Après les critiques de la Turquie à l’égard de la loi française sur l’Islam

La France rappelle son ambassadeur en Turquie

Par Alex Lantier
27 octobre 2020

Dimanche, le ministère français des Affaires étrangères a annoncé que l’ambassadeur de France en Turquie Hervé Magro sera rappelé à Paris pour des consultations en raison des critiques du président turc Recep Tayyip Erdoğan dirigées à l’encontre du président français Emmanuel Macron.

Cet échange entre deux États membres de l’OTAN met en évidence les tensions qui déchirent l’alliance transatlantique. Le rappel d’un ambassadeur est le geste diplomatique le plus grave posé entre des États, à moins d’une rupture totale des relations diplomatiques et d’une guerre. Cette décision survient alors que les forces françaises et turques se livrent des guerres par procuration dans un large arc de conflits de la Libye à la Méditerranée orientale, en passant par la Syrie et la guerre entre Arméniens et Azéris dans le Caucase.

Erdoğan a critiqué le projet de «loi anti-séparatiste» de Macron: la proposition d’extrême droite du nouveau gouvernement du premier ministre Jean Castex, qui établirait un contrôle de l’État sur l’Islam en France et qui imposerait aux organisations politiques et sociales des serments de loyauté envers l’État. Cette loi draconienne piétinerait la loi française de 1905 sur la laïcité, qui interdit l’ingérence de l’État dans la vie religieuse. Dans un contexte de résurgence explosive du COVID-19 en France, les autorités attisent la haine antimusulmane et antisémite, dénonçant les aliments halal et casher dans les supermarchés.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) et le président français Emmanuel Macron, à Berlin, en Allemagne, le 20 janvier 2020 (AP Photo/Michael Sohn)

Au milieu du débat public sur cette législation réactionnaire, un jeune islamiste tchétchène a brutalement assassiné un instituteur, Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine pour avoir montré des caricatures obscènes du prophète Mahomet à une classe pour discuter de la liberté d’expression.

Alors que les appels au boycottage des produits français se répandaient du Koweït, du Qatar et du monde musulman, Erdoğan a publiquement critiqué Macron. «Quel est le problème que cet individu appelé Macron a avec l’Islam et les musulmans?» a demandé Erdoğan lors d’un discours dans la ville de Kayseri, au centre de la Turquie, samedi. «Macron a besoin d’aller se faire soigner… Que peut-on dire d’autre à un chef d’État qui ne comprend pas la liberté de croyance? Il se comporte de cette façon envers les millions de personnes qui vivent dans son pays et qui appartiennent à une autre foi?»

Erdoğan a également laissé entendre que Macron, qui est amèrement impopulaire pour ses politiques sociales anti-travailleurs et ses politiques d’«immunité collective» dans la pandémie COVID-19, allait perdre les élections de 2022. Il a déclaré: «Vous vous en prenez constamment à Erdoğan. Cela ne vous rapportera rien... Nous déciderons de votre sort». En parlant de Macron, Erdoğan a ajouté: «Je ne pense pas qu’il en ait encore long à faire. Pourquoi? Il n’a rien accompli pour la France.»

Sur Twitter, le porte-parole du gouvernement turc, Fahrettin Altun, a également critiqué la loi «anti-séparatiste» de l’administration Macron, en écrivant «Cela sert à intimider les musulmans et leur rappeler qu’ils sont les bienvenus pour continuer à faire fonctionner l’économie européenne, mais qu’ils n’en feront jamais partie». Altun a ajouté que cette politique est «étrangement familière», notant qu’elle rappelle «la diabolisation des Juifs européens dans les années 1920».

Les responsables français ont immédiatement déclaré que ces déclarations ne pouvaient pas être tolérées et qu’elles provoqueraient une réaction sévère. «Les propos du président Erdogan sont inacceptables. L’indignation et l’insulte ne sont pas une méthode», a déclaré à l’AFP le personnel du palais présidentiel de l’Élysée.

Dimanche, le ministère français des Affaires étrangères a publié un communiqué qui affirme «À l’absence de toute marque officielle de condamnation ou de solidarité des autorités turques après l’attentat terroriste de Conflans-Sainte-Honorine, s’ajoutent désormais depuis quelques jours une propagande haineuse et calomnieuse contre la France, témoignant d’une volonté d’attiser la haine contre nous et en notre sein, et des insultes directes contre le président de la République, exprimées au plus haut niveau de l’État turc. Ce comportement est inadmissible, a fortiori de la part d’un pays allié. L’ambassadeur de France en Turquie a en conséquence été rappelé et rentre à Paris dès ce dimanche 25 octobre 2020 pour consultation.»

Le ministre délégué aux Affaires européennes, Clément Beaune, a également dénoncé Ankara. «C’est très grave, donc nous répondons par un geste très grave, nous rappelons notre ambassadeur pour des consultations. C’est très rare», a déclaré Beaune. Il a attaqué la «stratégie politique provocatrice, agressive et offensive» de la Turquie contre les forces soutenues par la France: la Grèce dans le conflit gazier de la Méditerranée orientale, l’Armée nationale libyenne dans la guerre civile libyenne, les milices nationalistes kurdes en Syrie et l’Arménie. Il s’est engagé à déployer davantage de navires de guerre français dans les eaux au large des côtes turques.

Affirmant une fois de plus que la Turquie n’avait eu «aucune réaction officielle» à l’assassinat de Conflans-Sainte-Honorine, Beaune a pratiquement accusé Ankara d’être responsable de ce meurtre. «Nous pensons que M. Erdoğan représentait une forme modérée d’Islam politique. Mais il n’existe pas d’Islam politique à visage humain.» Il a dit que l’Union européenne pourrait adopter des sanctions économiques plus strictes pour étrangler l’économie turque.

En fait, les accusations du ministère français des Affaires étrangères et de Beaune contre la Turquie étaient fausses. Étonnamment, dans leur empressement à rappeler leur ambassadeur, aucun des fonctionnaires français n’a remarqué que les fonctionnaires turcs avaient en fait officiellement condamné le meurtre de Paty.

Le 17 octobre, le lendemain du meurtre, l’ambassadeur de Turquie en France, Ismail Hakki Musa, a tweeté en français: «Je suis horrifié par l’effroyable meurtre d’un professeur à Conflans-Sainte-Honorine. Rien ne peut justifier cela. Mes condoléances à sa famille». Le ministère turc des Affaires étrangères a publié une déclaration rappelant ce fait hier et soulignant à nouveau qu’il était «attristé par le meurtre de Samuel Paty».

Pour l’instant, il semble cependant que Macron va néanmoins poursuivre et rappeler Magro d’Ankara à Paris pour des consultations.

La décision de Macron de retirer l’ambassadeur de France, menaçant effectivement de couper les relations diplomatiques, et de travailler à encercler militairement la Turquie est une provocation réactionnaire. Après trois décennies de guerre impérialiste depuis la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991, toute la région Méditerranée-Moyen-Orient-Asie centrale est une poudrière. La région a été au bord d’une guerre totale tout au long de l’année 2020. Ces conflits s’entrecroisent maintenant avec des conflits internes toxiques en Europe liés à la «politique d’immunité collective» de la bourgeoisie sur le COVID-19.

Dans un contexte de résurgence rapide de la pandémie en Europe, la France ayant enregistré plus de 52.000 cas dimanche, Macron intensifie les appels nationalistes à l’hystérie antimusulmane et à l’ordre public. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a souligné son respect pour la candidate néo-fasciste à la présidence, Marine Le Pen. Il a appelé à l’interdiction des organisations de la communauté musulmane et mène des dénonciations des aliments casher et halal prises directement dans l’arsenal politique de l’extrême droite.

Le positionnement populiste d’Erdoğan en tant que défenseur des musulmans est sans aucun doute hypocrite. La bourgeoisie turque est en fait complice du pillage impérialiste du Moyen-Orient. Elle a soutenu les guerres par procuration de l’OTAN menées par les milices islamistes soutenues par la CIA en Libye et en Syrie. Elle a fourni son territoire comme base de l’OTAN pour les opérations militaires dans la région. Ses politiques sur la pandémie de COVID-19 ont également été désastreuses. Cependant, les attaques des responsables français sur les déclarations d’Erdoğan sont fausses et ont des implications dangereuses pour les droits démocratiques.

Des millions de personnes en France se trouvent consternées par la gestion désastreuse de la pandémie par Macron et sa répression policière sauvage des manifestations ouvrières, ainsi que les appels sans retenue au racisme politique et au néofascisme lancés par les hauts fonctionnaires de son gouvernement. Macron lui-même est peut-être le président français le plus détesté. Pourtant, une campagne de presse est en cours, dénonçant toute critique de la loi de Macron comme un «islamo-gauchisme», assimilant en fait l’opposition à Macron à un soutien au terrorisme.

La voie à suivre est le rejet des tentatives de division de la classe ouvrière par des appels à la haine religieuse et ethnique. On doit unifier la classe ouvrière et la jeunesse dans la lutte contre les guerres impérialistes, les politiques d’«immunité collective» et les attaques d’extrême droite contre les droits démocratiques.

(Article paru en anglais le 26 octobre 2020)

 

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