Dix ans depuis que WikiLeaks et Julian Assange ont publié les registres de guerre de l'Irak

Par Oscar Grenfell
24 octobre 2020

Hier a marqué une décennie depuis que WikiLeaks a publié les registres de guerre de l’Irak, la mise à nu la plus complète de la criminalité impérialiste et du banditisme néocolonial depuis les Pentagon Papers (papiers du Pentagone) des années 1970 qui ont révélé l’ampleur des activités militaires américaines au Vietnam, et peut-être même de tous les temps.

Dans les moindres détails, les registres ont démasqué tous les mensonges utilisés pour justifier l’occupation de l’Irak. Celle-ci a été mise à nu en tant qu’opération brutale impliquant l’assassinat quotidien de civils, la torture, d’innombrables actes de brigandage impérialiste envers une population opprimée, et des faux-fuyants allant jusqu’au sommet de la hiérarchie militaire des États-Unis et de ses alliés.

Les matériaux ont été examinés minutieusement, contextualisés, et leurs implications politiques ont été expliquées avant tout par Julian Assange et sa petite équipe de collègues journalistes de WikiLeaks.

Les registres étaient l’une des applications les plus puissantes du modèle WikiLeaks que Julian Assange avait mis en place lorsqu’il a fondé l’organisation en 2006. La publication de documents fuités, gardés jusqu’ici secrets par les pouvoirs en place, dévoilerait à la population les véritables relations militaires, économiques et politiques, et les intrigues quotidiennes des gouvernements qui ont façonné la politique mondiale et une si grande partie de nos vies. Ce n’est qu’en sachant ce qui se passait réellement que les gens ordinaires pouvaient agir politiquement en connaissance de cause, y compris dans la lutte pour mettre fin à la guerre.

Ni l’élite dirigeante américaine ni ses alliés en Grande-Bretagne, en Australie et dans le monde n’ont jamais pardonné Assange et WikiLeaks d’avoir pris au sérieux ces idéaux de la période des Lumières et d’avoir agi en conséquence. Derrière tous les mensonges et les calomnies utilisés pour diminuer le soutien à Assange, le véritable mot d’ordre de la campagne contre le fondateur de WikiLeaks est: «Il a dévoilé nos crimes, alors nous le détruirons».

Dix ans après avoir révélé des crimes de guerre, d’une ampleur et d’une intensité jamais vues depuis les horreurs du régime nazi, Assange est seul dans une cellule de la prison de haute sécurité de Belmarsh, à Londres, un établissement conçu pour détenir des terroristes et des meurtriers. Il risque de se faire extrader vers les États-Unis, d’être poursuivi en vertu de la loi sur l’espionnage pour avoir publié la vérité, notamment les registres de guerre irakiens, et d’être condamné à 175 ans dans une prison de haute sécurité.

Chelsea Manning, la courageuse dénonciatrice qui a divulgué ces documents, a subi le cauchemar de dix ans d’emprisonnement, que les Nations unies ont qualifié de torture d’État, et a fait face à des tentatives de la contraindre à faire un faux témoignage contre Assange, qu’elle a héroïquement repoussées.

Mais les gangsters qui ont orchestré le viol de l’Irak restent libres. George W. Bush s’est fait réhabiliter politiquement, surtout par les démocrates américains et la presse libérale corrompue, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair est toujours impliqué jusqu’au cou dans les intrigues impérialistes au Moyen-Orient et son homologue australien John Howard jouit d’une retraite tranquille.

Cette opération s’est surtout appuyée sur les mêmes grands médias serviles qui ont fait la promotion de l’invasion illégale de l’Irak, sur la base de mensonges concernant des «armes de destruction massive», puis se sont «intégrés» aux forces d’occupation qui ont pillé le pays et volé son pétrole. Leur complicité se résume aujourd’hui par le fait que pas une seule publication importante aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en Australie n’a même pris note du dixième anniversaire des registres de guerre de l’Irak.

On doit cependant rappeler l’importance de ces registres et l’impact explosif qu’ils ont eu sur la conscience populaire.

Leur publication comprenait 391.832 rapports de terrain de l’armée américaine, de 2004 à 2009, ce qui en fait la plus grande fuite de l’histoire de l’armée américaine. Ils ont fait état de 109.000 morts du côté irakien.

Au moins 66.081 des décédés étaient décrits par l’armée américaine comme étant des civils. Cela comprenait quelque 15.000 décès complètement dissimulés par les États-Unis et leurs alliés qui affirmaient, avant la publication des registres, qu’ils n’avaient pas de décompte des décès de civils. Sans WikiLeaks et Assange, on n’aurait jamais appris l’assassinat de ces travailleurs, étudiants, jeunes et personnes âgées, l’équivalent de la population d’une petite ville.

Les registres ont montré que l’armée américaine qualifiait couramment les personnes qu’elle tuait d’«insurgés», alors qu’on savait qu’il s’agissait de civils. Tel fut le cas lors de la tristement célèbre attaque de l’hélicoptère Apache à Bagdad en 2007, documentée dans la vidéo «Collateral Murder» de WikiLeaks, qui a entraîné le massacre de 19 civils, dont deux journalistes de Reuters. Un communiqué de presse de l’armée américaine de l’époque avait décrit un fictif «échange de feu avec des insurgés».

Les registres de guerre ont révélé que quelque 700 civils avaient été abattus par les troupes américaines et alliées pour s’être «trop approchées» d’un poste de contrôle militaire. Parmi eux figuraient des enfants et des malades mentaux. A six reprises au moins, les victimes emmenaient leurs femmes enceintes à l’hôpital pour accoucher.

Le carnage était également perpétré par des agences privées qui agissaient en tant que troupes de choc de l’occupation américaine. Un rapport a décrit que des employés de Blackwater ont tiré sans discernement dans une foule après l’explosion d’un engin explosif improvisé. Un autre a expliqué que des soldats américains ont «observé un agent de Blackwater qui tirait sur un véhicule civil» à Bagdad. L’attaque de mai 2005 a tué un homme innocent et mutilé sa femme et sa fille.

Les registres ont montré que les États-Unis remettaient régulièrement des détenus à leurs marionnettes des forces de sécurité irakiennes pour qu’ils soient torturés. Un rapport a noté la présence d’un «générateur à manivelle avec des pinces à fil» dans un poste de police de Bagdad, utilisé pour électrocuter les prisonniers. La politique officielle des troupes de la coalition, telle que révélée dans les registres, était de ne pas enquêter sur de tels incidents.

Prises ensemble, ces révélations ont brossé un tableau indéniable de la criminalité systémique, impliquant les gouvernements les plus puissants du monde, leurs armées et forces alliées.

Témoignant lors des audiences du procès préliminaire britannique pour l’extradition d’Assange le mois dernier, le professeur John Sloboda, co-fondateur du projet de «Comptage des corps en Irak» (Iraq Body Count), a déclaré que les registres avaient fait connaître les meurtres de civils irakiens au «plus grand auditoire mondial pour une seule publication… Tous [les décès de civils enregistrés] qui étaient uniques aux registres en 2010 le sont toujours… Les registres de guerre de l’Irak restent la seule source de ces incidents».

Leur signification est encore plus frappante lorsqu’elle est placée dans un contexte politique plus large. En 2003, des millions de personnes ont participé à des manifestations contre l’invasion de l’Irak, dans le cadre du plus grand mouvement antiguerre de l’histoire de l’humanité.

Les forces de la pseudo-gauche, des Verts et des syndicats qui ont dominé politiquement les manifestations ont fait tout ce qu’elles pouvaient pour subordonner ce mouvement aux organisations proguerre, comme le Parti démocrate aux États-Unis et le Parti travailliste en Australie, ainsi qu’à des appels impuissants aux Nations unies. En 2008, elles ont soutenu l’élection du président américain Barack Obama, proclamant que ce représentant de Wall Street, qui serait en guerre pendant toute la durée de son mandat, était porteur de paix.

La publication des registres de guerre par WikiLeaks a coupé court à cette suppression du mouvement antiguerre, soulignant l’urgence d’une lutte renouvelée contre le militarisme impérialiste. Ce faisant, les jeunes du monde entier ont pris conscience, souvent pour la première fois, des horreurs perpétrées en Irak et se sont lancés dans l’activité politique.

Le New York Times et le Guardian se sont associés à WikiLeaks pour la publication des registres de guerre. Leur objectif était de contrôler le récit et de décrocher un scoop. Mais lorsque c’est apparu clairement que leur publication contribuait à une radicalisation politique des travailleurs et des jeunes, et que WikiLeaks faisait face à toute la force de l’État américain, ils ont commencé à dénoncer Assange dans les termes les plus calomnieux.

Telle est la raison fondamentale de l’hostilité venimeuse de tout l’establishment politique et médiatique envers Assange dans chaque pays, en particulier ses contingents au sein de la pseudo-gauche et des milieux libéraux. Lui et WikiLeaks ont «brassé la cage» sur laquelle repose leur propre existence privilégiée au sein de la classe moyenne supérieure. De plus, les guerres n’ont pas du tout été mauvaises pour leurs portefeuilles d’actions, contribuant à ce que ce milieu soutienne ouvertement les attaques impérialistes contre la Libye et la Syrie.

Mais la publication des registres de guerre a été une contribution impérissable à l’humanité et à la lutte contre la guerre impérialiste, pour laquelle Assange est considéré à juste titre comme un héros par des millions d’ouvriers et de jeunes. Maintenant, c’est à la classe ouvrière internationale de mener la lutte pour la liberté d’Assange, la défense de tout le personnel de WikiLeaks et des droits démocratiques dans leur ensemble.

Ce combat est indissociable de la lutte contre la descente accélérée vers la guerre, y compris les menaces de guerre des États-Unis contre la Chine et la Russie, et de la lutte pour mettre fin à l’ordre capitaliste qui est responsable de la violence impérialiste et de l’autoritarisme.

 

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