Des manifestants défient la menace d'une loi draconienne de lèse-majesté en Thaïlande

Par Peter Symonds
27 novembre 2020

Des milliers de manifestants thaïlandais, pour la plupart des jeunes, réclamant des réformes démocratiques, se sont rassemblés devant le siège de la Siam Commercial Bank à Bangkok mercredi malgré la menace du gouvernement soutenu par l'armée d’inculper les dirigeants du rassemblement en vertu de la loi de lèse-majesté. L'article 112 du Code pénal fait des insultes au roi et à sa famille proche un délit passible de 15 ans de prison.

Quelque 15000 manifestants ont rejoint la manifestation qui mettait en cause la monarchie et en particulier l'actuel roi Maha Vajiralongkorn, qui, en 2018, avait fait transférer entre ses mains les énormes actifs précédemment détenus et gérés par le Crown Property Bureau. Les actifs, estimés à hauteur de 40 milliards de dollars, comprennent une participation de 23,4 pour cent dans la Siam Commercial Bank (SCB) d'une valeur d'environ 2,3 milliards de dollars au cours bousier de l'action.

Des manifestants éclairent la nuit de leurs téléphones portables lors d'un rassemblement devant le siège de la Siam Commercial Bank, une société publique dont le roi thaïlandais est le plus gros actionnaire, mercredi 25 novembre 2020 à Bangkok en Thaïlande. (Photo AP / Wason Wanichakorn)

À l'extérieur de la banque, les manifestants ont érigé une pancarte déclarant que le roi avait «volé les affaires de la nation en volant des parts de SCB». Le groupe de protestation Free Youth a publié une déclaration avant le rassemblement déclarant: «Le transfert de la propriété de la couronne à la propriété du roi équivaut à un vol de la richesse de la nation.»

Le dirigeant de la manifestation Panupong «Mike» Jadnok a été applaudi lorsqu'il a déclaré aux manifestants: «C'est le pays avec les plus grandes inégalités, mais il a le roi le plus riche du monde.» Le Guardian acité l'un des manifestants, Nik, disant: «Au moins, les gens devraient avoir l'espace pour enquêter [comment l'argent est dépensé] et vérifier l'institution – non seulement la monarchie, mais aussi d'autres institutions. Nous n'accepterons plus le régime militaire. »

La réforme de la monarchie, y compris l'abolition de la loi draconienne de lèse-majesté, n'est qu'une des revendications du mouvement de protestation diffus qui se poursuit depuis des mois. Les manifestants réclament aussi la démission du premier ministre Prayuth Chan-ocha, un général à la retraite qui en tant que commandant en chef de l'armée a mené le coup d'État en 2014 qui renversa le gouvernement démocratiquement élu du premier ministre Yingluck Shinawatra.

En outre, les manifestations réclament la réécriture de la constitution antidémocratique rédigée par l'armée pour assurer sa domination politique continue. La chambre haute du parlement est remplie de personnes nommées par l'armée assurant pratiquement une majorité à la séance conjointe avec la chambre basse élue qui sélectionne le premier ministre. De plus, Prayuth n'a pas eu à se présenter aux élections car la constitution permet la sélection d'un premier ministre venant de l’«extérieur».

L'extrême sensibilité des élites traditionnelles de Bangkok à toute critique de la monarchie souligne le rôle politique essentiel qu'elle joue. En temps de crise, le roi est intervenu pour imposer un compromis et consolider la domination bourgeoise défaillante. Le roi Maha Vajiralongkorn, installé en 2016 après la mort de son père, n'a aucune des compétences politiques de son père et passe une grande partie de son temps en Europe. En plus de reprendre les actifs de la Couronne, Maha Vajiralongkorn a également pris la direction des principales unités militaires.

Le premier ministre Prayuth est déterminé à défendre la monarchie coûte que coûte, annonçant cette semaine que toutes les lois, y compris l’article de lèse-majesté du Code pénal, seraient utilisées contre les manifestations. La police a lancé des assignations à plus de 12 personnes, dont les chefs de file des manifestations Parit «Penguin» Chiwarak et Panusaya «Rung» Sithijirawattanakul, accusés de lèse- majesté. Personne n'a été inculpé en vertu de la loi depuis 2017.

Après avoir reçu sa convocation, Parit a déclaré au New York Times: «Je n'ai pas peur. Je suis plus inquiet pour le pays s'ils utilisent toujours cet article 112 en politique comme celle-ci. Cela entraînera une détérioration supplémentaire de la monarchie.» Une dirigeante étudiante de 16 ans, Benjamaporn Nivas, a déclaré au journal que la menace de lèse-majesté n'a pas altéré sa détermination à protester pour des réformes. «Je veux me battre jusqu'au jour où personne ne pourra plus se battre, alors je rejoindrai les autres en prison», a-t-elle déclaré.

La semaine dernière, la police a également intensifié ses attaques contre les manifestants utilisant des canons à eau et des gaz lacrymogènes contre un rassemblement devant l'Assemblée nationale qui débattait d'éventuels amendements constitutionnels. Plusieurs personnes ont été blessées par balle. Alors que la police nie l'utilisation d'armes à feu, il est possible que des provocateurs parmi une contre-manifestation royaliste aient tiré sur les manifestants. La seule motion adoptée à l'Assemblée nationale était de créer un comité pour examiner des changements mineurs à la constitution, mais excluant tout amendement aux clauses traitant de la monarchie.

Bien que la manifestation mercredi se soit déroulée sans incident, un facteur important a pu être la décision de dernière minute de changer le point de rassemblement initialement prévu pour le bâtiment de l’administration du Crown Property Bureau. La police s'était préparée à un affrontement majeur au point de ralliement initial, mobilisant quelque 6000 agents et bloquant les routes à proximité du bâtiment avec des conteneurs maritimes et des barbelés.

Le gouvernement espérait obtenir le soutien des partis d'opposition et utiliser le débat parlementaire pour dissiper le mouvement de protestation. Cependant, alors que les manifestations se poursuivaient, Prayuth a commencé à recourir à des mesures plus répressives.

La crainte dans les milieux dirigeants est que plus les manifestations se prolongent, plus il est probable que des sections de la classe ouvrière commencent à s’en mêler pour défendre leurs propres intérêts de classe. Une évaluation de la Banque mondiale en août de l'impact de la pandémie de COVID-19 sur la Thaïlande prévoyait une contraction économique de 5 pour cent en 2020, un doublement du nombre de personnes survivant avec moins de 5,50 dollars US par jour et une perte de 8,4 millions d'emplois.

Les dirigeants de la contestation, cependant, ne s’adressent pas à la situation sociale des travailleurs, si ce n'est des références générales à l'immense disparité entre riches et pauvres dans le pays. Aucune confiance ne doit être accordée aux partis bourgeois d'opposition – Pheu Thai et le Move Forward Party – qui sont tous deux liés à de riches familles d'affaires qui n'apprécient pas la domination politique des élites de Bangkok, mais partagent leur hostilité à l’égard de tout mouvement de la classe ouvrière.

Partout dans le monde, les classes dirigeantes se tournent vers des méthodes antidémocratiques de gouvernement au milieu d'une crise profonde du système capitaliste et d'une opposition croissante des travailleurs à la détérioration de leur niveau de vie. En Thaïlande, comme ailleurs, la lutte pour les droits démocratiques est liée à une lutte contre le système de profit et basée sur une perspective socialiste. Cela signifie une orientation vers la classe ouvrière et la construction d'une direction révolutionnaire capable de mener de telles luttes. Nous encourageons les étudiants et les jeunes en Thaïlande à contacter le World Socialist Web Site pour discuter des principes et du programme nécessaires pour mener ce combat politique.

(Article paru en anglais le 26 novembre 2020)

 

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