Jacobin salue la réélection du gouvernement travailliste néo-zélandais

Par Tom Peters
27 octobre 2020

La victoire électorale du Parti travailliste de la première ministre Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande a été glorifiée par le magazine Jacobin, la publication de pseudo-gauche liée aux Democratic Socialists of America (DSA), une faction du Parti démocrate.

Un article intitulé «La Jacinda-Mania n'est pas assez pour les travailleurs et les Māori de Nouvelle-Zélande, ou l'environnement», de Ben Peterson, un responsable du FIRST Union de Nouvelle-Zélande, déclare que la victoire des travaillistes est «une victoire pour toute la gauche politique, une victoire pleine de possibilités pour d'autres victoires». Le gouvernement, dit Peterson, peut être contraint à faire un «changement radical» pour améliorer la vie des travailleurs.

En dépit de quelques expressions de gauche et de quelques critiques modérées, l'article fait essentiellement écho à des publications comme le New York Times et The Nation, qui ont salué le gouvernement Ardern comme «progressiste» et «inclusif». Bien que Peterson ne mentionne pas les prochaines élections américaines, Ardern est largement présentée comme un modèle pour le candidat démocrate à la présidence Joe Biden, dont la campagne de droite et proguerre est soutenue par les DSA et Jacobin.

Jacinda Ardern en 2018 (Source: justice.govt.nz)

Alors que le système capitaliste traverse sa pire crise depuis la Grande Dépression, déclenchée par la pandémie de coronavirus, Jacobin présente la Nouvelle-Zélande comme la preuve supposée que les gouvernements capitalistes peuvent encore faire des réformes progressistes. Parmi les démocrates et leurs partisans, la Nouvelle-Zélande semble avoir remplacé la Suède comme exemple de pays «socialistes démocratiques». La Suède ne peut plus servir ce but depuis que son gouvernement a été le pionnier de la politique d'«immunité collective» en permettant au coronavirus de se propager. Cette politique a été adoptée par la classe dirigeante dans le monde entier, entraînant des centaines de milliers de morts.

Cependant, présenter le gouvernement Ardern comme une alternative de gauche est une falsification complète de son bilan depuis 2017.

Peterson fait l'éloge de la réponse d'Ardern à la pandémie, y compris un confinement relativement strict, mais sans mentionner qu'il n'a été mis en œuvre qu'en réponse à la pression massive de la classe ouvrière, y compris des travailleurs de la santé et des enseignants. Les pétitions en ligne exigeant un confinement ont attiré des dizaines de milliers de signatures, ce qui a fait naître le spectre d'un mouvement ouvrier se développant indépendamment des syndicats, qui se sont opposés à un confinement jusqu'à ce que le gouvernement l'impose finalement.

L'article glorifie également la réponse économique d’Ardern, affirmant qu'«un programme de subventions salariales et d'autres formes de relance ont maintenu le chômage à un niveau bien inférieur aux prévisions initiales».

En fait, le gouvernement dirigé par le Parti travailliste supervise la plus grande attaque contre la classe ouvrière depuis des générations. En quelques mois seulement, le chômage a grimpé en flèche, passant d'environ 4 % à un taux réel bien supérieur à 10 %. Et il devrait encore augmenter, avec des prévisions selon lesquelles la Nouvelle-Zélande pourrait subir une seconde récession l'année prochaine. Le revenu médian a chuté de 7,6 % cette année, la première baisse de ce type jamais enregistrée.

Le plan de relance du gouvernement, comme dans tous les autres pays, a fourni des dizaines de milliards de dollars aux grandes entreprises, tandis que la Banque de Réserve imprime jusqu'à 100 milliards de dollars pour acheter des obligations aux banques et soutenir leurs bénéfices. Les milieux financiers et économiques ont salué la victoire électorale du Parti travailliste, le considérant comme plus stable que le Parti national rival et plus à même d'imposer les mesures d'austérité drastiques qui seront nécessaires pour rembourser la dette accumulée en renflouant les riches.

Les grandes entreprises qui ont reçu des millions de dollars en soi-disant subventions salariales, avantages fiscaux et autres aides du gouvernement ont licencié des milliers de travailleurs. Les syndicats ont joué un rôle crucial en travaillant avec les employeurs et le gouvernement pour empêcher tout mouvement organisé contre les suppressions d'emplois et les restructurations favorables aux entreprises.

Le FIRST Union de Peterson, par exemple, a récemment déclaré aux travailleurs menacés de licenciement de la chaîne de magasins The Warehouse qu'ils ne pouvaient pas faire grève et a plutôt lancé des appels infructueux à l'entreprise pour qu'elle reconsidère son plan de licencier jusqu'à 1080 personnes. Le syndicat a ensuite encouragé les travailleurs à réélire le gouvernement qui avait accordé à The Warehouse 67,8 millions de dollars de subventions salariales.

Peterson affirme à tort que les travailleurs ont obtenu des gains importants au cours des trois dernières années. Il affirme qu'à la suite de la grève nationale des infirmières en 2018, le gouvernement «a considérablement amélioré la rémunération des infirmières et a ajouté des centaines de personnes dans les services». Cette grève, qui s'inscrit dans une recrudescence des luttes de la classe ouvrière en Nouvelle-Zélande et à l'échelle internationale, a été étouffée par la bureaucratie syndicale. L'Organisation des infirmières de Nouvelle-Zélande a fait passer un accord extrêmement impopulaire qui ne prévoyait aucune augmentation significative du personnel et une augmentation de salaire de seulement 3 %, gelant ainsi les salaires par rapport au coût de la vie.

Les élites dirigeantes anticipent clairement une nouvelle recrudescence des luttes de classes, que le gouvernement du Parti travailliste et les syndicats auront la responsabilité de réprimer. Déjà, le nouveau gouvernement montre des signes de nervosité quant à ce qu'il devra imposer. Bien que la majorité du Parti travailliste lui permette de gouverner seul, le parti est engagé dans des pourparlers afin d'arriver à une sorte d'accord avec le Parti vert. Apparemment, les travaillistes estiment qu'ils pourraient avoir besoin des Verts pour projeter une fausse image «progressiste» alors que le gouvernement déploie son programme de droite.

Il est significatif que Jacobin ne mentionne pas que la Nouvelle-Zélande est un allié des États-Unis ou qu'Ardern a renforcé ses liens avec l'administration Trump. Son gouvernement a qualifié la Chine et la Russie de principales «menaces» pour l'ordre international et dépense des dizaines de milliards pour moderniser et développer l'armée afin de l'intégrer dans les plans de guerre américains.

En 2017, les travaillistes ne sont arrivés au pouvoir que grâce à un accord de coalition, soutenu publiquement par l'ambassadeur américain, avec le NZ First Party, un parti raciste qui a diabolisé à plusieurs reprises les musulmans, les immigrants chinois et indiens. Le gouvernement Ardern a imposé des restrictions à l'immigration basées sur la classe sociale et s'est attaqué aux migrants pendant la pandémie, notamment en refusant d'accorder des allocations de chômage aux milliers de personnes qui ont perdu leur emploi.

Jacobin régurgite la glorification par les médias de la réponse d'Ardern au massacre de 51 musulmans en mars 2019 par le terroriste fasciste Brenton Tarrant. Selon Peterson, Ardern a fait preuve d'une «véritable préoccupation» pour les victimes et sa «réponse a constitué un rejet important du racisme et de la politique xénophobe», même si la haine anti-immigrés épousée par Tarrant était très similaire à celle de l'allié d'Ardern, NZ First.

Peterson décrit faussement NZ First comme un parti «populiste de centre droit» et ne mentionne pas ses positions racistes ou les politiques anti-immigrés que le Parti travailliste a adoptées. Ce n'est pas un hasard: les syndicats en Nouvelle-Zélande, comme aux États-Unis, sont imprégnés de nationalisme et de xénophobie. FIRST Union, tout en feignant de s'inquiéter de l'exploitation des travailleurs migrants, a à plusieurs reprises accusé les migrants d’être responsables de faire baisser les salaires et de prendre des emplois «que les Néo-Zélandais devraient avoir».

Les circonstances entourant l'attaque terroriste de Christchurch ont été délibérément dissimulées, une commission royale d'enquête s'étant déroulée entièrement à huis clos. Mais il est clair que l'attentat n'a pu avoir lieu que parce que la police et les services de renseignements australiens et néo-zélandais ont ignoré les menaces de violence répétées des groupes fascistes et de Tarrant lui-même.

La principale réponse du gouvernement Ardern au massacre, que Jacobin approuve, a été d'introduire des pouvoirs accrus pour l'État afin de censurer le contenu «extrémiste» sur les médias sociaux – des pouvoirs qui seront inévitablement utilisés contre les groupes de gauche et les travailleurs.

Les positions de Jacobin sur le massacre de Christchurch sont en accord avec ses efforts pour minimiser le danger de la violence fasciste aux États-Unis, y compris le complot inspiré par Trump pour kidnapper et tuer la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer. Le magazine vise à semer la complaisance afin de subordonner les travailleurs et les jeunes aux partis politiques des grandes entreprises: les travaillistes en Nouvelle-Zélande et les démocrates aux États-Unis. Ce sont les politiques de ces partis qui créent les conditions de la croissance de l'extrême droite.

La réponse jubilatoire de la pseudo-gauche internationale à la réélection d'Ardern met en évidence le fossé qui les sépare du socialisme et de l'internationalisme véritables. Ces groupes représentent des sections de la classe moyenne, y compris la bureaucratie syndicale, qui visent à améliorer leur position au sein du capitalisme aux dépens des travailleurs.

Le gouvernement Ardern promet d'élever le rôle des syndicats en tant que force de police industrielle, par le biais d'un mécanisme corporatiste de fixation des salaires appelé de manière trompeuse «Fair Pay Agreements». Peterson salue cette politique, sans mentionner que son but est d'interdire les grèves pendant les négociations salariales à l'échelle du secteur impliquant les syndicats, les employeurs et l'État.

Les travailleurs et les jeunes à l'échelle internationale ne doivent pas être trompés par la promotion par la pseudo-gauche du Parti travailliste néo-zélandais et des Verts. Ardern formera un gouvernement de droite qui entrera inévitablement en conflit avec la classe ouvrière, qui cherchera à lutter contre l'atteinte historique à son niveau de vie, et contre la menace de guerre et l'extrême droite. Il est essentiel de dénoncer les mensonges de Jacobin et d'autres publications similaires afin de construire la direction socialiste nécessaire à la préparation des luttes révolutionnaires à venir.

(Article paru en anglais le 25 octobre 2020)

 

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