueux, sans parler de ses liens étroits avec le gouvernement libéral de Trudeau et la grande entreprise canadienne.

Peter Findlay n'est pas un novice en politique. Il a écrit ou produit de nombreux documentaires sur des questions sociales, en particulier sur des figures de la pseudo-gauche, comme Maude Barlow, l'ancienne présidente du Conseil des Canadiens, et Avi Lewis, coauteur du manifeste Un bond vers l’avant (Leap Manifesto). Il semble sincèrement compatir aux pertes subies par les travailleurs et sa détermination à porter cette histoire à l'attention du public est à saluer, mais le film ne peut s'empêcher de refléter les limites de sa propre politique réformiste et du nationalisme canadien.

Roy Eagen, here sharing a drink with friends, lost his job at CEVA Logistics when the Oshawa GM plant closed. He is one of the workers featured in "Company Town." (EOTL Productions Inc )

Présentant la fermeture d'Oshawa sans mentionner le bilan des concessions et des trahisons de Dias, Unifor et de toute la direction syndicale, le film laisse au spectateur l'impression qu'il s'agit d'une histoire triste dont le dénouement est sombre et prévisible. En l'absence de toute conception de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante, les travailleurs sont présentés comme des victimes héroïques mais impuissantes du capitalisme mondial et de ses dirigeants bien intentionnés mais imparfaits.

S'étant aventurés dans cette importante lutte avec les meilleures intentions, en l'absence de compréhension des problèmes historiques de direction auxquels les travailleurs sont confrontés dans la période actuelle, Findlay et ses collaborateurs ont peu à offrir au-delà de leur compassion et de leurs meilleurs vœux.

Il convient de noter que depuis la sortie de Company Town, Unifor a conclu un accord avec GM pour une nouvelle ligne de production à Oshawa à partir de 2022 qui permet à la société de passer outre l'ancienneté et les protections salariales pour les travailleurs, qui commenceront presque tous en tant que nouveaux employés à des taux très bas. Dias a cherché à tirer parti de ce développement pour justifier ses appels pathétiques aux patrons de l'automobile et la promotion du nationalisme canadien.

En réalité, le rôle d'Unifor revient à poursuivre, sous une nouvelle forme, le saccage des salaires et des conditions de travail des travailleurs. Après s'être entendu avec GM pour forcer la grande majorité des travailleurs de l'ancienne société à prendre leur retraite ou à accepter des rachats lorsque la production était au point mort, Unifor a maintenant consenti à l'embauche de travailleurs de deuxième niveau à bas salaires, à une expansion des employés temporaires à temps partiel n'ayant pratiquement aucun droit, et à l'adoption de l'horaire de travail alternatif (AWS) détesté. Bien qu'il soit difficile de prouver qu'Unifor et GM ont convenu avant la fermeture de 2019 que l'usine rouvrirait en fonction des besoins de l'entreprise, il n'en reste pas moins que la politique d'Unifor a décimé des milliers d'emplois décents, autrefois sûrs, et les a remplacés par des emplois précaires à bas salaires, et a aidé GM à réaliser des centaines de millions de dollars d’économies.

Findlay a indiqué qu'à l'avenir, il traiterait de la crise des soins de longue durée en Ontario, qui a été si tragiquement mise à nu au cours de la pandémie de COVID-19. Ce serait un travail important. Toutefois, il bénéficierait d'une approche plus critique et plus éclairée par l'histoire que celle présentée dans Company Town.

(Article paru en anglais le 27 novembre 2020)

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.