Un nouveau bloc commercial dirigé par la Chine présage de nouvelles tensions avec les États-Unis

Par Peter Symonds
18 novembre 2020

Dimanche, après huit ans le début des négociations, 15 nations d’Asie-Pacifique, dont la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les 10 membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) ont signé un accord commercial et économique régional: le Partenariat économique global régional (RCEP).

Bien que de portée relativement limitée, l’accord est un coup supplémentaire porté aux ambitions américaines de domination économique de la région. Après que le président Trump a retiré les États-Unis du partenariat transpacifique (TPP), la plus grande économie du monde ne fait partie d’aucun des deux principaux blocs économiques.

Le président chinois Xi Jinping lors d’une réception du parti en 2018 (Source: Xinhua)

C’est l’ANASE, plutôt que la Chine, qui a lancé la poussée en faveur de l’accord du RCEP, mais la taille même de l’économie chinoise – la deuxième plus grande du monde – assure qu’elle sera l’influence prédominante au sein du groupement. Que ce soit Joseph Biden ou Trump qui sera consacré président des États-Unis, tous deux ont signalé une nouvelle accélération de la confrontation de Washington avec Pékin, y compris dans la sphère économique.

On présente l’accord comme le plus important accord commercial au monde, les pays concernés représentant environ 30 pour cent de la production économique mondiale. Même sans la participation de l’Inde, qui s’est retirée des négociations l’année dernière, la région couverte compte 2,2 milliards d’habitants. Selon les professeurs Peter Petri et Michael Plummer, basés aux États-Unis et cités par le Financial Times, le RCEP contribuera à hauteur de 186 milliards de dollars à l’économie mondiale et de 0,2 pour cent aux économies de ses membres.

Une multitude d’accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux existent pour la région Asie-Pacifique et le RCEP tentera de les rationaliser. L’accord couvrira largement les biens et services, les investissements, la propriété intellectuelle et le commerce électronique. Il est considéré comme un pas vers la création d’une zone commerciale plus cohérente comme l’Union européenne ou l’Amérique du Nord. Mais l’accord ne devrait pas entraîner de réductions tarifaires importantes, car de nombreux articles se trouvent déjà couverts par des accords commerciaux existants. Il fixe toutefois des normes dans toute la région qui, à l’heure actuelle, varient considérablement.

Actuellement, par exemple, les règles d’origine qui déterminent le lieu de fabrication d’un produit diffèrent entre les différents accords commerciaux. Un article produit dans un pays, contenant des composants fabriqués ailleurs, peut être éligible dans le cadre d’un accord de libre-échange avec le Japon, mais pas avec la Corée du Sud. Désormais, si un produit est éligible au titre de la RCEP, il aura le même statut dans les 15 États membres.

La RCEP est également la première fois que les trois principales économies d'Asie du Nord-Est – la Chine, la Corée du Sud et le Japon – font partie du même bloc commercial. Les précédentes tentatives des trois gouvernements pour parvenir à un accord avaient échoué à plusieurs reprises. Selon les estimations du gouvernement japonais, le nouvel accord commercial éliminera les droits de douane sur 91 pour cent des marchandises entre les trois pays. Quelque 92 pour cent des articles japonais exportés vers la Corée du Sud seront désormais exempts de droits de douane, contre 19 pour cent seulement auparavant, tout comme 86 pour cent des articles exportés vers la Chine, contre 8 pour cent auparavant.

Le caractère limité de l’accord est souligné par le fait qu’il permet aux pays de maintenir des droits de douane sur les importations dans des secteurs considérés comme particulièrement importants ou sensibles. Par conséquent, l’agriculture n’est en grande partie pas incluse dans l’accord et la couverture des services est également limitée.

Les tensions géopolitiques fondamentales demeurent.

Pékin considère sans aucun doute l’accord comme un contrepoids bienvenu à l’escalade de la guerre commerciale menée par le gouvernement Trump, qui a imposé des droits de douane sur deux tiers des biens de consommation chinois. Le premier ministre chinois Li Keqiang a décrit l’accord comme «une victoire du multilatéralisme et du libre-échange».

Un commentaire paru dans le journal d’État chinois plutôt belliciste Global Times titrait «Le RCEP mettra fin à l’hégémonie américaine dans le Pacifique occidental». Le nouvel accord, a-t-il déclaré, «envoie le message que les pays asiatiques ne veulent pas choisir leur camp entre les États-Unis et la Chine» et «représente l’échec de la tentative d’encerclement de la Chine dans le Pacifique occidental par le gouvernement Trump».

La présence d’alliés militaires officiels des États-Unis – l’Australie, le Japon et la Corée du Sud – dans le groupement économique souligne le fait que tous trois sont fortement dépendants du commerce avec la Chine et tentent un équilibre précaire entre Pékin et Washington.

Le gouvernement australien, qui appuie la position de confrontation de Trump et attise de plus en plus le sentiment anti-chinois pour justifier une législation draconienne contre l’ingérence étrangère, doit faire face à des mesures commerciales chinoises en réponse. Ainsi, il a salué l’accord du RCEP comme un moyen de réchauffer les relations glaciales avec Pékin.

L’Inde s’est retirée des négociations l’année dernière, craignant que ses fabricants ne soient pas en mesure de concurrencer les produits chinois. L’Inde a déjà un déficit commercial de 60 milliards de dollars par an avec la Chine. Bien que la porte reste ouverte à l’adhésion de l’Inde à l’accord, les relations avec la Chine se sont encore détériorées cette année avec des affrontements frontaliers.

Le prochain gouvernement américain n’acceptera pas simplement une croissance de l’influence économique chinoise en Asie. Biden a été vice-président sous le président Obama qui a lancé le «pivot vers l’Asie» qui vise à saper la Chine sur le plan économique et diplomatique et à préparer la guerre. Obama a poussé le TPP comme un moyen d’isoler Pékin en établissant un groupement économique exclusif qui incluait les grandes économies asiatiques comme le Japon, mais excluait la Chine.

Au cours de la campagne électorale américaine, Biden et les démocrates ont reproché à Trump d’être trop indulgent envers la Chine. Interrogé lors d’une conférence de presse lundi sur la signature de l’accord du RCEP, Biden a déclaré qu’il ne discuterait pas de la politique commerciale américaine, car il n’avait pas pris ses fonctions et «on n’a qu’un seul président à la fois».

Néanmoins, dans un commentaire dirigé contre la Chine, Biden a déclaré: «Nous représentons 25 pour cent… de l’économie mondiale… Nous devons nous aligner sur les autres démocraties – un autre 25 pour cent ou plus – pour que nous puissions fixer les règles du jeu au lieu de laisser la Chine et les autres dicter les résultats à cause de leur position dominante».

Biden n’a pas indiqué s’il chercherait à rejoindre le TPP, qui a été rebaptisé «Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership» après le retrait des États-Unis par Trump. Il est clair, cependant, qu’une administration Biden poursuivra la position agressive envers la Chine lancée sous Obama et intensifiée sous Trump.

L’impérialisme américain est engagé dans un effort désespéré pour enrayer son déclin historique et est prêt à utiliser toutes les méthodes – militaires, diplomatiques et économiques – pour consolider sa position face à tout rival potentiel, le principal étant la Chine. Comme dans les années 1930, l’intensification de la guerre commerciale conduit à un conflit militaire mais, cette fois-ci, ce sont des puissances nucléaires qui s’affrontent.

(Article paru en anglais le 17 novembre 2020)

 

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