«Enquête sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste»: la médisance au service d’une chasse aux sorcières

Par Robert Stevens
14 novembre 2020

L’«enquête sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste» menée par la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme (Equality and Human Rights Commission – EHRC) a été utilisée pour intensifier les fausses affirmations des forces politiques de droite selon lesquelles «l’antisémitisme de gauche» est répandu et a prospéré pendant la période de près de cinq ans au cours de laquelle l’ancien dirigeant travailliste Jeremy Corbyn a été en poste, à partir de 2015.

Lorsque le rapport de cet organisme public britannique a été publié le 29 octobre, Corbyn a contesté certaines de ses conclusions tout en acceptant toutes ses recommandations. Ce fut le prétexte pour le leader travailliste Sir Keir Starmer de suspendre immédiatement Corbyn d’un parti dont il est membre depuis 55 ans. On n’a toujours pas informé Corbyn de la règle du parti en vertu de laquelle il a été suspendu.

La bureaucratie travailliste a traité le rapport de l’EHRC comme étant sacro-saint. Toutes les cellules du parti et ses organisations de circonscription (Constituency Labour Parties – CLP) ont reçu l’instruction de ne pas critiquer le rapport, car «le parti a accepté les recommandations dans leur intégralité. Par conséquent, les motions [des CLP ou des cellules] qui visent à remettre en question la compétence de l’EHRC pour mener l’enquête de quelque manière que ce soit ou à rejeter le rapport ou l’une de ses recommandations doivent être déclarées irrecevables».

L’«enquête sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste» de la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme (EHRC)

Les directives adressées aux CLP par le Secrétaire général Dave Evans, qui a officiellement suspendu Corbyn au nom de Starmer, indiquent que «les comptes des médias sociaux des cellules, CLP et autres organisations du parti ne doivent pas être utilisés pour commenter l’enquête de l’EHRC ou la publication de son rapport».

Cette déclaration a été suivie d’une «alerte» à toutes les réunions des cellules travaillistes «et de toutes les autres organisations du parti», selon laquelle elles ne peuvent pas adopter de motions pour défendre Corbyn. Une lettre d’Evans a averti les CLP qu’ils ne peuvent pas discuter «d’aucun aspect des affaires disciplinaires individuelles».

Après des années d’une campagne acharnée qui visait à cataloguer Corbyn et la gauche comme antisémites (impliquant les partisans de Blair dans le parti travailliste, les médias de droite et le gouvernement conservateur, les agences de renseignement américaines et britanniques et l’État israélien), l’EHRC a annoncé en juin 2019 qu’elle enquêtait sur le parti travailliste pour de possibles violations de la loi sur l’égalité.

L’EHRC écrit que son enquête a été motivée par «de sérieuses préoccupations du public concernant des allégations d’antisémitisme et un certain nombre de plaintes officielles» qui lui ont été adressées. Le rapport ne donne aucun exemple concret attestant d’une «préoccupation publique sérieuse». Expliquant le contexte de son enquête, l’EHRC déclare avoir reçu des «plaintes formelles», en été et en automne 2018, de deux groupes sionistes anti-Corbyn, la Campagne contre l’antisémitisme (CAA) et le Mouvement du travail juif (JLM). Ces plaintes auraient «fourni des preuves d’actes d’antisémitisme au sein du parti travailliste» et de son traitement des plaintes pour antisémitisme.

Jeremy Corbyn (à gauche) et Keir Starmer lors d’un événement pendant les élections générales de 2019 [Crédit: AP Photo/Matt Dunham, Dossier]

La première chose qui remet en question l’ensemble du rapport est sa déclaration selon laquelle les rapports du JLM et de la CAA «comprenaient des informations sur plus de 220 allégations d’antisémitisme au sein du parti travailliste, remontant à 2011». Le rapport n’indique pas clairement que 2011 se situe cinq ans avant que Corbyn ne prenne la tête du parti travailliste en septembre 2015.

Il fait plutôt un tour de passe-passe, déclarant que «les préoccupations du JLM et de la CAA n’étaient pas isolées. L’inquiétude du public concernant la gestion de l’antisémitisme par le parti travailliste s’est accrue depuis 2015».

Il rapporte que «le parti travailliste a commandé deux enquêtes sur l’antisémitisme en 2016: une enquête globale par la baronne Shami Chakrabarti et une enquête spécifique sur les allégations d’antisémitisme au club du travail de l’université d’Oxford par la baronne Jan Royall. Toujours en 2016, la commission spéciale des affaires intérieures (HASC) a rendu compte de son enquête sur l’antisémitisme au Royaume-Uni, suite à une augmentation des préjugés et de la violence à l’encontre des communautés juives. Bien qu’il ne concerne pas directement le parti travailliste, le rapport de la HASC, “Antisemitism in the UK” (2016), se concentre sur le parti en tant que source récente d’allégations d’antisémitisme dans les partis politiques».

La «source récente» de ces allégations provenait de l’aile de droite du parti travailliste et de ses alliés dans les cercles gouvernementaux et de renseignement, qui ont intensifié la campagne pour destituer Corbyn de son poste de dirigeant du parti et ont forcé la convocation des enquêtes citées.

La chasse aux sorcières contre Corbyn et ses partisans, utilisant de fausses allégations d’antisémitisme, a atteint les plus hauts échelons du gouvernement américain. En juin 2019, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a levé le voile sur des plans visant à empêcher un gouvernement travailliste dirigé par Corbyn d’arriver au pouvoir en Grande-Bretagne lors des prochaines élections générales. Lors d’une conférence des présidents des principales organisations juives américaines, on a demandé à Pompeo, si Corbyn «est élu, seriez-vous prêt à travailler avec nous pour prendre des mesures si la vie devient très difficile pour les Juifs au Royaume-Uni?

Pompeo a répondu: «Cela se pourrait que Corbyn réussisse à relever le défi et à se faire élire. C’est possible. Vous devez savoir que nous n’attendrons pas qu’il fasse ces choses pour commencer à nous objecter. Nous ferons de notre mieux… C’est trop risqué, trop important et trop difficile une fois que c’est déjà arrivé».

L’enquête de l’EHRC sur le parti travailliste a été ouverte en juin 2019, au moment où Pompeo faisait ses déclarations de mauvais augure.

L’EHRC n’est que formellement indépendant du gouvernement britannique. En réalité, cet organisme reçoit son financement de l’État. Il s’est empressé d’enquêter sur les allégations d’antisémitisme au sein du parti travailliste sous Corbyn, mais a refusé d’enquêter sur le parti conservateur, bien que le Conseil musulman de Grande-Bretagne lui a soumis des centaines de cas d’allégations d’islamophobie. Le magazine Newsweek a découvert peu après le refus de l’organisme de mener une enquête sur les conservateurs en mai de cette année qu’une commissaire de l’EHRC, Pavita Cooper, avait omis de déclarer des dons d’un montant total de 3.500 livres (3.927 euros) au parti conservateur.

L’EHRC a produit un rapport de 130 pages, mais n’a pas pu établir l’existence d’un antisémitisme généralisé au sein du parti travailliste, car cela n’existait pas après l’élection de Corbyn en septembre 2015 avec le soutien de centaines de milliers de travailleurs et de jeunes. Le nombre de ses membres a grimpé en flèche pour atteindre plus de 500.000 et en janvier 2020, trois mois avant que Corbyn ne soit remplacé par Sir Keir Starmer, le parti travailliste comptait 580.000 membres inscrits — le plus grand nombre de tous les partis en Europe.

Personne n’a jamais nié que seulement une poignée de personnes au sein de la masse des membres du parti ont fait de véritables commentaires antisémites. Mais la plupart des plaintes ont utilisé des commentaires politiquement hostiles concernant la répression des Palestiniens par Israël pour affirmer un motif antisémite.

L’échantillon de plaintes utilisé par l’EHRC pour tirer ses conclusions est révélateur. On n’y retrouve aucun fondement concret à l’affirmation que l’antisémitisme régnait par les membres du parti travailliste. L’EHRC déclare que sur les 70 plaintes examinées, il a identifié «des préoccupations concernant l’équité envers le défendeur dans 42 des 70 dossiers de l’échantillon».

À la page 62 du rapport, on peut lire: «Notre analyse de l’échantillon de plaintes a montré que:»

«Certaines lettres de suspension administrative n’ont pas identifié les allégations sous-jacentes, ou l’ont fait de manière vague».

«Le système permettant d’expliquer les allégations aux personnes mises en cause et de leur donner la possibilité de répondre n’était pas toujours efficace».

«Certains dossiers de plainte ne contenaient pas l’identité du plaignant».

«Les défendeurs n’étaient pas informés de l’identité du plaignant».

Un exemple donné est le suivant: «Un membre a reçu un avis d’enquête, qui citait des commentaires qu’on l’accusait d’avoir émis pouvant répondre à la définition de l’antisémitisme. On n’a pas informé le membre de la nature des commentaires présumés, ni du moment ou de l’endroit où ils auraient été faits, ni des personnes à qui ils auraient été adressés».

Les «preuves» recueillies comprenaient un dossier de 200 cas supposés d’«antisémitisme vil», compilé par la députée travailliste Margaret Hodge. En juillet 2018, bien avant l’ouverture du dossier de l’EHRC, Hodge a confronté Corbyn dans la salle du Parlement et lui a crié au visage qu’il était un «raciste et antisémite». Selon Jenny Formby, alors secrétaire générale du parti travailliste, une analyse du dossier de Hodge a révélé que ses plaintes concernaient 111 personnes signalées, dont seulement 20 étaient membres du parti travailliste. Aucune trace n’existe pour dire si les plaintes de Hodge contre ces 20 personnes étaient fondées.

En février 2019, Formby a remis aux députés travaillistes un rapport qui montre que, sous la direction de Corbyn, le parti avait enquêté sur 673 cas présumés et avait expulsé 12 membres du parti depuis le mois d’avril précédent. Des chiffres antérieurs à avril 2018 n’étaient pas disponibles, car «aucun système cohérent et complet n’existait pour enregistrer et traiter des cas d’antisémitisme».

Malgré toutes les allégations des opposants de Corbyn, ce dernier n’est pas accusé dans le rapport de l’EHRC d’être antisémite, bien qu’il ait été mentionné à 12 reprises. Commentant le rapport, Alastair Pringle, directeur général de l’EHRC, a déclaré: «Dans les échantillons que nous avons analysés, nous n’avons pas trouvé Jeremy Corbyn responsable d’actes illégaux d’antisémitisme».

Dans la section «Présence de l’antisémitisme dans l’échantillon de plaintes», il déclare: «Nous avons constaté que le parti travailliste est légalement responsable du harcèlement mis en évidence dans deux des 70 dossiers de plainte».

Dans ses conclusions, il déclare: «Il s’agissait notamment d’utiliser des propos antisémites et de suggérer que les plaintes pour antisémitisme étaient fausses ou diffamatoires». Qualifier la grande majorité des plaintes d’antisémitisme de «fausses» et de «diffamations» n’est pas antisémite. Cela s’appelle dire la vérité.

Le rapport n’a pu citer aucun cas réel de «harcèlement» de membres juifs du parti dont le parti travailliste serait responsable. Il a identifié les cas de seulement deux membres du parti travailliste, Ken Livingstone et Pam Bromley, qui sont tous deux sans fondement. Il indique que «nous avons identifié 18 autres cas limites de harcèlement dans l’échantillon. Dans ces dossiers, une personne avait eu un comportement qui pourrait constituer du harcèlement et occupait un poste au sein du parti travailliste, tel que conseiller local, candidat aux élections locales ou salarié au niveau de la circonscription. Toutefois, dans ces cas, il n’existait pas suffisamment de preuves pour déterminer si le parti travailliste était légalement responsable». [souligné par nous]

Les affirmations selon lesquelles la critique d’Israël est une forme d’antisémitisme sont tellement fallacieuses et antidémocratiques que l’EHRC se sent obligé de faire référence à la liberté de parole et d’expression politique prévue par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il est obligé de souligner les points suivants:

- «La liberté d’expression ne perd pas la protection de l’article 10 simplement parce qu’elle est déplaisante, provocatrice ou serait considérée par certains comme insultante».

- «Les déclarations faites par des hommes politiques élus bénéficient d’une protection accrue au titre de l’article 10.»

- «Les facteurs pertinents comprennent la question de savoir si le discours est destiné à informer plutôt qu’à insulter, s’il fait partie d’un débat d’intérêt public en cours et s’il consiste en de prétendues déclarations de fait ou de jugement de valeur».

Il ajoute: «Nous prenons également en compte la mesure dans laquelle le discours ou le comportement interfère avec les droits d’autrui, et la gravité de l’impact de toute mesure que nous pourrions proposer de prendre à cet égard».

«L’article 10 protégera les membres du parti travailliste qui, par exemple, font des critiques légitimes du gouvernement israélien, ou expriment leurs opinions sur des questions internes au parti, telles que l’ampleur de l’antisémitisme au sein du parti, sur la base de leur propre expérience et dans le respect de la loi».

Cette situation est politiquement dévastatrice pour Starmer et sa clique qui mène la chasse aux sorcières. L’EHRC lui-même qualifie en fait d’antidémocratiques et de contraires aux droits de l’homme la mesure disciplinaire prise à l’encontre de Corbyn et l’interdiction faite au parti de critiquer son rapport.

Corbyn a accepté toutes les recommandations de l’EHRC dans la dernière d’une série de capitulations devant les partisans de Blair qui exposeront ses partisans à des représailles. Tout ce qu’il a dit en guise de réserve est que «l’ampleur du problème» de l’antisémitisme au sein du parti travailliste était «dramatiquement exagérée pour des raisons politiques par nos opposants à l’intérieur et à l’extérieur du parti, ainsi que par une grande partie des médias».

Il a fait ces commentaires en tant qu’homme politique élu qui jouissait de la «protection renforcée» prévue par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme; concernant «un débat d’intérêt public en cours»; et sous la protection spécifique de l’article 10 citée par l’EHRC pour les membres du parti travailliste qui «expriment leurs opinions sur des questions internes au parti, telles que l’ampleur de l’antisémitisme au sein du parti, sur la base de leur propre expérience et dans le respect de la loi».

Cela signifie que Starmer, un avocat et ancien directeur des poursuites publiques, enfreint la loi. Mais de telles subtilités juridiques n’empêcheront pas la chasse aux sorcières de milliers de membres du parti de se poursuivre. Cela n’empêchera pas non plus la droite et ses alliés d’utiliser l’argument de «l’antisémitisme de gauche» pour lancer une attaque plus large contre les droits démocratiques, en ciblant les opposants aux crimes de guerre israéliens, britanniques et américains.

L’EHRC fait des recommandations que la droite travailliste et la faction de Corbyn ont déjà acceptées. Elles confèrent collectivement aux opposants de Corbyn, tels que le Mouvement travailliste juif (JLM), un pouvoir énorme pour contrôler et formuler la politique du parti et déterminer les procédures disciplinaires. L’EHRC déclare, en faisant l’éloge de Starmer, que le parti travailliste devrait «continuer à s’appuyer sur la déclaration de sa nouvelle direction concernant son échec à traiter l’antisémitisme» et «s’assurer qu’il dispose d’un système et d’une culture qui encouragent les membres à contester les comportements inappropriés et à signaler les plaintes pour antisémitisme».

Le parti doit «développer tous les programmes d’éducation et de formation sur l’antisémitisme en consultation avec les parties prenantes juives». La tâche spécifique à accomplir est de convaincre le JLM de «renouer avec le parti sur la question de la formation» et s’appuyer sur «l’engagement pris par Sir Keir Starmer de renouer avec le JLM “pour diriger la formation sur l’antisémitisme”».

 

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