La police sévit contre les manifestants thaïlandais revendiquant des droits démocratiques

Par Peter Symonds
12 novembre 2020

La police anti-émeute s'est affrontée dimanche avec des milliers de manifestants à Bangkok, la capitale thaïlandaise, alors qu'ils essayaient de remettre des lettres exposant leurs doléances et leurs revendications au roi Maha Vajiralongkorn. Les manifestations continuelles, principalement composées d'étudiants et de jeunes, exigent la démission du Premier ministre Prayuth Chan-ocha et de son gouvernement soutenu par l'armée, une nouvelle constitution et une réforme de la monarchie.

Les manifestants se sont rassemblés au Monument de la démocratie, avant de marcher vers le Grand Palais, où ils prévoyaient de remettre leurs lettres. Si la police a estimé le nombre de participants à 7 000, les journalistes de Reuters ont estimé leur chiffre à plus de 10 000. Après que les manifestants aient franchi les lignes de police et écarté l'un des bus érigés en barrière, la police a utilisé des canons à eau et des policiers anti-émeute pour les disperser.

Un manifestant, Thawatchai Tongsuk, a déclaré à Associated Press: «Si la police avait cédé, je pense que les dirigeants auraient soumis les lettres et auraient ensuite terminé l’action. Tout le monde rentrerait chez soi […] Plus ils utilisent la violence, plus les gens se joindront aux manifestations ».

Les manifestations se poursuivent depuis des mois malgré l'arrestation de dirigeants de la contestation et l'imposition de l'état d'urgence. De larges couches de jeunes ont participé à ce qui a été un mouvement politiquement diffus englobant tout, des références aux Hunger Games et à Harry Potter à des militants réclamant des droits pour les homosexuels. La motivation sous-jacente, cependant, est l'hostilité à la domination politique de l'armée de concert avec la monarchie, la bureaucratie d'État et des secteurs clés du patronat.

Les manifestants occupent une route principale alors qu'ils se rassemblent à un carrefour à Bangkok, en Thaïlande, le 15 octobre 2020 [source: AP Photo / Sakchai Lalit]

Le Premier ministre Prayuth a dirigé, en tant que commandant en chef de l'armée, le coup d'État militaire de 2014 qui a renversé le gouvernement Pheu Thai du Premier ministre Yingluck Shinawatra, et a été installé à la tête de la junte militaire. Yingluck Shinawatra et son frère milliardaire Thaksin Shinawatra, évincé de son poste de Premier ministre par le coup d'État militaire de 2006, représentent eux, des secteurs du patronat dont les intérêts ont été entravés par la domination des élites traditionnelles de Bangkok.

Si une élection a finalement eu lieu l'année dernière, ce fut en vertu d'une constitution anti-démocratique élaborée par l'armée, qui a trafiqué une chambre haute de 250 sièges en y mettant des militaires et a permis l'installation d'un «Premier ministre extérieur» - c'est-à-dire non élu. Prayuth, qui ne s'est pas présenté aux élections, a été nommé par une séance conjointe de la chambre haute et d’une chambre basse de 500 sièges. Même dans ces conditions, le parti militaire Palang Precharath n’est arrivé qu’en deuxième position aux élections. Il a dû magouiller pour obtenir un soutien suffisant pour installer comme Premier ministre Prayuth, qui a officiellement pris sa retraite de l'armée,.

Les manifestants ont publiquement critiqué la monarchie, qui a été le pilier politique des élites de Bangkok. Ce faisant, ils risquent des peines de prison allant jusqu'à 15 ans en vertu d’une loi draconienne de lèse- majesté - dont l'abrogation est une de leurs revendications. La monarchie est devenue encore plus impopulaire après l'installation du roi Maha Vajiralongkorn en 2006, après la mort de son père. Le roi, qui passe la plupart de son temps en Allemagne, a essayé de consolider son contrôle personnel sur les immenses actifs de la Couronne et sur des éléments de l'armée.

La manifestation de dimanche avait pour but de dévoiler la vacuité des propos du roi une semaine auparavant. Lors d'un rassemblement de milliers de royalistes devant le Grand Palais, un journaliste a demandé au roi ce qu'il avait à dire aux manifestants. « Nous les aimons tous de la même manière », avait-il déclaré, ajoutant que la Thaïlande était une terre de compromis, laissant entendre que des concessions pourraient être possibles.

Le gouvernement, cependant, n'a pas avancé dans ce sens. Sur fond d'un mouvement de protestation en plein essor, Prayuth a abrogé l'état d'urgence au début du mois et a tenté d'établir une «consultation nationale» dénuée de sens, visant à obtenir l'aide des partis d'opposition. Mais il a catégoriquement refusé de démissionner. Les dirigeants de la contestation ont rejeté toute participation à un tel processus.

Le New York Times acité un royaliste de droite et magnat de l'édition, Sondhi Limthongkul, qui avait, fin octobre, appelé les militaires à intervenir directement pour restaurer la stabilité et protéger la monarchie. « Je considère qu'un coup d'État n'est pas une mauvaise chose », avait-t-il déclaré. Sondhi a joué un rôle central dans la mobilisation du mouvement royaliste ‘chemise jaune’ d’opposition à Thaksin Shinawatra, ouvrant la voie à son renversement en 2006.

Prayuth a refusé d'exclure un coup d'État, affirmant fin octobre qu'il ne déterminerait pas s'il y aurait «un coup d'État ou s'il n'y en aurait pas». En réalité, un « coup d'État » militaire ne ferait rien de plus que remanier le personnel du régime, qui est effectivement contrôlé par l'armée de toute façon. Mais les militaires seraient lâchés une fois de plus dans les rues pour réprimer les manifestations, y compris par la violence. En 2010, les militaires ont violemment réprimé les manifestations prolongées des ‘chemises rouges’ pro-Shinawatra, tuant au moins 90 personnes et en blessant des centaines.

L'absence de programme politique clair est le plus grand danger auquel sont confrontés les manifestants. Ceux-ci continuent d’avoir des illusions dans les partis d'opposition - y compris le parti Pheu Thai des Shinawatras et le parti plus petit Move Forward (MFP) qui, en tant que Future Forward Party, avait remporté un vote important des plus jeunes aux élections de 2019. Comme Pheu Thai, cependant, le MFP représente des milieux de la grande entreprise qui cherchent à mettre fin à la domination des élites traditionnelles.

Le fondateur du Future Forward Party, Thanathorn Juangroongruangkit, qui a été disqualifié du Parlement plus tôt cette année sur des accusations forgées de toutes pièces, a une fortune personnelle de 180 millions de dollars. Il a été un haut dirigeant du Thai Summit Group, fondé par son père et le plus grand fabricant de pièces automobiles du pays.

Les jeunes doivent se tourner vers une perspective politique différente. Partout dans le monde, les classes dirigeantes, confrontées à des crises économiques et sociales croissantes, ont recours de plus en plus à des formes autoritaires de gouvernement pour contenir et réprimer l'opposition croissante de la classe ouvrière. La lutte pour les droits démocratiques en Thaïlande est intimement liée à une orientation vers la classe ouvrière et non vers des politiciens du type Thanathorn Juangroongruangkit et leurs partis, et à un programme socialiste pour abolir le capitalisme.

(Article paru en anglais le 11 novembre 2020)

 

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