Pourquoi le magazine Jacobin minimise-t-il le danger de la violence fasciste?

Par Eric London
23 octobre 2020

Mardi, le magazine Jacobin apublié un article de Branko Marcetic sur le complot fasciste visant à kidnapper et tuer les gouverneurs Gretchen Whitmer et Ralph Northam. L'article, intitulé «Nous ne devrions pas faire confiance au récit du FBI sur le complot d'enlèvement de Gretchen Whitmer», est lepremier de Jacobin depuis que le complot a été dévoilé le 8 octobre. Il soutient que le complot du Michigan est «exagéré», que les médias sont coupables de «sensationnalisme» et qu'il n'y a pas de menace réelle de violence d'extrême droite aujourd'hui.

En réalité, le danger d'une violence fasciste à grande échelle n'a jamais été aussi grand dans l'histoire américaine moderne.

L'arrestation, le 8 octobre, de 13 miliciens, suivie de l'arrestation d'un 14e homme dans le Wisconsin la semaine dernière, a révélé une partie d'un complot national visant à tuer des gouverneurs et à renverser des législatures d’État. Les conspirateurs, qui prétendent pouvoir mobiliser «des centaines» de personnes, prévoyaient d'intercepter Whitmer dans sa maison de vacances, d'organiser un «procès» et de l'exécuter. Ils prévoyaient de descendre au Capitole de l'État à Lansing, de prendre le contrôle des chambres législatives et de dissoudre le gouvernement élu. D'autres témoignages ont révélé que les conspirateurs considéraient leur complot comme faisant partie d'un effort national de Trump pour rester au pouvoir, quel que soit le résultat des élections du 3 novembre.

Loin de désavouer les conspirateurs, Trump continue de les encourager, qualifiant Whitmer de «dictatrice». Le week-end dernier, Trump s'est rendu dans l'ouest du Michigan et a encouragé la foule à scander «enfermez-la!» Il a ajouté, de façon inquiétante, «Enfermez-les tous». La police de tout l'État est maintenant en semi-rébellion, refusant de suivre les ordres des élus d’empêcher les milices de se présenter aux bureaux de vote avec des armes.

Le Parti démocrate, craignant de provoquer une opposition sociale de masse à la menace de la dictature, minimise le danger. La ligne des démocrates, avancée dans un document de position officiel publié par le chef de la minorité au Sénat, Chuck Schumer, la semaine dernière, est qu'il est «malheureux» que «Trump et ses alliés tentent d'attiser la peur et le chaos», que Trump ne fait que semer «la désinformation» et que la population doit «être patiente».

Ceseul article de Jacobin sur la conspiration du Michigan est conforme à la stratégie du Parti démocrate. L'article s'en prend aux médias et au FBI pour avoir dramatisé le danger de la violence fasciste. Les socialistes, selon Jacobin, ne doivent «pas permettre aux responsables et aux services de sécurité d'exagérer la menace du terrorisme à leurs propres fins».

Jacobin concocte trois arguments bizarres pour expliquer pourquoi le scepticisme est nécessaire dans «ce cas en particulier».

Premièrement, Jacobin rassure ses lecteurs que la violence d'extrême droite «reste une menace statistiquement mineure pour la vie» en général. Il cite ensuite le fait que les Américains sont plus susceptibles d'être tués par des animaux sauvages que par des fascistes. Si cet argument était réellement pris au sérieux, le lecteur pourrait légitimement tirer la conclusion que les ours grizzlis et les cougars représentent une plus grande menace pour les droits démocratiques que les fascistes armés.

Deuxièmement, Jacobin écrit que donner de la légitimité au complot ne fait qu'alimenter l'hystérie sur le «terrorisme» en général et aide «Trump dans sa tentative de qualifier ‘antifa’ d’organisation terroriste». En d'autres termes, le seul moyen de lutter contre le fascisme est de ne pas le combattre du tout, car dénoncer les complots fascistes ne conduit qu'à la répression étatique. Cette attitude démoralisée et complaisante est une recette qui garantit la défaite.

Troisièmement, dans une section intitulée «Tout est question de coup monté», Jacobin affirme que le complot a probablement été provoqué par le FBI, écrivant: «Il y a plus qu'assez de signes avant-coureurs que, dans cette affaire, le FBI rejoue ses coups tordus de l’époque d’Obama, aidant à fabriquer les complots terroristes qu'il finit par contrecarrer et en faire un grand coup médiatique.»

En fait, le FBI n'a pas exagéré la menace, car il n'a pratiquement rendu public aucun détail du complot et exerce lui-même une dissimulation pour les mêmes raisons que les démocrates. Le directeur du FBI, Christopher Wray, a déclaré en septembre qu'il y avait actuellement 1000 enquêtes sur des groupes d'extrême droite en Amérique et qu'ils n'avaient publié que des détails mineurs sur une partie du complot du Michigan.

L'article ne mentionne jamais aucune preuve quant à ce que pourraient être les «signes avant-coureurs» d'un coup monté du FBI. Néanmoins, Jacobin conclut que le FBI est en train de concocter des complots d'extrême droite parce qu'il a «du mal à convaincre la Maison-Blanche de Trump de prendre [la violence fasciste] au sérieux» et veut obliger Trump à s’en occuper.

Tout cela est politiquement absurde. Est-ce que Jacobin s’attend à ce que quiconque croie que le FBI a inventé le complot afin qu'il puisse forcer Trump à sévir contre la violence fasciste? Si tel était le cas, alors pourquoi le Parti démocrate minimise-t-il le danger et ignore-t-il la menace contre Whitmer et Northam? Au-delà des déclarations des avocats des conspirateurs, Jacobin encore ne cite aucune information qui contredit l'affirmation du procureur général du Michigan, Dana Nessel, selon laquelle le complot était «grave et crédible».

L'article de Jacobin reproche ensuite aux médias d'accorder trop d'attention au complot:

«Malheureusement, plutôt que d’appliquer un certain scepticisme mesuré et une certaine prudence à propos de cette histoire, la presse l’a largement traitée avec sensationnalisme.» Jacobin ajoute: «Il ne revient donc pas seulement à la presse, mais aussi à la gauche de traiter cette affaire avec le scepticisme que tous ces complots terroristes émanant du FBI méritent. Jacobin attaque le Guardian, CNN et le New York Times pour avoir «donné à l'histoire une atmosphère salace et menaçante» en l'appelant un «complot visant à renverser le gouvernement de l'État du Michigan».

Mais c'est exactement de cela qu’il s’agissait. La presse alignée sur le Parti démocrate a travaillé pour cacher les détails les plus menaçants – oui, menaçants! – à la population, conformément aux efforts du Parti démocrate pour minimiser le danger et empêcher l'opposition sociale d'en bas. Aucune référence au complot ne figure actuellement dans les éditions en ligne à la première page du New York Times, du Washington Post ou des éditions britanniques ou américaines du Guardian.

Le but de cet article est de rassurer les lecteurs de Jacobin surle fait qu'il n'y a «rien à voir ici». Cela prend même la forme d’une défense des comploteurs en les présentant avec sympathie et en affirmant, sans aucune preuve, qu'ils ont été victimes d’un «coup monté». Jacobin décrit le chef de file du complot fasciste Adam Fox, chef des Three Percenters fascistes dans l’État du Michigan, comme un solitaire appauvri qui «n'est pas sans rappeler» les immigrés musulmans victimes des coups montés du FBI.

En fait, la transcription de l'audience préliminaire devant le tribunal fédéral la semaine dernière montre que le premier informateur du FBI était un membre de la milice qui s'est volontairement adressé aux forces de l'ordre locales en mars «en raison de préoccupations concernant certaines des directions vers lesquelles le groupe se dirigeait et les violences potentielles dont ils discutaient», selon la transcription. À ce moment-là, le plan était déjà si avancé que le groupe a commencé à s'entraîner activement, à effectuer des reconnaissances autour de la maison du gouverneur et à recruter une armée pour prendre d'assaut le Capitole.

Il se peut fort bien que les informateurs et les agents d'infiltration aient été impliqués plus activement que ne l'admet le FBI. Mais ce ne serait pas une raison pour réfuter le complot, comme le fait Jacobin. Au contraire, cela montre simplement pourquoi il est urgent d'exiger une divulgation complète de toutes les preuves. Les agences de renseignement sont-elles impliquées dans le complot visant à tuer un gouverneur en exercice? Des agents du FBI étaient-ils réellement impliqués dans le complot, comme dans le meurtre en 1965 de la militante des droits civiques Viola Liuzzo ou dans le massacre de radicaux de Greensboro en Caroline du Nord par le KKK en 1979?

Ce danger est bien réel. Dans ce cas, il n'est même pas clair que le FBI du Michigan ait informé son siège national des rafles. CNN a rapporté que le procureur général William Barr n'avait pas été informé au préalable que l'enquête était même en cours. Une section du FBI craignait-elle que le président et son procureur général avertissent les fascistes et les aident à échapper à la détection?

Jacobin ne soulève pas de telles questions, ni n'appelle à la publication de preuves supplémentaires ou à la tenue d'audiences publiques pour interroger les responsables sur les liens possibles entre les alliés de Trump et les comploteurs et la droite fasciste. Au lieu de cela, ils attaquent la légitimité de l'enquête et disent à leurs lecteurs de ne pas tenir compte des événements du Michigan.

Pourquoi Jacobin, une publication apparemment de gauche, a-t-il écrit un article qui nie si ouvertement le danger de violence venant de la droite?

Jacobin et les Socialistes démocrates d'Amérique ne sont qu'une faction du Parti démocrate. Leur seule raison d’exister est de bloquer le développement d'un mouvement socialiste indépendant du Parti démocrate.

Leur rôle est de détourner l'attention de tout ce qui mine la confiance dans les démocrates ou menace de radicaliser politiquement les travailleurs et les jeunes. Pour la même raison, l'article ignore la pandémie de coronavirus, qui a tué près de 225.000 personnes aux États-Unis et plus de 1,1 million dans le monde. Jacobin considère la pandémie comme un événement sans grande importance ni conséquence.

Manifestants armés de fusils pendant un rassemblement contre le confinement au Capitole du Michigan à Lansing, le 14 mai 2020 (Source: AP Photo/Paul Sancya)

Le complot de coup d'État du Michigan est né des manifestations contre les restrictions liées au coronavirus de Whitmer. Les manifestations ont été déclenchées par des sections puissantes de la classe dirigeante en faveur de la politique «d'immunité collective» de Trump, visant avant tout à contraindre les travailleurs à reprendre le travail pour alimenter les profits des grandes entreprises, quel que soit le risque de mort. La principale raison pour laquelle les comploteurs prévoyaient de tuer Whitmer, après tout, est qu'elle a imposé aux entreprises des restrictions limitées pour arrêter la propagation du virus.

Il convient de rappeler que plus tôt en octobre, Jacobin avaitpublié un entretien majeur avec Martin Kuldorff, une figure importante qui collabore directement avec Trump sur sa politique «d'immunité collective». L'article accorde généreusement à Kuldorff un espace pour promouvoir «l'immunité collective» et le «modèle suédois» mortel. En avril, Jacobin a également publié un article intitulé «La gauche ne peut pas simplement rejeter les manifestations anti-confinement», qui appelait à une orientation vers les mêmes manifestations fascistes anti-confinement à Lansing que les comploteurs avaient utilisées pour planifier leurs assassinats.

Tout ce que Jacobin écrit pue la complaisance et l'indifférence. Leur approche est guidée par la nécessité de subordonner tout sentiment de gauche à l'élection de Joe Biden, l'ancien sénateur de droite du Delaware, la capitale mondiale des sociétés-écrans. Leur objectif principal est de contenir l'opposition sociale croissante venant d'en bas en la confinant dans le Parti démocrate et sa campagne électorale. Dans ce processus, ils jouent un rôle politique méprisable.

(Article paru en anglais le 22 octobre 2020)

 

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