Le patronat américain mise sur Biden et les démocrates

Deuxième partie

Par Patrick Martin
24 octobre 2020

Voici la deuxième partie d'un article en deux parties. La première partie peut être lue ici.

Comme le candidat démocrate à la présidence Joe Biden a apparemment une avance confortable sur Trump dans les sondages, une grande partie de l’attention des médias s’est déplacée vers la question de savoir quel parti dirigera le Sénat après le 3 novembre. Les républicains ont actuellement une majorité de trois sièges, 53-47, et les démocrates doivent donc gagner trois sièges si Joe Biden gagne, car la vice-présidente Kamala Harris aurait alors le vote décisif au Sénat. Les démocrates doivent gagner quatre sièges si Biden perd, mais cette combinaison est très peu probable, car une défaite de Biden signifierait une débâcle plus importante des démocrates.

[image]L’ancien vice-président Joe Biden, candidat démocrate à l’élection présidentielle, sort la tête d’un VUS alors qu’il quitte une collecte de fonds, le mercredi 25 septembre 2019, à Manhattan Beach, en Californie. (AP Photo/Marcio Jose Sanchez)[/image]

Au Sénat, concernant les fonds collectés, les démocrates ont dépassé les républicains de plus de 50 pour cent soit 767 millions contre 500 millions de dollars, bien que les républicains détiennent 23 des 35 sièges disputés le 3 novembre. Sur les 16 sièges que l’on juge incertains (deux détenus par les démocrates, 14 par les républicains), les démocrates mènent avec 643 millions contre 415 millions de dollars. Le démocrate moyen a un trésor de guerre de 40 millions de dollars, tandis que le républicain, généralement un candidat sortant, a une moyenne de 26 millions de dollars.

Plus que Biden, les candidats au Sénat ont bénéficié d’un afflux de petits dons sur Internet, ce qui exprime de manière déformée la haine populaire des politiques de droite de Trump et des républicains. Mais l’argent des entreprises et des milliardaires joue également un rôle important. Les dons de petites et de grandes sommes ont alimenté un troisième trimestre record de collecte de fonds pour les démocrates, de nombreux candidats doublant ou triplant le montant collecté par les républicains en place.

D’ordinaire, les sénateurs sortants ont un énorme avantage sur leurs adversaires en matière de collecte de fonds, et cela s’applique particulièrement aux républicains sortants, qui ont généralement des liens plus étroits avec les riches donateurs. Mais en 2020, ce n’est pas le cas, et les disparités sont remarquables. Au moins huit challengers démocrates ont dépassé leurs adversaires républicains. Trois de ces démocrates ont récolté plus de 80 millions de dollars chacun, un total étonnant pour une élection dans un seul État.

Le démocrate Jaime Harrison a déclaré avoir récolté 86,9 millions de dollars en Caroline du Sud, contre 59,4 millions de dollars pour le sénateur Lindsey Graham, élu depuis trois mandats. Le total combiné de 146,4 millions de dollars dans un État relativement petit, où seulement 2 millions de personnes ont voté en 2016, signifie une dépense de plus de 70 dollars par vote.

Dans un État encore plus petit, le Kentucky, la démocrate Amy McGrath a recueilli 84,2 millions de dollars pour sa lutte contre le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, qui a recueilli 53,4 millions de dollars. En Arizona, le challenger démocrate, Mark Kelly, a collecté 82,8 millions de dollars et est en tête des sondages contre la républicaine sortante, la sénatrice Martha McSally, qui a collecté 50,9 millions de dollars.

Plusieurs autres candidats démocrates, tout en ayant levé des montants totaux plus faibles, ont un pourcentage d’avance beaucoup plus important sur les républicains en place. Dans l’Iowa, la femme d’affaires Theresa Greenfield a levé 40,4 millions de dollars contre les 21,8 millions de dollars de Joni Ernst, qui termine son premier mandat. En Caroline du Nord, l’ancien parachutiste Cal Cunningham a collecté 43,4 millions de dollars pour sa course contre Thom Tillis, qui a obtenu 20,9 millions de dollars. Dans le Maine, Sara Gideon, la leader démocrate de l’Assemblée législative de l’État, a collecté 63,6 millions de dollars pour sa campagne contre Susan Collins. Cette dernière est la candidate sortante de trois mandats, qui a collecté moins de la moitié de cette somme, soit 25,2 millions de dollars.

Dans le Colorado, les sondages d’opinion suggèrent que l’avance du démocrate est insurmontable, et les comités d’action politique qui soutiennent ce candidat, l’ancien gouverneur John Hickenlooper, se sont déjà retirés, considérant sa victoire sur le sénateur républicain Cory Gardner pour son premier mandat comme une certitude. Hickenlooper a dépassé le candidat sortant avec 36,7 contre 25 millions de dollars. Et dans le Montana, le gouverneur Steve Bullock a levé 38,1 millions de dollars contre Steve Daines, qui termine son premier mandat, qui a levé 24,5 millions de dollars. En Alaska, le candidat démocrate, le chirurgien orthopédique millionnaire Al Gross a ramassé 13,9 millions de dollars et mène sur le républicain sortant, Dan Sullivan, qui a recueilli seulement 9,3 millions de dollars.

C’est au Kansas qu’on observe la disparité financière la plus marquée: aucun démocrate ne s’est fait élire au Sénat américain en Kansas depuis un siècle. Mais, les sondages révèlent une course serrée entre l’ancienne sénatrice républicaine Barbara Bollier, qui est passée aux démocrates il y a seulement deux ans et le membre républicain du Congrès Roger Marshall pour occuper le siège laissé vacant par le départ à la retraite du sénateur républicain, Pat Roberts. Bollier a réuni 20,7 millions de dollars, soit près de quatre fois les 5,5 millions de dollars recueillis par Marshall.

La Géorgie a ses deux sièges du Sénat en jeu, en raison de la démission du sénateur Johnny Isakson pour des raisons de santé. Les démocrates, Raphael Warnock et Jon Ossoff, ont réuni à eux deux 46 millions de dollars, tandis que les deux républicains sortants, Kelly Loeffler et David Perdue, tous deux multimillionnaires, ont réuni 45,2 millions de dollars.

Les républicains ne semblent avoir un avantage financier que dans un seul État où il y a une véritable course. Le sénateur John Cornyn du Texas a l’avantage sur son adversaire démocrate, Mary Jennings Hegar, et cette avance est faible: 29,6 millions contre 20,6 millions de dollars. Et même cet avantage apparent est illusoire. «Le fonds de l’avenir» (le Future Fund), un comité d’action politique basé dans la Silicon Valley, verse 28 millions de dollars dans la course au Texas pour soutenir le candidat démocrate, soit plus d’argent que ce que Hegar a elle-même recueilli. Ce blitz publicitaire profitera non seulement à Hegar, mais aussi à un groupe de candidats démocrates à la Chambre des représentants et aussi à la prise de direction de la chambre basse de l’Assemblée législative de l’État du Texas.

Sur les deux sièges démocrates au Sénat qui sont les plus menacés le 3 novembre, l’un confirme cette tendance et l’autre est une exception. En Alabama, le démocrate sortant Doug Jones a dépassé son adversaire républicain, l’ancien entraîneur de football Tommy Tuberville, avec 24,9 millions contre 7,5 millions de dollars, mais il est néanmoins considéré comme un candidat nettement désavantagé dans l’État conservateur. Dans le Michigan, le sénateur Gary Peters est légèrement favori par rapport à son adversaire républicain John James, un ancien parachutiste, et il ne détient qu’une faible avance en matière de collecte de fonds, 35,7 contre 33,9 millions de dollars. Seuls trois sénateurs républicains en exercice ont collecté plus d’argent que James, qui est promu par dirigeants républicains du Sénat et Trump en tant que personnalité afro-américaine pour masquer leur politique réactionnaire.

Enfin, il y a la question non négligeable de savoir ce que les sociétés américaines achètent grâce à ce flux d’argent dans les coffres des candidats démocrates au Sénat. Les bénéficiaires de ces largesses corporatives sont un ensemble de réactionnaires politiques profondément engagés dans la défense de l’impérialisme américain à l’étranger et des grandes entreprises au pays. Ils diffèrent très peu de leurs adversaires républicains de droite.

Parmi les candidats déjà cités, quatre ont comme principale référence des antécédents dans le domaine du renseignement militaire: Mark Kelly est un pilote militaire de carrière et un ancien astronaute; Amy McGrath est une pilote de chasse des Marines à la retraite; Mary Jennings Hegar a piloté des hélicoptères pour l’armée américaine en Afghanistan; Cal Cunningham était un Army Ranger, et enseigne encore chaque année à de nouveaux Rangers en tant qu’officier de réserve. Ces quatre personnes sont les équivalents au Sénat des démocrates de la CIA qui ont joué un rôle si important dans la prise de pouvoir des démocrates à la Chambre des représentants en 2018.

Parmi les autres principaux candidats démocrates au Sénat, citons Jaime Harrison (Caroline du Sud), lobbyiste d’entreprise de longue date, Theresa Greenfield (Iowa), femme d’affaires millionnaire, Al Gross (Alaska), chirurgien millionnaire dont le père était procureur général, Steve Bullock, gouverneur du Montana, et John Hickenlooper, ancien gouverneur du Colorado, tous deux candidats à la présidence qui se sont présentés dans le groupe de droite qui a produit Biden à la place; et Barbara Bollier, qui a été sénatrice républicaine au Kansas jusqu’à ce qu’elle change de parti en 2018.

À la Chambre des représentants, désormais fermement contrôlée par les démocrates, 232 sièges contre 197, avec cinq sièges vacants et un libertaire, les démocrates devraient augmenter leur nombre, même si ce gain devrait être inférieur aux 41 sièges qu’ils ont gagnés en 2018. Les espoirs des républicains de reprendre la direction – ce qui nécessiterait un gain net de 21 sièges – se sont pratiquement effondrés, car presque tous les démocrates de premier mandat qui ont gagné des sièges détenus par les républicains en 2018 sont considérés comme des vainqueurs probables cette année.

Les démocrates dans la Chambre des représentants ont un avantage plus faible que les sénateurs dans la collecte de fonds puisqu’ils ont recueilli 772 millions de dollars jusqu’au 30 septembre selon les rapports de la FEC pour les 435 sièges, contre 653 millions de dollars pour les candidats républicains.

Le total global est toutefois moins important, car la grande majorité des sièges de la Chambre se trouvent dans des districts dont les tracés garantissent la victoire d’un parti, indépendamment des dépenses de l’autre. Les républicains dépenseront par exemple 7 millions de dollars pour soutenir la femme d’affaires Kim Klacik contre le démocrate Kweisi Mfume, dans le district de Baltimore détenu par feu Elijah Cummings, et 9,4 millions de dollars pour soutenir l’investisseur millionnaire Lacy Johnson contre le démocrate Ilhan Omar à Minneapolis. Mfume et Omar seront réélus facilement malgré les budgets beaucoup plus importants de leurs opposants.

Le chiffre le plus important est le montant recueilli dans les courses les plus serrées, soit moins de 100 des 435 sièges de la Chambre. Dans ces courses, on compte 85 démocrates qui ont récolté plus de 3 millions de dollars, contre seulement 50 républicains. Cela inclut un certain nombre de candidats républicains, dont Wendy Davis et Gina Ortiz Jones dans les 21e et 23e districts du Texas, avec respectivement 7,2 et 5,9 millions de dollars, et Nancy Goroff et Tedra Cobb dans les 2e et 21e districts de New York, avec respectivement 5,1 et 5,5 millions de dollars.

Dans les 41 districts du Congrès où les démocrates de premier mandat défendent les sièges arrachés aux républicains en 2018, la collecte de fonds est déséquilibrée en faveur des démocrates: 216,5 millions contre 98,2 millions de dollars. Seuls deux des 41 démocrates ont moins d’argent pour leur campagne que leur adversaire républicain.

Un sous-ensemble particulièrement avantagé financièrement est le groupe des 11 nouveaux représentants démocrates qui ont une formation en renseignement militaire, que le WSWS a identifiés en 2018 comme étant les démocrates de la CIA. Lors de leurs 11 campagnes de réélection, les démocrates de la CIA ont récolté 62,5 millions de dollars. Leurs 11 adversaires républicains n’ont récolté que 21,4 millions de dollars.

Les 11 démocrates de la CIA sont tous favoris et au moins un candidat des services de renseignement militaire va les rejoindre, soit Jake Auchincloss, qui a remporté sa primaire dans le quatrième district du Congrès au Massachusetts, fortement démocrate, et qui est favori de manière écrasante. Plusieurs autres candidats de ce type sont susceptibles de gagner le 3 novembre: Jackie Gordon dans le deuxième district du Congrès de New York, Dan Feehan dans le premier district du Congrès du Minnesota, Sri Preston Kulkarni dans le 22e district du Congrès du Texas, et Gina Ortiz Jones dans le 23e district du Congrès du Texas.

Le résultat de l’élection devrait permettre de renforcer considérablement le groupe des démocrates de la CIA, dont Seth Moulton du Massachusetts, élu pour la première fois en 2014, et le fondateur du comité d’action politique VoteVets, qui s’est chargé de recruter et de financer de nombreux candidats des services de renseignement militaire lors des deux dernières élections. Avec les 11 élus en 2018 et une demi-douzaine d’autres en 2020, cela ferait un «caucus» de près de 20, suffisant pour exercer une influence considérable au sein du nouveau Congrès et dans un futur gouvernement Biden.

Fin

(Article paru en anglais le 23 octobre 2020)

 

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