La Russie et la Turquie négocient un cessez-le-feu dans la guerre arméno-azérie dans le Haut-Karabakh

Par Alex Lantier
14 novembre 2020

Le 10 novembre, un cessez-le-feu soutenu par Moscou et Ankara est entré en vigueur dans la guerre de six semaines entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet de la région contestée du Haut-Karabakh. Contrairement aux précédentes trêves négociées par des responsables russes, français et américains qui ont été rompues immédiatement, ce cessez-le-feu a jusqu'à présent tenu. Cela semble être en grande partie dû au fait que, contrairement aux trêves précédentes celle-ci a le soutien du gouvernement azéri et son principal bailleur de fonds international, la Turquie.

Les deux anciennes républiques soviétiques ont à plusieurs reprises mené des guerres fratricides à propos du Karabakh, dont la première guerre remonte à 1988 à la veille de la dissolution de l'Union soviétique par le régime stalinien en 1991. Alors que l'Arménie prit le contrôle du Haut-Karabakh lors de la guerre de 1988-1994, le cessez-le-feu actuel convenu par les responsables russes, arméniens et azéris fait des concessions substantielles aux exigences territoriales azéries, cédant une grande partie du Karabakh à l'Azerbaïdjan.

Sur cette image tirée d’une séquence diffusée par le ministère azerbaïdjanais de la Défense le dimanche 27 septembre 2020, des soldats azerbaïdjanais tirent au mortier sur la ligne de contact de la République autoproclamée du Haut-Karabakh, en Azerbaïdjan. (Ministère de la Défense d’Azerbaïdjan via AP)

Ces dernières semaines ont vu d'importantes avancées azéries, s'appuyant sur des frappes dévastatrices de drones à haute altitude de fabrication turque et israélienne. En contournant les anciens systèmes de défense aérienne arméniens avec des tactiques élaborées contre les forces syriennes et russes au cours de la guerre par procuration de l'OTAN qui a duré dix ans en Syrie, les forces azéries ont détruit des batteries de missiles, de l'artillerie et des véhicules blindés arméniens. Après que les forces azéries ont rapporté ce week-end qu'elles avaient capturé Shusha, la deuxième plus grande ville du Haut-Karabakh, l'Arménie a accepté un cessez-le-feu.

D’après la trêve convenue, les troupes arméniennes et azéries doivent dans un premier temps rester sur leurs positions actuelles. Au fur et à mesure que 1960 soldats de la paix russes équipés de véhicules blindés se déploieront le long de la ligne de contact, les troupes arméniennes se retireront. L'Arménie conservera les parties du Karabakh qu'elle détient actuellement, y compris la capitale Stepanakert. Elle doit également rendre à l'Azerbaïdjan les districts d'Agdam et de Kalbajar, qu'elle avait repris pendant la guerre de 1988-1994, d'ici le 20 novembre.

L'accord appelle également à sécuriser des routes terrestres complexes à travers la région montagneuse. L'Azerbaïdjan doit garantir la sécurité du couloir de Lachin reliant Stepanakert à Shusha puis à l'Arménie. Le couloir sera patrouillé par des soldats de la paix russes. L'Arménie garantira la sécurité des routes terrestres de l'Azerbaïdjan via l'Arménie à la République autonome de Nakhitchevan, une enclave azérie séparée de l'Azerbaïdjan par le territoire arménien.

Ce cessez-le-feu fragile, même s'il tient, ne résoudra pas le conflit du Haut-Karabakh, que les régimes capitalistes de la région se sont avérés incapables de résoudre pendant trois décennies. Non seulement cela laisse la voie ouverte à des éléments nationalistes plus agressifs des deux côtés pour faire valoir des revendications sur l'ensemble de l'enclave, mais il est susceptible de déclencher de nouveaux déplacements de population alors que les autorités arméniennes ont seulement 10 jours pour abandonner les régions qu'elles détiennent depuis un quart de siècle.

Cela intervient après une nouvelle perte massive de vies dans cette dernière guerre. Des responsables russes ont déclaré, sur la base d’estimations qui leur ont été communiquées en privé par des responsables azéris et arméniens, qu’au moins 5000 personnes sont mortes pendant la guerre du 27 septembre au 22 octobre. Le total officiel des victimes azéries ou arméniennes n’a toujours pas été publié. De plus, les progrès des forces azerbaïdjanaises et les bombardements arméniens ont également forcé environ 90.000 Arméniens et 40.000 Azéris à fuir leurs foyers.

Néanmoins, les responsables de la région ont applaudi l'accord, qui, selon des sources officielles turques, a été négocié samedi entre le président russe Vladimir Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Le secrétaire de presse du Kremlin Dmitri Peskov a félicité les «efforts non négligeables» déployés.

Le ministère iranien des Affaires étrangères, qui comme la Russie a traditionnellement appuyé l'Arménie, s'est déclaré «satisfait de la signature d'un accord» et a exprimé «l'espoir que l'accord conduirait aux arrangements définitifs pour une paix durable dans le Caucase».

Après que le président azéri Ilham Aliyev a salué le cessez-le-feu comme étant «d'importance historique» et une «capitulation» de l'Arménie, le ministre turc de la Défense Hulusi Akar s'est rendu dans la capitale azérie, Bakou, et a déclaré: «La situation actuelle est très agréable pour nous. Cette opération est un réveil [...] L'armée azérie a montré sa puissance au monde entier».

En Arménie, où le gouvernement avait largement caché ses revers militaires multiples, des manifestants ont pris d'assaut le parlement et battu le président du parlement Ararat Mizoyan.

Le cessez-le-feu est une défaite humiliante pour le premier ministre arménien Nikol Pashinyan. Élu en 2018 après des manifestations de masse contre l'ancien premier ministre Serzh Sargsyan, il a mis en oeuvre une plate-forme chauvine exigeant la reconnaissance internationale de l'autorité arménienne sur le Karabakh.

Pashinyan a annoncé sur Facebook le cessez-le-feu transférant une grande partie du Karabakh à l'Azerbaïdjan, le qualifiant d'«atrocement douloureux». Il a poursuivi: «La décision est prise sur la base des analyses approfondies de la situation militaire et en discussion avec les meilleurs experts du domaine […] Ce n'est pas une victoire mais il n'y a pas de défaite tant qu’on ne s'avoue pas vaincu. Nous ne nous avouerons jamais vaincus et cela deviendra un nouveau départ pour une ère de notre unité nationale et de notre renaissance».

Pashinyan a dû se cacher alors que les manifestants prenaient d'assaut sa résidence officielle, arrachant sa plaque signalétique de la porte de son bureau et scandant: «Nikol nous a trahis».

Les journalistes de Middle East Eye présents aux manifestations à Erevan ont vu une femme crier à la police antiémeute: «J'ai perdu tous mes proches. J'ai perdu ma maison. Allez-vous faire quoi que ce soit?» Un autre homme, un ancien habitant arménien du Haut-Karabakh, qui s’est battu pendant la guerre de 1988-1994 mais a dû fuir à Erevan dans la guerre actuelle, a approuvé le cessez-le-feu: «Si nous avions continué, nous aurions tout de même perdu. Beaucoup plus de personnes auraient été tuées.»

La dissolution stalinienne de l'Union soviétique s'est avérée avoir des conséquences géopolitiques désastreuses, entraînant le Moyen-Orient et l'Asie centrale dans des conflits ethniques sanglants et des guerres impérialistes.

Une énorme incertitude plane toujours sur le cessez-le-feu. Alors que la Russie et la Turquie mènent des guerres par procuration en soutenant des camps rivaux dans les guerres civiles déclenchées par l'intervention de l'OTAN en Libye et en Syrie, les forces azéries ont abattu un avion Mi-24 russe le 9 novembre. Bakou a par la suite qualifié cela d'«erreur tragique». Le Kremlin avait également l’air de contredire les affirmations de la Turquie selon lesquelles elle déploierait des soldats de la paix pour faire appliquer le cessez-le-feu, affirmant que seuls les soldats de la paix russes seraient déployés.

Le plus grand danger vient peut-être de la crise politique explosive à Washington après les élections de 2020 et du risque de nouvelles guerres américaines dans la région. Alors que Trump organise un coup d'État en essayant de rester au pouvoir même après que le démocrate Joe Biden ait remporté l’élection, Trump et Biden ont tous deux signalé qu’ils adopteraient une politique très agressive. Alors que Trump a failli entrer en guerre avec l'Iran l'année dernière, le Parti démocrate a exigé sans relâche une agression contre la Russie, dénonçant Trump comme un agent russe.

De manière significative, la Russie et l'Iran ont mis en garde contre les milices islamistes syriennes soutenues par la CIA qui ont été transportées de la guerre syrienne en Azerbaïdjan avec le soutien tacite de la Turquie. L'agence iranienne d’État IRNA a averti que «la réponse ferme de la République islamique aux terroristes s'ils devaient transgresser les frontières iraniennes est une position calculée, ferme et stratégique. […] Si après avoir expulsé les [milices liées à Al-Qaïda] de Syrie et d'Irak, certaines personnes aident à leur déploiement aux frontières iraniennes, elles auront certainement commis une grave erreur»

La Russie, dont les régions déchirées par la guerre de la Tchétchénie et du Daghestan bordent également l'Azerbaïdjan, a lancé des avertissements similaires. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a appelé à «empêcher le transfert de mercenaires, dont le nombre dans la zone de conflit, selon les données disponibles, approche déjà les 2000. En particulier, Poutine a soulevé la question lors d'un appel téléphonique avec le président turc Erdoğan le 27 octobre et lors de conversations régulières avec les dirigeants de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie».

L'oligarchie capitaliste postsoviétique de la Russie s'inquiète de plus en plus que cette trêve ne soit pas la fin mais le début d'une guerre régionale à travers l'ancien territoire de l'Union soviétique. C'était le sujet de l'article du quotidien financier Vedomosti mercredi intitulé «Comment la Russie a perdu la deuxième guerre du Karabakh».

Avertissant que le soutien réussi d'Ankara aux Azéris d’ethnie turque encouragerait des «plans panturcs», il a écrit: «Les rapports de force dans les républiques turques d'Asie centrale changera aussi radicalement […] Il ne fait aucun doute que les groupes nationalistes et séparatistes turcs à l'intérieur de la Russie elle-même agiront également plus fortement.» Il a ajouté: «Nous devons également supposer que cette opération, à en juger par son exécution, n'a pas été planifiée par les Azéris, ni même par les Turcs».

Notant que le régime ukrainien soutenu par l'OTAN achète désormais des drones turcs alors qu'il poursuit son conflit avec la Russie dans l'est de l'Ukraine, Vedomosti aappelé à un renforcement russe «de drones de frappe et de drones kamikazes». Il a ajouté: «La catastrophe arménienne de 2020 doit servir d'avertissement aux autres, afin que nous ne finissions pas par apprendre une leçon similaire.»

Ces déclarations sont des avertissements urgents de la nécessité d'une lutte contre le nationalisme ethnique et son encouragement par les forces staliniennes, et la construction d'un mouvement antiguerre international et socialiste, c'est-à-dire trotskyste, contre l'impérialisme parmi les travailleurs de la région et du monde.

(Article paru en anglais le 12 novembre 2020)

 

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