Pourquoi certaines régions ouvrières ont voté pour Trump?

Par Eric London
12 novembre 2020

Au lendemain de la victoire de Joe Biden, le Parti démocrate et les médias du monde des affaires tentent de présenter les 71 millions de personnes qui ont voté pour Donald Trump comme des fascistes et des racistes.

La couverture médiatique est à peu près la même que lors de la victoire de Trump aux élections de 2016, même si cette fois-ci, Trump a été battu par une majorité encore plus importante du vote populaire.

Un article du magazine Time paru le lendemain de l'élection est caractéristique: «Si Donald Trump remporte un second mandat, c’est la faute des blancs.» L'auteur, la professeure féministe Brittney Cooper, déclare que l’«ascension [de Trump] est le résultat direct du rejet collectif par les blancs des progrès signalés par l'ère Obama. Et il est temps de lancer des accusations.»

De tels commentaires sont légion. Leurs auteurs négligent toujours toutefois de mentionner que c'est l'augmentation du taux de participation parmi les «hommes blancs», les «blancs» et les «blancs sans diplôme universitaire» anti-Trump qui a fait basculer à Biden les États disputés de la région industrielle du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie notamment.

Mais au-delà de ces inconvénients factuels, il y a une tentative plus sinistre d’accuser de nombreuses personnes opprimées et très confuses pour avoir exprimé leur colère et leur opposition à l'establishment politique qu'elles détestent en votant pour Trump.

Il ne fait aucun doute que Trump a fait appel au soutien, et l’a obtenu, de fascistes purs et durs comme les Proud Boys et les 14 miliciens arrêtés début octobre pour avoir comploté en vue de tuer des gouverneurs en place. Bien que ces fascistes ne soient pas une force négligeable, ils constituent une minorité des électeurs de Trump. Il n'y a pas 71 millions de fascistes aux États-Unis.

Le World Socialist Web Site a analysé les résultats des élections de 2020, en se concentrant principalement sur l'importance de l'augmentation de la participation contre Trump. Mais à certains endroits, le soutien pour Trump a augmenté de 2016 à 2020. Expliquer cela par de larges accusations de «racisme» n'explique pratiquement rien. Pour combattre Trump, il faut comprendre les processus sociaux qui ont conduit des dizaines de millions de personnes à voter pour lui. Cette étude passe en revue quatre domaines en particulier:

Les villes sidérurgiques désindustrialisées de l'Ohio: les comtés de Mahoning et de Jefferson

La victoire de Donald Trump en Ohio est due en partie à un soutien accru dans la partie est de l'État qui était autrefois un centre de production de l'acier. Dans le comté de Mahoning, où se trouve Youngstown, Donald Trump a remporté 58.601 voix, soit un peu plus de 600 que le total de 2016. Dans le comté voisin de Jefferson, où Steubenville est le siège du comté, Trump a augmenté son total de votes de plus de 1000, passant de 21.117 en 2016 à 22.309 en 2020.

Rue résidentielle de Steubenville

 

La vallée du Rio Grande, au Texas: les comtés de Cameron, Hidalgo, Zapata et Starr

La vallée appauvrie du Rio Grande se trouve à l'extrémité sud du Texas, bordant la frontière entre les États-Unis et le Mexique, ainsi que la ville mexicaine de Matamoros, centre de production des ateliers de misère des maquiladoras et centre d'une vague massive de grèves sauvages au début de 2019. En 2020, Trump a connu une augmentation stupéfiante de son total de votes dans cette région, doublant au minimum son résultat de 2016.

Des enfants de Ciudad Juarez, au Mexique, regardent à travers la barrière qui les sépare d'El Paso, au Texas, en février 2017 (Photo WSWS)

Dans le comté de Cameron, où se trouve Brownsville, Trump a remporté 48.834 voix en 2020, contre 29.472 en 2016. Dans le comté d'Hidalgo, où se trouve McAllen, Trump a remporté 89.991 voix, soit près du double de son total de 2016 (48.642 voix). Dans le comté de Zapata, plus rural, Trump a remporté 2032 voix et a remporté le comté, doublant son vote par rapport à 2016 (1029 voix). Trump a presque quadruplé son vote dans le comté de Starr, en remportant 8224 voix contre 2224 en 2016.

Ancienne région du charbon, la Virginie-Occidentale: les comtés de Wyoming, McDowell et Mingo

Le soutien à Trump en Virginie-Occidentale n'est pas un secret, mais il est à noter que dans la partie sud de cet État à faible participation électorale, un nombre croissant d'électeurs ont soutenu Trump en 2020. Dans le comté de Wyoming, Trump a fait passer son vote de 6547 à 7254, de 4629 à 5125 dans le comté de McDowell et de 7911 à 8521 dans le comté de Mingo. Le vote démocrate est resté le même dans ces comtés.

Production automobile rurale: le comté de Howard en Indiana

Le siège du comté de Howard est Kokomo, où se trouvent plusieurs usines automobiles, dont l'énorme usine de transmission de Kokomo exploitée par Fiat-Chrysler. Kokomo est une ville industrielle de taille moyenne, dominée par une grande pauvreté et une exploitation extrême, et elle soutient traditionnellement les candidats républicains au niveau national. En 2020, 26.400 habitants du comté de Howard ont voté pour Trump, une participation record pour ce comté, contre 13.270 pour Biden.

Ces régions sont démographiquement différentes, et par conséquent ni les origines ethniques ni le clivage ville-campagne ne peuvent expliquer le passage à Trump.

Nombre de voix pour Trump dans les grands comtés en 2016 et 2020

Les comtés de Virginie-Occidentale ainsi que ceux de Jefferson et de Howard en Ohio sont majoritairement blancs, tandis que les comtés de la vallée du Rio Grande sont majoritairement hispaniques. La ville de Youngstown, en Ohio, située dans le comté de Mahoning, est à peu près à moitié blanche et à moitié noire, bien que le comté dans son ensemble soit majoritairement blanc.

Nombre de voix pour Trump dans les petits comtés en 2016 et 2020

Les comtés de Virginie-Occidentale sont essentiellement ruraux, tandis que les comtés de Mahoning, Jefferson et deux du Texas (Cameron et Hidalgo) abritent des villes de taille moyenne.

Effondrement des fiefs du Parti démocrate

Toutes ces régions, à l'exception du comté de Howard, en Indiana, sont d'anciens bastions du Parti démocrate. Dans le comté de Mahoning, en Ohio, une majorité d'électeurs a soutenu le candidat républicain en 2020, pour la première fois depuis 1956, lorsque Dwight Eisenhower était candidat. Les comtés de Virginie-Occidentale ont régulièrement voté à plus de 65 % pour le Parti démocrate jusqu'au milieu des années 2000. La vallée du Rio Grande était considérée comme une région démocrate fiable dans un État autrement républicain depuis plusieurs décennies.

Ces régions partagent d'autres points communs. Elles sont profondément appauvries et ravagées par la crise sociale. Près de 55 % de la population de la vallée du Rio Grande se trouve sous le seuil de pauvreté fédéral. McAllen et Brownsville, dans les comtés de Hidalgo et Cameron, sont les première et deuxième villes les plus pauvres des États-Unis, selon les données du recensement de 2010.

Une association locale à but non lucratif décrit la situation dans le sud de la Virginie-Occidentale comme suit: «Le comté de Mingo a la distinction douteuse de se classer dernier des 55 comtés de Virginie-Occidentale en ce qui a trait aux comportements néfastes pour la santé, notamment le tabagisme, l'obésité, la consommation excessive d'alcool, les naissances chez les adolescentes et les décès dus aux accidents de la route.» Le taux de pauvreté des enfants a augmenté de 20 % entre 2010 et 2017. Des conditions similaires prévalent dans les comtés du Wyoming et de McDowell.

Le comté de Howard, dans l'Indiana, vient de connaître sa plus forte période de surdose de drogue au premier trimestre 2020. En juillet, le comté a manqué d'argent pour effectuer des autopsies sur les morts. En 2015, le World Socialist Web Site a rencontré des travailleurs de l'automobile sans domicile fixe vivant près des usines de Kokomo.

Le stationnement des employés de l'usine de transmission de Kokomo vu tôt le matin

En 2019, Youngstown, en Ohio, avait le deuxième taux de pauvreté le plus élevé du pays, avec 37,9 %. Il s'agit d'une augmentation de 7 % par rapport à 2018, soit en un an seulement. 57 % des enfants y vivent dans la pauvreté, et le comté a un taux de logements vacants vingt fois supérieur à la moyenne nationale. Dans le comté de Jefferson, en Ohio, le revenu par habitant n'est que de 16.476 dollars. L'Ohio a le deuxième taux de surdose le plus élevé au pays – derrière la Virginie-Occidentale – soit le double de la moyenne nationale.

Depuis des décennies, les syndicats supervisent des reculs et des suppressions d'emplois en masse

L'est de l'Ohio et le sud de la Virginie-Occidentale sont particulièrement frappés par les pertes massives d'emplois, des dizaines de milliers d'emplois dans le secteur du charbon ayant été supprimés au cours des dernières décennies. La population de Youngstown a chuté de 60 % entre 1960 et 2010, alors que celle de Steubenville a fondu de moitié au cours de la même période, en raison de la fermeture des aciéries de la région. En 1977, Youngstown Sheet & Tube a supprimé 40.000 emplois en une seule journée, lors de ce qu’on a appelé le «Black Monday».

Sections de l'ancienne aciérie de Weirton démolies et mises à la ferraille

Faut-il s'étonner que ces régions, dirigées pendant des décennies par le Parti démocrate, puis abandonnées à leur sort au fur et à mesure que la situation s'est aggravée, votent maintenant pour un candidat qui prétend s’opposer à l'establishment politique? En l'absence de toute représentation politique pendant de nombreuses décennies et dans des conditions de mensonges médiatiques constants et d'attaques contre l'éducation publique, il ne faut pas s'étonner que de nombreux travailleurs soient désorientés et expriment leur colère en votant pour le milliardaire Trump.

Ces régions dévastées ont été autrefois le centre de grands épisodes historiques de la lutte des classes. Des grèves massives dans les aciéries ont ainsi secoué l'est de l'Ohio, donnant aux métallurgistes l'un des plus hauts niveaux de vie de toute la classe ouvrière.

Les comtés miniers de la Virginie-Occidentale pour leur part ont été le centre de violents conflits de travail, donnant à des comtés comme celui de Mingo le surnom de «Bloody Mingo». En 1936-1937, des grèves sauvages ont balayé le centre de l'Indiana. À bien des endroits, ceux qui votent pour Trump sont les enfants ou les petits-enfants de ceux qui se sont battus dans ces luttes sociales de masse, mais qui ont été victimes d’une atteinte catastrophique à leurs conditions de vie.

Mineurs en grève montrant une bombe larguée par le gouvernement américain lors de la bataille de Blair Mountain en 1921, conflit qui s'est déroulé à la limite des comtés de Mingo et Wyoming

Les syndicats, qui étaient autrefois des institutions puissantes dans ces régions, ont supervisé des suppressions d'emplois massives et, décennie après décennie, des reculs justifiés comme étant nécessaires pour «sauver» les emplois restants jusqu'à ceux-ci soient aussi supprimés. Le fait que de nombreux travailleurs soient si désorientés politiquement qu'ils votent pour un escroc comme Trump est avant tout le résultat d’avoir été trompés par les syndicats, qui ont craché les idées du nationalisme et du chauvinisme anti-immigrants pendant 40 ans. Dans la mesure où la xénophobie et le chauvinisme de Trump ont trouvé un terreau fertile, c'est avant tout la faute des syndicats.

Les travailleurs ont donné une chance à Barack Obama en 2008

Les médias du monde des affaires réprimandent les travailleurs de ces régions pour ne pas avoir suffisamment apprécié Barack Obama. Ils présentent leur hostilité envers l'ancien président comme un signe de racisme et de réaction politique.

En fait, les comtés de Jefferson et de Mahoning en Ohio ont tous deux voté pour Obama, et deux à trois fois plus de personnes dans le sud de la Virginie-Occidentale ont voté pour Obama en 2008 que pour Biden en 2020. Les habitants du comté de Howard, dans l'Indiana, ont voté pour Obama en 2008, lorsqu'il a remporté l'État, environ 50 % de plus qu'ils n'ont voté pour Biden en 2020, lorsque Trump a remporté l'État par une marge de 57-41.

Baisse dans la part des voix pour les démocrates, Obama en 2008 par rapport à Biden en 2020

Le fait que Trump ait pu capitaliser sur l'hostilité envers Obama est le résultat direct du caractère férocement anti classe ouvrière de l’administration de ce dernier. Dans la vie des travailleurs de ces comtés, les années 2009 à 2017 ont été marquées par une augmentation significative de la pauvreté, des faillites hypothécaires et des surdoses de drogues, et une diminution de leur espérance de vie. Les fils et les filles sont revenus des guerres Obama-Bush, dévastés par le trouble de stress post-traumatique, et de plus en plus nombreux à s'ôter la vie ou à se tourner vers la drogue et l'alcool.

Le soutien à Bernie Sanders en 2016 s'est effondré en 2020

À la fin des deux mandats d'Obama, de nombreux travailleurs de ces comtés ont voté pour Bernie Sanders, contredisant l'affirmation mensongère selon laquelle ces régions sont désespérément réactionnaires et hostiles au socialisme. Mais le soutien important accordé à Sanders en 2016 s'est effondré en 2020.

En Ohio, par exemple, Sanders a remporté 513.549 voix lors des primaires démocrates de 2016, mais seulement 142.544 lors des primaires de 2020. Le soutien à Sanders dans le comté de Mahoning est passé de 14.066 en 2016 à 2956 en 2020. Dans le comté de Jefferson, Sanders a remporté 3353 voix en 2016, mais seulement 693 en 2020.

En Virginie-Occidentale, Sanders a battu Hillary Clinton en 2016 par une marge de 123.860 voix contre 86.354, mais a perdu contre Joe Biden en 2020 par une marge de 122.468 voix contre 22.778. Sanders avait abandonné la course de 2020 avant les primaires de Virginie-Occidentale.

Baisse du soutien à Bernie Sanders, 2016 et 2020

Bien qu'il ne soit certainement pas vrai que tous les électeurs de Trump aient soutenu sa candidature après avoir voté pour Sanders en 2016, ces chiffres montrent qu'il y a une forte volonté de lutter contre l'inégalité et, comme Sanders l'a dit à l'époque, contre l'«establishment» du Parti démocrate. La plupart des partisans de Sanders dans ces régions, cependant, ont été à juste titre dégoûtés par son effort pour sauver le Parti démocrate détesté et pour élire Clinton, et ils ont par conséquent décidé de ne plus le soutenir en 2020.

La lutte pour un parti socialiste révolutionnaire

Ces changements montrent clairement que les travailleurs qui ont soutenu Trump ne peuvent pas être rejetés comme n'étant rien d'autre qu'une masse de fascistes, ou, comme l'a dit Hillary Clinton, un «groupe lamentable».

Il faut gagner ces travailleurs sur la base d'un véritable programme visant à confisquer la richesse de l'aristocratie financière et à la distribuer afin de répondre aux besoins des larges pans de la classe ouvrière qui ont été victimes pendant des décennies des attaques des démocrates et des républicains sur leurs conditions sociales. Comme Léon Trotsky l'a constamment souligné dans ses écrits sur l'Espagne, la France et l'Allemagne, seul un programme d'action résolu et révolutionnaire – et non des appels à l'autoréforme du Parti démocrate comme le fait le parti des Democratic Socialists of America (DSA) – est capable de gagner ceux qui considèrent à tort que Trump est un opposant au statu quo politique.

Le Socialist Equality Party s'oppose aux racialistes et aux partisans des politiques identitaires qui accusent les «blancs» d'avoir voté pour Trump. Un tel discours ne peut que propager l'animosité raciale. Le développement d'un mouvement socialiste indépendant des deux grands partis bourgeois est nécessaire pour élever le niveau culturel de toutes les sections de la classe ouvrière, les former à l'histoire de la lutte des classes et les convaincre de la nécessité de l'unité raciale et internationale de la classe ouvrière contre le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 10 novembre 2020)

 

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