L’opposition biélorusse déclare une grève générale contre le gouvernement de Loukachenko

Par Clara Weiss
29 octobre 2020

L’impasse entre l’opposition pro-UE et pro-OTAN, et le régime d’Alexandre Loukachenko en Biélorussie est entrée dans une nouvelle phase avec une grève générale qui a été déclarée par l’opposition lundi. Dimanche, plus de 100.000 manifestants avaient de nouveau exigé que Loukachenko, qui prétend avoir remporté les élections présidentielles du 9 août, se retire. Ils ont été accueillis par la police anti-émeute qui a lancé des grenades assourdissantes dans la foule et arrêté au moins 500 personnes.

La même nuit, Loukachenko a ignoré un «ultimatum» de départ lancé par la leader de l’opposition Svetlana Tikhanovskaya, qui prétend avoir gagné l’élection présidentielle et vit en exil en Lituanie depuis le mois d’août. L’opposition affirme que des dizaines de milliers de travailleurs et d’étudiants se sont joints à son appel à la grève générale lundi. Cependant, il semble que ce soient surtout les étudiants et les lycéens qui ont débrayé et manifesté.

Dans la capitale Minsk, une grande foule d’étudiants s’est rassemblée devant l’Université d’État biélorusse (BGU), chassant les forces de sécurité et bloquant les rues du centre-ville. Des travailleurs de la communication, ainsi que des travailleurs médicaux de six différents hôpitaux de la ville, se seraient joints à la manifestation. Sur les médias sociaux, des images ont circulé, montrant les protestations et les débrayages d’étudiants et de lycéens de tout le pays. De nombreux cafés, restaurants et bibliothèques auraient également fermé. À Minsk et dans d’autres villes, des retraités se sont joints aux grandes manifestations anti-Loukachenko.

Rassemblement contre Loukachenko à Minsk le 25 octobre (Crédit: Homoatrox)

La chaîne NEXTA Telegram a affirmé que de nombreux cheminots se sont également joints à la grève, ce qui a entraîné des retards importants des trains le lundi. NEXTA, qui est devenue la principale chaîne d’opposition, est dirigée par un jeune blogueur biélorusse issu d’une fondation de Varsovie financée par le gouvernement polonais d’extrême droite du Parti loi et justice (PiS).

NEXTA a également rapporté qu’à Grodno Azot, une usine d’engrais chimiques située dans l’ouest du pays, 200 travailleurs ont manifesté lundi matin pour soutenir la grève. On a arrêté au moins 50 d’entre eux. Mardi, l’opposition a appelé à un «boycott économique» du régime, notamment par le biais d’un boycott des entreprises dirigées par des personnalités de l’entourage de Loukachenko, la réduction générale des achats et le refus de payer les services publics pendant deux mois.

La vague de grèves d’août et début septembre avait mené l’économie du pays au «bord de l’effondrement», selon une analyse du quotidien économique allemand Handelsblatt, coûtant des milliards de dollars. Le PIB biélorusse était inférieur à 60 milliards de dollars en 2019. Les comités de grève qui se sont formés à l’époque ont depuis été dissous ou se sont effondrés, selon les médias.

Jusqu’à présent, il ne semble pas que les grèves aient pris une dimension aussi importante qu’en août. Cependant, le régime de Loukachenko craint clairement la propagation des grèves dans la classe ouvrière et le mouvement de la jeunesse, et se prépare à une répression violente des protestations. S’adressant à ses ministres mardi, Loukachenko a mis en garde contre une «radicalisation» en cours et a déclaré que le gouvernement était confronté à une «guerre terroriste» de la part de «gangs criminels organisés».

Il a insisté pour dire les manifestants avaient «franchi une ligne rouge» et a donné ces instructions à son cabinet: «N’essayez pas de convaincre qui que ce soit — ni les travailleurs, ni les étudiants, ni les enseignants, ni les médecins, ni les travailleurs du secteur public… Ceux qui se sont joints illégalement à des manifestations non autorisées ont perdu leur droit d’être étudiants. Envoyez-les dans l’armée ou mettez-les à la rue, mais ils doivent être retirés des universités. Même punition pour les enseignants, ils sont peu nombreux, mais ceux qui se comportent de manière dégoûtante dans les universités [doivent être renvoyés]. Je le répète: n’essayez pas de demander ou de convaincre qui que ce soit. Cela ne sert à rien… Je lance un nouvel appel aux parents d’enfants dans les écoles et les collèges: retirez vos enfants de la rue, sinon cela fera mal».

Le gouvernement russe a refusé de commenter la situation et insiste sur le fait qu’il ne donne à Loukachenko aucun conseil sur la manière de gérer la contestation et les grèves. Cependant, il a été rapporté que le 22 octobre, le chef des services secrets russes, Sergey Naryshkin, avait visité le palais de Loukachenko.

Il est évident que les grèves préoccupent beaucoup le régime, y compris le régime russe. Le fait est que Loukachenko, après 11 semaines de protestations, n’a pas été en mesure d’arrêter le mouvement. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a noté lundi: «Bien sûr, nous suivons la situation. Il est extrêmement important pour nous que les usines de Biélorussie fonctionnent de manière fiable et opportune».

Le journal en ligne Gazeta.Ru a publié une analyse qui évalue les retombées potentielles des grèves de grande envergure en Biélorussie pour l’économie russe. Environ 45 pour cent de toutes les exportations biélorusses sont destinées à la Russie. La Russie est particulièrement dépendante de la fabrication biélorusse de tracteurs et de pièces détachées pour l’industrie de la défense russe, et importe également de Biélorussie une grande quantité de produits laitiers. La plus grande crainte à Moscou, selon Gazeta.Ru, est que des grèves puissent avoir un impact sur le fonctionnement de l’oléoduc Druzhba, qui achemine le pétrole russe vers l’Union européenne (UE) via la Biélorussie. L’économie russe a déjà été déjà durement touchée par la pandémie de COVID-19, et son PIB devrait diminuer de 9 pour cent cette année.

Cependant, plus encore que l’impact économique des grèves en Biélorussie, l’oligarchie russe craint qu’elles ne se propagent aux travailleurs en Russie. La colère sociale et politique à l’égard de l’appauvrissement massif de la population et de la politique d’«immunité collective» à l’égard du coronavirus est vive dans la classe ouvrière russe.

Les travailleurs de Biélorussie, de Russie et de toute la région font face aux mêmes problèmes économiques, politiques et sociaux, en raison de décennies de stalinisme et de la restauration du capitalisme par la bureaucratie stalinienne. Cependant, toute lutte pour le progrès social et politique nécessite l’intervention indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste et international.

Une telle lutte est impossible sans une rupture politique consciente d’avec l’opposition droitière de Tikhanovskaya, qui est fortement nationaliste, anticommuniste et soutenue par les puissances impérialistes. Malgré ses appels limités au mécontentement social et économique généralisé, l’opposition est profondément hostile à la classe ouvrière. Elle s’exprime au nom des sections de la classe moyenne dominante et supérieure de Biélorussie, qui cherchent à promouvoir leurs propres intérêts sociaux en intégrant davantage le pays dans l’UE et dans l’OTAN.

Au début du mois d’octobre, Tikhanovskaya a rencontré le président français Emmanuel Macron ainsi que la chancelière allemande Angela Merkel et le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas. Il ne fait aucun doute qu’à ce stade, toutes les mesures importantes prises par l’opposition sont discutées avec Berlin et Paris. L’opposition reçoit également des fonds et est en étroite discussion avec les gouvernements de Pologne et des pays baltes, qui sont tous férocement anti-russes et nationalistes.

L’impérialisme allemand, en particulier, considère la crise du régime de Loukachenko comme une occasion de renforcer sa propre influence dans la région et de miner la Russie. Dans un contexte de tensions inter-impérialistes croissantes avec les États-Unis et d’effondrement économique international, Berlin a récemment intensifié de manière significative son intervention dans l’ancien bloc soviétique. À cet égard, l’intervention agressive de Berlin dans le cas très douteux de l’opposant anti-Poutine Alexei Navalny et son soutien à l’opposition Tikhanovskaya en Biélorussie, sont du même acabit.

Les entreprises allemandes ont déjà une présence importante dans la région, qui a été transformée en plate-forme de main-d’œuvre bon marché pour l’impérialisme allemand après la restauration du capitalisme en 1989-1991. En termes de géostratégie et de préparation de la guerre contre la Russie, la Biélorussie revêt également une importance énorme. Après l’Ukraine, où Berlin et Washington ont soutenu un coup d’État d’extrême droite en 2014, la Biélorussie est le dernier pays aux frontières occidentales de la Russie qui n’est pas directement aligné sur l’OTAN. Alors que Loukachenko a cherché à trouver un équilibre entre l’OTAN et la Russie ces dernières années, l’installation d’un régime ouvertement pro-occidental à Minsk signifierait un coup géostratégique majeur contre Moscou. L’Allemagne, ainsi que les États-Unis, cherche également à réduire l’influence de la Chine, qui est devenue l’un des principaux investisseurs dans l’économie biélorusse sous Loukachenko.

(Article paru d’abord en anglais le 28 octobre 2020)

 

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