Derrière le retard dans les résultats des élections américaines

Par Joseph Kishore
11 novembre 2020

Il n’y a aucune raison légitime au retard continu dans l’annonce des résultats des élections de 2020 et de la victoire du candidat du Parti démocrate Joe Biden.

Biden a une avance de plus de quatre millions sur le vote populaire, et il est en bonne voie pour remporter le Collège électoral par une large marge. En Pennsylvanie, il mène actuellement de plus de 28.000 voix, et son avance augmente régulièrement à mesure que l’on comptabilise les bulletins par correspondance provenant des zones à prédominance démocrate de l’État. Une victoire dans cet État seulement lui donnerait les voix nécessaires au sein du collège électoral.

Cependant, aucune grande chaîne d’information ne s’est déclarée en faveur de Biden. Biden, tout en disant dans un discours que «les chiffres étaient clairs», n’a pas non plus déclaré sa victoire, même si Trump, qui a clairement perdu lui, l’a fait.

Democratic presidential candidate former Joe Biden speaks November 5, 2020, in Wilmington, Delaware with Kamala Harris [Credit: AP Photo/Carolyn Kaster]

La seule publication qui a dit que la Pennsylvanie avait élu Biden est Vox, et son explication en montre clairement les raisons, disponibles à tous les autres réseaux. Drew McCoy, président du Decision Desk, partenaire de Vox pour l’élection, a expliqué vendredi matin: «La course est terminée, en ce qui concerne notre estimation, à cause des totaux de votes qui viennent de Philadelphie.» Il a ajouté: « il est devenu assez évident qu’au fur et à mesure que les votes restants à travers l’état et à Philadelphie seront comptés, l’avance de Biden continuera de croître». McCoy a déclaré que lorsque le dernier vote sera compté, Biden aura gagné l’État «probablement dans une fourchette de 1 à 2 pour cent», bien au-dessus du niveau nécessitant un recomptage.

Le retard dans l’annonce des résultats est une décision politique calculée, qui ne peut que profiter à l’extrême droite. Actuellement, des discussions intenses ont lieu en coulisses sur la manière de résoudre la crise politique sans précédent des États-Unis et sur la composition de tout futur gouvernement Biden, les républicains obtenant des concessions sur sa composition.

Pendant ce temps, Trump intensifie ses propres conspirations pour rester au pouvoir. Il a déclaré vendredi à son personnel de campagne qu’il refuserait de concéder l’élection, quelle que soit l’issue du vote. Son but est de créer un récit «coup de poignard dans le dos» qui créera les meilleures conditions pour le développement d’un mouvement fasciste, qu’il soit président ou non.

La campagne de Trump a intenté des procès dans le Michigan et en Pennsylvanie pour faire rejeter des bulletins de vote. Elle cherche à obtenir un recompte dans le Wisconsin et prévoit d’aller à la Cour suprême dont fait partie la dernière candidate de Trump, Amy Coney Barrett. Trump a choisi David Bossie pour mener sa bataille juridique. Bossie, conspirateur politique de longue date, avait dirigé l’enquête de la Commission parlementaire sur l’affaire Whitewater sous le gouvernement Clinton.

Trump et ses alliés parlent le langage de la guerre civile. Jeudi, Stephen Bannon, ami de longue date de Trump, a demandé que la tête du directeur de l’Institut national de la santé Anthony Fauci et celle du directeur du FBI Christopher Wray soient mises sur des piques et exposées devant la Maison-Blanche «en guise d’avertissement».

Si la situation était inversée, il ne fait aucun doute que les républicains auraient déjà déclaré la victoire et que les démocrates l’auraient concédée. En 2000, les démocrates ont capitulé sur l’intervention de la Cour suprême pour décider de l’élection de George W. Bush par arrêt du recompte en Floride, où Bush n’avait qu’une avance de 537 voix. Dans son discours de concession, Gore avait appelé tous les Américains «à s’unir derrière notre prochain président» avant de disparaître de la scène politique.

Lors des élections de 2016, Hillary Clinton avait cédé à Trump aux petites heures du matin suivant le jour du scrutin. Au moment de la concession, les grandes chaînes d’information n’avaient même pas encore annoncé de résultats dans les principaux États « champ de bataille » Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin. La majorité finale de Trump dans ces États était extrêmement étroite: 10.000 voix au Michigan, 20.000 au Wisconsin et moins de 40.000 en Pennsylvanie.

Aujourd’hui, alors que Trump intensifie sa conspiration pour rester au pouvoir, les démocrates rampent à quatre pattes en lançant des bromures et des soporifiques sur la «patience» et la nécessité de faire «baisser la température» et de «garder la foi».

Dans ses brèves remarques de vendredi, Biden n’a fait aucune référence à Trump ou à ses conspirations. Il a de nouveau répété son «nous pouvons être adversaires, mais nous ne sommes pas des ennemis» et dit que sa responsabilité serait « de représenter la nation toute entière». Dans le contexte de la politique bourgeoise, cela signifie un gouvernement d’unité nationale efficace avec les républicains. Biden entretient une relation étroite avec le leader de la majorité au Sénat républicain, Mitch McConnell, avec qui il se serait déjà entretenu.

Une autre figure dans les coulisses des négociations est le président de la Commission judiciaire du Sénat, Lindsey Graham. Vendredi matin, Graham a déclaré son soutien aux efforts de Trump pour voler l’élection, en faisant personnellement don de 500.000 dollars aux actions en justice qui visent à renverser le vote en Pennsylvanie, au Michigan et au Nevada.

Plus tard le même jour, Graham a déclaré qu’il travaillerait avec un gouvernement Biden, dans certaines conditions. «Quand il s’agira de trouver un terrain d’entente, je le ferai», a déclaré Graham aux journalistes. «Le vice-président mérite un cabinet. Je lui donnerai mon avis sur les personnes pour lesquelles je pourrais voter comme secrétaire d’État, procureur général…» En d’autres termes, les Républicains réclament un droit de veto sur la composition du futur gouvernement Biden.

La réponse des Démocrates à la crise post-électorale est conforme à ce qu’a été toute leur opposition à Trump ces quatre dernières années. Suite à la déclaration d’Obama que l’élection était une « mêlée intra-muros » entre deux camps d’une même équipe, les démocrates ont collaboré avec Trump sur tous les aspects essentiels de la politique intérieure. Ils ont travaillé à subordonner l’opposition populaire de masse à Trump à la campagne anti-russe de puissantes factions de l’armée et des services de renseignement.

Pendant la campagne électorale, les démocrates ont fait tout ce qu’ils ont pu pour dissimuler le complot de Trump et son incitation à la violence fasciste, alors même qu’il comportait des efforts pour renverser des États dirigés par eux et exécuter des gouverneurs démocrates.

La réaction des démocrates est déterminée par les intérêts de classe qu’ils représentent. Ils sont un parti de Wall Street et de l’armée. Leur plus grande crainte est de faire ou de dire quoi que ce soit qui puisse encourager l’agitation populaire. Le conflit au sein de la classe dirigeante doit être résolu à huis clos et sur une base aussi à droite que possible.

Le Parti démocrate, sous un futur gouvernement Biden, se concentrera entièrement sur l’attaque de la gauche. Quelques jours seulement après l’élection, il avance déjà la ligne que l’élection présidentielle était très disputée et qu’ils ont perdu du terrain à la Chambre parce qu’ils avaient été perçus comme étant trop à gauche.

La députée Abigail Spanberger, l’une des principales démocrates venues de la CIA, a dénoncé avec colère le socialisme lors d’une conférence téléphonique avec d’autres députés démocrates mercredi. «Nous ne devons plus jamais utiliser les mots socialiste et socialisme… C’est important, et nous avons perdu de bons membres à cause de cela.» Les démocrates devaient revenir «aux fondamentaux», a insisté Spanberger, voulant dire qu’ils devaient se concentrer sur les questions qui préoccupent les militaires et le renseignement.

Les républicains vont déterminer toute législation proposée par les démocrates sous un gouvernement Biden. Politico écrit: «Le résultat encore incertain des élections oblige à réévaluer de fond en comble quelles politiques et quels membres du cabinet pourront obtenir le soutien nécessaire des républicains. Les démocrates craignent ne pas pouvoir atteindre des objectifs généraux comme la réforme globale de l’immigration, le droit de vote et la lutte contre le changement climatique. Des objectifs encore plus immédiats, comme l’adoption d’un plan d’aide de plusieurs milliers de milliards de dollars, nécessiteront plus de compromis que ne le souhaitaient de nombreux membres du parti».

Autrement dit, un gouvernement Biden sera un gouvernement d’austérité brutale. Cela n’est pas surprenant. C’était l’intention des démocrates depuis le début. Au cours de la campagne, ils n’ont proposé aucun programme pour faire face à la pandémie de coronavirus ou à la crise sociale massive produite par la politique de la classe dirigeante.

Pendant la campagne électorale, les groupes de pseudo-gauche à la périphérie du Parti démocrate ont beaucoup parlé du fait qu’une victoire de Biden créerait un «espace» pour la mise en œuvre d’une réforme sociale. Biden n’a même pas encore été déclaré vainqueur que ces affirmations sont déjà démasquées comme une fraude politique.

(Article paru d’abord en anglais le 7 novembre 2020)

 

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