«La pandémie n'est pas encore terminée»

Une infirmière brésilienne dénonce la fermeture d’un hôpital COVID et le licenciement de 300 employés

Par Tomas Castanheira
20 octobre 2020

Le gouvernement de Para, État du nord du Brésil, a annoncé la semaine dernière la fermeture de deux centres de traitement du COVID-19. L’hôpital de Castelo dos Sonhos et l’ hôpital régional de Castanhal venaient d’ouvrir entre juin et juillet et maintenant ont soudainement fermé leurs portes.

Les quelque 300 travailleurs de l'hôpital régional de Castanhal ont manifesté jeudi dernier juste après avoir appris qu'ils avaient tous été licenciés par l'entreprise chargée de gérer l'établissement. Ils ont exigé le retour de leurs emplois et le paiement de deux mois de salaires non payés.

Le World Socialist Web Site s'est entretenu avec Gleyce Cristina, l'une des infirmières qui a mené la manifestation de jeudi, organisée de manière indépendante par les travailleurs. Une photo de Gleyce brandissant une pancarte indiquant «hier, nous étions des héros, aujourd'hui nous avons été licenciés» a été partagée des centaines de fois sur les réseaux sociaux.

Les travailleurs de l’hôpital régional Castanhal manifestent pour défendre leurs emplois le 15 octobre

Gleyce a déclaré au WSWS qu'elle et ses collègues avaient été embauchés en juin, environ un mois après que le gouvernement de l'État eut reconnu l'effondrement total du système de soins de santé de Para. Castanhal, une ville d'environ 200 000 habitants au nord-est de l'État, a été l'un des points centraux de cet effondrement.

«L'hôpital régional de Castanhal est en construction depuis plus de 10 ans», a déclaré Gleyce. «Ce n'est qu'après que de nombreuses personnes l’ont réclamé, après beaucoup de morts, qu’ils ont inauguré le quatrième étage pour les malades du COVID.

«Dès son ouverture, la situation était très critique. Ils ont fixé un temps jusqu'en décembre pour le fonctionnement de l'unité en tant que centre COVID. Nous sommes en octobre et elle est déjà fermée. Mais la pandémie n’est pas encore terminée. »

Elle a mis en garde contre la situation toujours alarmante de la pandémie de COVID-19 au Brésil, qui compte déjà plus de 5,2 millions de cas confirmés et plus de 150 000 décès. Environ 500 Brésiliens continuent de mourir chaque jour de la maladie.

«Pendant que l'hôpital était ouvert, les gens n'arrêtaient pas de venir», dit-elle. «Il y avait toujours des patients. Il y avait une patiente qui a dit que la maladie venait d'arriver dans sa ville. »

Le secrétaire à la Santé de Belém (Sesma), a publié des données récentes qui indiquent une croissance terrifiante du nombre de cas suspects de COVID-19 dans la capitale de l'État. Entre le 12 et le 16 octobre, les hôpitaux ont enregistré une augmentation de 112 pour cent des cas de syndrome respiratoire aigu.

Mais la position de Gleyce à l’égard de la pandémie est radicalement opposée à celle du gouvernement de Para, dirigé par Helder Barbalho, du Mouvement démocratique brésilien (MDB). Expliquant les raisons de la fermeture des hôpitaux, le secrétaire d'Etat à la Santé Romulo Gomes a déclaré: «Nous prenons en considération la zone de drapeau jaune dans laquelle ces unités sont situées.»

Gleyce Cristina tenant un banderole avec le message: “Hier, nous étions des héros, aujourd’hui nous sommes renvoyés"

Cette mesure fait partie de la politique irresponsable et meurtrière du gouvernement de Para et de toute la classe dirigeante brésilienne. Barbalho a autorisé depuis septembre la réouverture des écoles de Para et tente maintenant de forcer le retour des cours en présentiel dans les écoles publiques de l’Etat, face à la résistance des enseignants. Gleyce s'oppose fermement à la réouverture des écoles: «Même nous dans le secteur de la santé n'avons pas de vaccins, il est trop tôt pour le faire. »

Il y a un autre facteur derrière la fermeture des unités de soins de santé. Le gouvernement de Barbalho fait l'objet d'une enquête fédérale pour le détournement des ressources de soins de santé, qui s'est intensifié pendant la pandémie COVID-19. Cela implique directement la sous-traitance d'organisations dites « sociales » pour gérer les hôpitaux publics, comme celui de Castanhal .

Lors du lancement d'une opération de la police fédérale mardi, le ministère public fédéral a déclaré: « Helder Barbalho traitait auparavant avec des hommes d'affaires et le chef de cabinet de l'époque sur des questions liées aux procédures d'appel d'offres, qui auraient été [...] corrompues et surfacturées.»

Gleyce a déclaré qu'elle et ses collègues avaient été embauchés avec la garantie que leurs emplois seraient maintenus même après l'opération COVID-19, car l'hôpital avait commencé à fonctionner comme un centre d'oncologie et de traumatologie. « De nombreux amis ont abandonné des années de travail dans d'autres emplois. Il y a des hommes de famille désespérés. »

«Ce n'est qu'après que les médias ont commencé à parler de la fermeture de l'hôpital qu'ils se sont mis à nous parler et nous ont informés que nous avions été licenciés. Sans avertissement, sans rien. Notre paie a pris fin le 15 et nous avons deux mois de salaires impayés.

«Nous voulons nos emplois, ils ont dit que nous n'aurions pas à partir. C'est un mépris total pour la vie. J'ai des amis qui ont quitté leur emploi et qui sont malades à la maison. Les derniers étaient une femme de ménage et un soignant qui, lors de son dernier jour de service, a découvert qu'il avait le COVID.

«Et maintenant, comment prendront-ils soin d'eux-mêmes, sans argent? Et où prendront-ils soin d'eux-mêmes, si l'hôpital est fermé? Il ne devait être fermé, le COVID n'est pas terminé et aucun vaccin n'est arrivé. »

Mais les attaques auxquelles sont confrontés les professionnels de la santé à Para, a déclaré Gleyce, ne sont pas un épisode isolé: «Ce qui m'arrive à moi et à mes amis, c'est ce qui arrive à beaucoup. Nous nous sommes battus, nous avons donné notre sang, nous avons risqué nos vies. Plusieurs fois, on a ramené le virus chez nous. Ils nous ont traités de héros de première ligne, mais quand il s’agissait de nous licencier, ils n’ont pas eu la moindre pitié. »

Ces travailleurs seront jetés dans les rangs croissants des chômeurs au Brésil, qui ont atteint des records historiques durant la pandémie de COVID-19. Quelque 10 millions de travailleurs ont perdu leur emploi dans le pays et, pour la première fois depuis des décennies, plus de la moitié de la population en âge de travailler est au chômage.

Gleyce a déclaré: «Malheureusement, nous n'avons personne pour nous défendre. Nous n'avons pas de représentant, c'est juste notre propre voix. Nous voulions une réponse du gouvernement, qu'il garantirait notre emploi, mais il ne répond pas. Les journaux ont promis d'aider, mais il n'y a pas eu de réponse. »

Se référant au Conseil régional des soins infirmiers (Coren), qui prétend représenter les intérêts des infirmières, Gleyce a déclaré: «Je n'ai même pas eu de nouvelles de Coren. Je suis sûr qu'ils savent ce qui s'est passé avec nous, car cela a eu de grandes répercussions, mais même Coren n'est pas en notre faveur. Tout ce que je sais, c'est que vous devez les payer chaque année, mais Coren n'est bon à rien. »

D'autre part, Gleyce a rapporté que, « en termes de partages sur les réseaux sociaux, nous avons eu de nombreuses réponses ». Selon elle, la plupart des soutiens proviennent de travailleurs qui vivent la même situation.

Elle a répondu avec enthousiasme en apprenant le nombre croissant de grèves et de manifestations de professionnels de la santé à travers le monde, comme celles qui ont balayé le Chili et l'Argentine il y a moins d'un mois. Et elle était d'accord avec la perspective défendue par le WSWS, selon laquelle les travailleurs devraient former des comités de base indépendants des syndicats pour se représenter et coordonner leurs luttes au niveau international.

Gleyce a conclu l'entretien avec un message à tous les travailleurs: «Nous discutons de la manière de poursuivre cette lutte. Ça ne va pas finir comme ça; nous luttons pour nos droits. »

(Article paru en anglais le 19 octobre 2020)

 

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