Tout n’est qu’une simple métaphore : le New York Times tente une nouvelle défense désespérée de son Projet 1619 discrédité

Par Tom Mackaman et David North
26 octobre 2020

Le 16 octobre, Jake Silverstein, rédacteur en chef du New York Times Magazine, a publié une nouvelle défense du Projet 1619 où il argumente maintenant que son affirmation la plus connue — à savoir que 1619 et non 1776 constituait la «véritable fondation» des États-Unis — est une tournure métaphorique qui ne devait pas être comprise littéralement. Une confusion supplémentaire est attribuée à une erreur éditoriale provenant de la difficulté de gérer une opération médiatique «multi-plateforme». Publié sous le titre «Sur les critiques récentes du Projet 1619», l’essai de Silverstein est un argument d’avocat alambiqué qui tente de faire passer la falsification historique pour de simples questions sans importance de syntaxe, de ponctuation et de l’usage un peu négligent de la métaphore.

Lorsque le Projet 1619 fut publié en août 2019 pour coïncider avec le 400e anniversaire de l’arrivée des premiers esclaves africains dans la Virginie coloniale, aucune affirmation historique n’était trop grandiose pour Silverstein et l’auteure principale et créatrice du projet, Nikole Hannah-Jones. Le Projet 1619, proclamait le Times, «recadrerait» toute l’histoire américaine pour montrer que le passé et le présent ne pouvaient être compris qu’à travers le prisme de l’esclavage et de la haine raciale «endémique» des blancs envers les noirs.

Le bâtiment du New York Times (Photo: Javier Do)

En soutenant cette affirmation générale, le Projet 1619 affirma que les événements de 1776 étaient, en substance, une contre-révolution préventive qui visait à contrecarrer un plan britannique pour mettre fin à l’esclavage en Amérique du Nord. Puis, au lendemain de la séparation d’avec la Grande-Bretagne, les Noirs américains «se sont battus seuls», affirma le Times, pour «faire de l’Amérique une démocratie» — sans l’aide des abolitionnistes, de l’armée de l’Union, d’Abraham Lincoln, ou de toute autre personne blanche, tous bénéficiant de l’esclavage et du «capitalisme blanc».

De plus, selon Hannah-Jones et le Times, la «vraie» histoire avait été supprimée par des «historiens blancs» malhonnêtes, déterminés à maintenir leur «mythe fondateur» raciste de 1776. Après deux siècles d’un récit historique centré sur la fausse mise en relief de 1776, le Projet 1619 déclarait qu’«il était enfin temps de raconter notre histoire de manière véridique».

Malgré la suppression par Silverstein de l’affirmation de «vraie fondation» et ses autres changements de mots, la position essentielle du Times reste la même: la Révolution américaine a été un événement rétrograde dont la défense de l’esclavage était la motivation cruciale. Pourtant, à ce jour, ni Silverstein ni aucun autre défenseur du Projet 1619 ne s’est donné la peine de se confronter aux questions historiques évidentes que cette position soulève par rapport à l’histoire américaine et mondiale:

Si la Révolution américaine était un événement réactionnaire, pourquoi fut-elle saluée par ses contemporains au-delà des côtes américaines comme l’aube d’une nouvelle ère démocratique? La Révolution américaine n’a-t-elle joué aucun rôle dans la chaîne d’événements qui a produit les révolutions française et haïtienne, ainsi que la révolution industrielle, la classe ouvrière et le socialisme? Pourquoi Thomas Paine fut-il fait citoyen d’honneur de la nouvelle République française? Si la proclamation de l’égalité des hommes dans la Déclaration d’indépendance n’est qu’un «mythe fondateur» et non une découverte dont le sens révolutionnaire traverse toute l’histoire ultérieure, comment expliquer que chaque mouvement social progressiste ait inscrit cette maxime sur son drapeau? Comment se fait-il que les États-Unis aient développé, en une génération, un mouvement anti-esclavagiste de masse et produit, en «quatre-vingt-sept ans», une grande guerre civile qui a détruit l’esclavage? Tous ceux qui ont assimilé la Révolution américaine à la cause de la liberté, y compris Frederick Douglass et Martin Luther King, n’étaient-ils simplement que les dupes des pères fondateurs américains?

L’erreur la plus évidente commise par le projet de 1619 — à savoir que la Révolution américaine a été menée pour empêcher l’abolition de l’esclavage par les Britanniques — est devenue indéfendable après que la vérificatrice d’information du Times, Leslie Harris de l’Université Northwestern, se soit sentie obligée d’admettre qu’elle s’y était «vigoureusement» opposée. Silverstein a essayé de gérer cette révélation de la suppression malhonnête de l’objection de la vérificatrice du Times par une modification intelligente «couper-coller» de la fausse déclaration d’Hannah-Jones. La première dénonciation catégorique de l’historiographie du pré-Projet 1619 disait:

Commodément écarté de notre mythologie fondatrice est le fait que l’une des principales raisons pour lesquelles les colons ont décidé de déclarer leur indépendance de la Grande-Bretagne était qu’ils voulaient protéger l’institution de l’esclavage est. En 1776, la Grande-Bretagne était en proie à un profond conflit sur son rôle dans l’institution barbare qui avait remodelé l’hémisphère occidental. [C’est nous qui soulignons]

Silverstein a ajouté deux mots de sorte que la version modifiée dit maintenant:

Commodément écarté de notre mythologie fondatrice est le fait que l'une des principales raisons pour lesquelles certains des colons ont décidé de déclarer leur indépendance de la Grande-Bretagne était qu'ils voulaient protéger l'institution de l'esclavage. En 1776, la Grande-Bretagne était en proie à un profond conflit sur son rôle dans l'institution barbare qui avait remodelé l'hémisphère occidental. [C'est nous qui soulignons]

Dans la version originale, la défense de l’esclavage est présentée comme «l’une des principales raisons» pour lesquelles les colons ont décidé de se séparer de la Grande-Bretagne. Dans la version 2.0 du projet de 1619, la préoccupation concernant le sort de l’esclavage ne motive qu’«une partie de» — combien? Qui? Où? — des colons. Et voilà! Problème réglé. C’est du moins ce que pensait Silverstein. Mais la déclaration modifiée est toujours fausse. Loin d’être «en conflit» sur l’esclavage, l’Empire britannique a maintenu jusqu’en 1833 ses propres plantations d’esclaves lucratives dans les Caraïbes. C’est vers ces îles que les propriétaires d’esclaves loyalistes ont fui, propriété humaine à la remorque de la marine de Sa Majesté.

Quant à la thèse de «véritable fondation» du Projet, discrètement abandonnée — naguère affichée sur le site web du Times et répétée maintes fois par Hannah-Jones sur les réseaux sociaux, dans des interviews et lors de sa tournée nationale de conférences — Silververstein affirme aujourd’hui qu’elle n’est que le produit d’une erreur technique mineure; le genre de problème résultant inévitablement des difficultés rencontrées par les rédacteurs en chef modernes, comme lui, à gérer une publication «multi-plateforme» et à «trouver comment présenter le même journalisme dans tous ces différents médias». Avec tous ces formats à gérer, les rédacteurs débordés du Times, ne sont tout simplement pas arrivé à dire les choses clairement! Silverstein ne semble pas comprendre que les critères de vérité objective ne changent pas en passant du journal imprimé au site web, ou de Facebook à Twitter. Ce qui est un mensonge dans un format reste un mensonge dans l’autre.

En plus d’imputer à tort l’affirmation de «véritable fondation» à ses vastes responsabilités éditoriales, Silverstein tente de défendre Hannah-Jones en laissant entendre que les lecteurs n’ont pas compris «le sens de cette métaphore». Il aurait dû être plus attentif, dit-il, au «langage en ligne [qui] risquait d’être lu littéralement». C’est là une des excuses les plus inspirées de Silverstein. À partir de maintenant, chaque fois que des correspondants du Times, comme Judith Miller, se trouvent pris en train de mentir, ses rédacteurs peuvent prétendre que les journalistes utilisent des métaphores qui ne doivent pas être lues littéralement.

Silverstein cite la version originale, «métaphorique», du Projet 1619. C’est la version qui a été envoyée aux enfants des écoles. Elle dit, avec nos soulignements ajoutés:

1619 n’est pas une année que la plupart des Américains connaissent comme une date importante de l’histoire de notre pays. Ceux qui la connaissent sont tout au plus une infime partie de ceux qui peuvent vous dire que 1776 est l’année de la naissance de notre nation. Et si toutefois nous vous disions que ce fait, qui est enseigné dans nos écoles et célébré à l’unanimité tous les quatre juillet, est faux, et que la véritable date de naissance du pays, le moment où les contradictions qui nous définissent sont apparues pour la première fois, était à la fin d’août 1619?

Il cite ensuite le passage révisé, qui est paru dans la publication en ligne seulement:

1619 n’est pas une année que la plupart des Américains connaissent comme une date importante dans l’histoire de notre pays. Ceux qui le savent ne sont tout au plus qu’une infime partie de ceux qui peuvent vous dire que 1776 est l’année de naissance de notre nation. Et si, toutefois, nous vous disions que le moment où les contradictions qui définissent notre pays sont apparues pour la première fois dans le monde est à la fin d’août 1619?

Silverstein espère peut-être que ses lecteurs sauteront négligemment par-dessus ce travail de découpage et de collage. Il écrit que la différence entre les deux passages réside «dans la formulation et la longueur, et non dans les faits». Mais en fait, on peut voir littéralement en noir et blanc, que le premier passage fait spécifiquement référence à un «fait» prétendument faux. Si une métaphore est employée dans la version originale, elle est très bien dissimulée.

Silverstein répète l’affirmation d’Hannah-Jones que les historiens ont ignoré l’expérience afro-américaine. Une telle affirmation démasque l’ignorance de Silverstein et d’Hannah-Jones en matière de littérature historique. Le Projet 1619 est autant une falsification de l’historiographie que de l’histoire.

Depuis les années 1930 s’est développé un énorme corpus d’études sur les périodes de l’histoire américaine que le Projet 1619 passe allègrement comme autant de tourniquets dans l’histoire du racisme blanc: l’ère coloniale et l’émergence de l’esclavage; la Révolution américaine et l’enracinement de l’esclavage dans le Sud d’avant la guerre avec le développement de la production de coton; le développement du «travail libre au Nord», la politique anti-esclavagiste et la destruction de l’esclavage pendant la Guerre de Sécession; la lutte pour la Reconstruction et son échec final; et le remplacement de l’esclavage par le métayage, la ségrégation Jim Crow, l’industrie et le travail salarié. Ces vastes sujets ont attiré l’attention d’historiens importants et ont suscité des débats fascinants et intenses entre eux et leurs étudiants — W.E.B. Du Bois, Eric Williams, Kenneth Stampp, Stanley Elkins, C. Vann Woodward, Bernard Bailyn, Gordon Wood, Eugene Genovese, Don Fehrenbacher, David Potter, James McPherson, Herbert Gutman, David Montgomery, Eric Foner, David Brion Davis, Ira Berlin, Barbara Fields et James Oakes, pour n’en citer que quelques-uns.

Cette recherche a été ignorée par le Projet 1619. Rien ne prouve que la connaissance passagère d’Hannah-Jones de l’histoire américaine aille au-delà de la lecture de deux livres du nationaliste noir Lerone Bennett Jr., longtemps rédacteur en chef du magazine Ebony.

Dans une tentative d’étayer l’affirmation que le Projet 1619 met enfin en lumière l’histoire supprimée, Silverstein cite une étude récente de manuels d’histoire américains, réalisée par le Southern Poverty Law Center, qui constate que les manuels d’histoire populaires n’offraient pas «une couverture complète de l’esclavage et des peuples asservis». Comme si cela aidait sa cause, il souligne une des principales conclusions de l’étude, à savoir que «seulement 8 pour cent des lycéens de dernière année savaient que l’esclavage était la cause principale de la guerre civile».

Il est sans aucun doute vrai que les étudiants américains savent peu de choses sur l’esclavage et son rôle central dans la guerre de Sécession. Mais cela témoigne d’une crise de conscience historique plus importante. Les écoles publiques, privées de financement, ont détourné des ressources limitées des études sociales et des arts vers des activités «pratiques». Un processus encouragé par Barack Obama qui a déclaré au cours de son mandat que «les gens peuvent gagner beaucoup plus, potentiellement, dans la production ou les métiers spécialisés qu’avec un diplôme d’histoire de l’art». Le même éloignement des ressources de l’histoire a eu lieu dans les universités. En 2017, plus de 19 millions d’Américains étaient inscrits à l’université. Mais seuls 24.255 d’entre eux ont obtenu un diplôme en histoire — une baisse de 33 pour cent depuis 2001 — alors qu’on décernait 381.000 diplômes à des étudiants en commerce.

Dans ces conditions, doit-on vraiment s’étonner que les lycéens ne connaissent que peu les causes de la Guerre de Sécession ou même le moment précis où elle a eu lieu? Mais quelle est la part des diplômés américains de l’enseignement secondaire et supérieur qui peuvent expliquer les causes de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, voire même identifier correctement les années où ces guerres ont eu lieu? Quel pourcentage d’étudiants américains pourrait indiquer avec une précision même approximative les années de l’engagement américain au Viêt Nam, sans parler d’expliquer les raisons de l’intervention?

Le manque de connaissances est encore plus grand lorsqu’il s’agit d’un sujet qui est pratiquement absent du débat public aux États-Unis: l’histoire des masses laborieuses et de la lutte de classe qu’elles ont menée contre le capitalisme américain. C’est un sujet qui concerne le sort de la grande majorité de la population, y compris les innombrables millions d’immigrants pauvres, arrivés sur les rivages de l’Amérique et qui ont ensuite lutté pour «élever la dignité du travail», pour reprendre une vieille expression. Cette histoire ne trouve pas le moindre écho dans le Projet 1619, qui ne reconnaît pas l’existence de la lutte des classes aux États-Unis.

L’histoire de ce que John Brown appelait «cette terre coupable» regorge d’oppression et de souffrance. Les États-Unis ont longtemps été le pays de la classe capitaliste la plus puissante et la plus impitoyable de la planète. Avant cela, ils abritaient la classe de propriétaires d’esclaves la plus riche et la plus puissante. Mais le développement explosif du capitalisme industriel au lendemain de la guerre civile a donné naissance à la classe ouvrière la plus polyglotte. Dans ces conditions, le grand défi auquel le mouvement socialiste est confronté a toujours été d’unir les travailleurs à travers d’innombrables barrières raciales, nationales, ethniques, linguistiques, religieuses et régionales pour affronter leurs antagonistes communs.

Le Projet 1619 a été une leçon de chose en matière d’ignorance et de malhonnêteté historique. Le dernier exercice d’auto-justification de Silverstein continue le schéma de la falsification et de l’évasion. Lorsqu’on a critiqué le Projet 1619 comme du mauvais journalisme, Silverstein a prétendu qu’il s’agissait d’histoire; et lorsqu’on l’a critiqué comme de la mauvaise histoire, il a prétendu qu’il s’agissait de simple journalisme. Maintenant qu’il est prouvé que la thèse centrale du Projet 1619 est fausse, Silverstein annonce que l’argument était simplement métaphorique et ne devait pas être pris au pied de la lettre.

En fin de compte, l’argument du New York Times est une variété de la sempiternelle dérobade d’un politicien véreux: «Nous savons que vous pensez savoir ce que nous avons dit. Mais ce que vous avez lu n’est pas ce que nous avons voulu dire».

(Article paru d’abord en anglais le 24 octobre 2020)

 

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