Le régime sorti du coup d’État en Bolivie concède la victoire électorale au MAS

Par Andrea Lobo
21 octobre 2020

Le régime bolivien mis en place par le renversement militaire, soutenu par les États-Unis, du président Evo Morales en novembre dernier reconnait maintenant la victoire du Mouvement vers le socialisme (MAS) de Morales lors des élections présidentielles qui se sont tenues dimanche.

Bien que les résultats officiels n’aient pas encore été publiés, les sondages de sortie des urnes ont montré une victoire écrasante au premier tour pour Luis Arce, le candidat du MAS à la présidence qui était le ministre de l’Économie de Morales. Le candidat du MAS a obtenu 52,4 pour cent des voix contre 31,5 pour cent pour l’ex-président de droite Carlos Mesa. L’homme politique d’extrême droite Luis Fernando Camacho, qui dirige des groupes paramilitaires fascistes depuis le coup d’État de l’année dernière, a obtenu 14 pour cent des voix.

Evo Morales (Credit: www.kremlin.ru)

Mesa a déjà concédé la défaite, tandis que la présidente de facto Jeanine Áñez et le président de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro, ont félicité Arce pour cette victoire. L’OEA a joué un rôle crucial dans le renversement de Morales l’année dernière en publiant un rapport qui contenait de fausses allégations de fraude électorale.

Malgré la pandémie de coronavirus et la forte présence militaire dans les bureaux de vote, les médias locaux ont fait état d’un taux de participation élevé. Des millions de personnes se sont rendues aux urnes masquées et ont attendu de longues heures dans des files d’attente en respectant la distanciation.

Ce résultat électoral démontre la profonde haine populaire pour le régime fasciste d’Áñez, qui a reporté les élections à deux reprises, dans un contexte de réaction catastrophique à la pandémie, de répression militaire et de corruption endémique. Avec près de 8.500 décès confirmés par COVID-19, la Bolivie est le pays qui compte le plus grand nombre de décès par habitant après le Pérou et la Belgique.

L’impérialisme américain, ses laquais du régime d’Áñez et l’armée bolivienne ont pris la décision d’accepter les résultats des élections et de rendre le pouvoir au MAS. C’est une manœuvre tactique nécessaire pour désarmer et paralyser politiquement les luttes ouvrières croissantes, alors même qu’ils préparent un passage à des formes de gouvernement autoritaires.

En même temps, l’impérialisme et la classe dirigeante perçoivent un gouvernement Arce comme le meilleur moyen de relancer l’économie, mettre en œuvre une politique d’«immunité collective» de contagion généralisée, d’imposer des mesures d’austérité brutales en réponse au ralentissement économique et de renforcer encore plus l’appareil d’État répressif.

On avait déjà mis en place des préparatifs pour renverser l’élection du MAS. Moins d’un an après le renversement militaire de Morales, des centaines de soldats, certains en tenue antiémeute et d’autres armés de fusils, ont patrouillé dans les rues de La Paz, Santa Cruz et d’autres villes pour superviser les élections. Dans un cas au moins, l’armée a été surprise en train de transporter clandestinement des sacs qui contenaient des bulletins de vote à Santa Cruz.

Salvador Romero, nommé par le régime putschiste pour superviser le tribunal électoral, est un ancien chef électoral nommé par Mesa lui-même. Il est devenu un informateur de l’ambassadeur américain, Philip Goldberg, alors que ce dernier complotait une guerre civile avec les élites de Santa Cruz en 2008. Il est ensuite devenu directeur résident de l’Institut national de la démocratie (une organisation de façade du département d’État américain) au Honduras en 2011-2014 avec pour mission de «renforcer la confiance dans les élections» sous la supervision du régime installé lors du coup d’État de 2009 soutenu par les États-Unis.

Romero a annoncé à la dernière minute que, prétendument, en raison de problèmes de système, les résultats préliminaires ne seraient pas rendus publics la nuit des élections, ce qui aurait facilité une fraude.

Rien de tout cela n’a empêché l’ex-président Morales, qui s’est vu arbitrairement interdire de se présenter comme candidat, et d’autres dirigeants du MAS de présenter les élections comme une «célébration de la démocratie».

Lors d’une conférence de presse tenue à Buenos Aires, en Argentine, Evo Morales a ajouté: «Aujourd’hui, nous avons retrouvé la démocratie et la patrie. Nous allons retrouver la stabilité et le progrès! Nous allons retrouver la paix!»

Pendant ce temps, à La Paz, la police renforçait le cordon pour protéger le quartier général de la campagne du MAS, tandis que le président élu, Arce, lisait une déclaration aux médias qui disait: «Nous gouvernerons pour tous les Boliviens, nous construirons un gouvernement d’unité nationale, nous construirons l’unité de notre pays.»

Ces déclarations équivalent à un rameau d’olivier pour les putschistes. Ils vont simplement attendre leur heure jusqu’à ce que le MAS soit à nouveau jugé insuffisant pour réprimer l’opposition sociale.

Plus fondamentalement, la réponse du MAS au coup d’État a été d’empêcher la mobilisation indépendante de la classe ouvrière contre l’État capitaliste. Cela s’est accompagné de promesses à la classe dirigeante d’une «réactivation économique» et un part du butin aux mêmes militaires responsables du massacre de ceux qui ont résisté au renversement de Morales.

Samedi, Morales a tweeté: «Les soldats et le personnel de la Force opérationnelle interarmées n’ont pas reçu de primes ou de salaires au cours des trois derniers mois. C’est une situation que nous dénonçons comme une violation flagrante de leurs droits et une sous-évaluation du travail qu’ils effectuent».

Ceci fait suite à une interview de Jacobin où il se présente comme «le seul président civil qui ait été dans les casernes», indiquant qu’il a été conscrit en 1978. Il s’est spécialisé dans la police militaire et il a assuré la sécurité des chefs d’état-major. Il a ensuite fait valoir que le MAS peut apporter une stabilité au régime bourgeois, contrairement aux décennies de «coups d’État successifs» qui ont précédé son élection en 2005.

Il a frauduleusement présenté comme «anticapitaliste» son opposition aux confinements mis en place contre le coronavirus, une position basée sur la protection du flux continu de profits au détriment de la vie des travailleurs. «L’appareil productif a été paralysé par la quarantaine, mais le gouvernement lui-même l’a fermé parce qu’il s’est soumis aux politiques du capitalisme», a-t-il déclaré.

Le MAS et Morales se préparent une fois de plus à trahir les travailleurs et les masses boliviennes au milieu des menaces mortelles permanentes de la pandémie, de la dictature militaire et du fascisme. Cela ne peut être compris que comme le résultat de leur politique bourgeoise nationaliste, qui est complètement subordonnée à Wall Street et à l’impérialisme.

Evo Morales est arrivé au pouvoir pour la première fois afin de calmer la crise du régime bourgeois en 2000 et 2005. Des manifestations de masse avaient éclaté contre la privatisation de l’eau et sur des demandes de nationalisation du gaz naturel.

La hausse des prix des matières premières et la demande croissante de la Chine ont permis à Morales d’offrir des recettes importantes aux entreprises transnationales en tant que «partenaires», tout en attribuant une participation majoritaire et davantage de revenus à l’État. La croissance économique et l’équilibre entre les capitaux chinois, européens et américains ont considérablement enrichi certaines parties de l’élite commerciale locale, véritable base sociale du MAS.

De nouveaux programmes sociaux et des investissements dans les services publics ont aidé des millions de personnes à sortir de la pauvreté, mais la plupart sont restées proches du seuil de pauvreté officiel. La Bolivie reste le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud. Les Nations unies ont constaté que 63 pour cent des habitants vivent en dessous ou à proximité du seuil de pauvreté, soit le même pourcentage qu’en 2004.

Lorsque les prix des matières premières ont chuté en 2014, le gouvernement Morales s’est plié aux pressions des sociétés transnationales et du capital financier, en accordant des permis pour l’expansion de l’exploitation minière et agricole sur des terres auparavant protégées, en mettant en œuvre des réductions sociales et en portant la dette extérieure à des niveaux records.

En conséquence, la baisse de la pauvreté s’est effectivement arrêtée en 2015, et l’extrême pauvreté a commencé à rebondir en 2018. Cela a conduit à une résurgence de la lutte des classes et à une opposition populaire croissante au gouvernement Morales.

En février 2016, Morales a perdu un référendum constitutionnel pour se faire réélire, un résultat qu’il a ignoré, ce qui a alimenté la colère sociale.

Dans les semaines qui précédaient les élections de 2019, une grève nationale des travailleurs de la santé et une grève de 20 jours dans la plus grande mine du pays ont eu lieu à San Cristobal. Tout cela s’est déroulé sur fond d’explosions sociales contre les inégalités au Chili et en Équateur.

Le coup d’État a été mis en oeuvre en réponse aux craintes des milieux dirigeants boliviens que Morales allait être incapable de réprimer la lutte des classes. C’était également conforme à la volonté de l’impérialisme américain de retrouver son hégémonie sur les ressources naturelles et les marchés de la Bolivie – y compris ses réserves stratégiques de lithium – et de toute l’Amérique latine face à ses concurrents chinois et européens.

Le coup d’État et la répression qui a suivi n’ont cependant pas intimidé la résistance de masse des ouvriers et des paysans boliviens. Leur colère n’a fait que croître face à la répression et à la réponse désastreuse à la pandémie.

(Article paru en anglais le 20 octobre 2020)

 

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