Les étudiants thaïlandais poursuivent leurs manifestations malgré la répression gouvernementale

Par Ben McGrath
19 octobre 2020

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté en Thaïlande la semaine dernière pour défendre les droits démocratiques dans le cadre d’un mouvement de protestation qui s'est intensifié depuis juillet. Les rassemblements les plus récents ont commencé mercredi et se sont poursuivis jeudi, vendredi et durant le week. Le gouvernement soutenu par l'armée a répondu par une répression renforcée, des violences policières et la déclaration de l'état d'urgence.

Les manifestants, dont beaucoup d’étudiants, se sont réunis mercredi au monument de la démocratie de la ville avant de marcher vers Government House, où se trouvent les bureaux du Premier ministre Prayuth Chanocha. Ils ont scandé: «A bas la dictature. Vive la démocratie» et ont souligné leurs trois revendications fondamentales: la démission de Prayuth, une nouvelle constitution et la fin de la répression des critiques du gouvernement.

Les manifestants occupent une route principale alors qu'ils se rassemblent à un carrefour dans la capitale, Bangkok, le jeudi 15 octobre 2020 (AP Photo / Sakchai Lalit)

Les manifestants ont également critiqué la monarchie en scandant «nos impôts» et en saluant à trois doigts un cortège d’automobiles royal comprenant la reine Suthida qui les dépassait. En plus des trois revendications, les manifestants appellent également depuis août à dix réformes de la monarchie. Celles-ci incluent l'abolition de la loi draconienne de lèse-majesté, une séparation des biens personnels et royaux du monarque, une réduction du budget de la monarchie et la fin de la propagande en faveur du roi.

Le gouvernement a profité de l'incident du cortège automobile pour annoncer l'état d'urgence, interdisant les rassemblements de cinq personnes ou plus et censurant toute information jugée vouloir «créer la peur» ou «affecter la sécurité nationale». Ces mesures permettent à la police de détenir des manifestants sans inculpation pendant 30 jours maximum sans avoir accès à un avocat. Au moins deux manifestants risquent la prison à vie pour cet incident.

Bien qu'ils aient été très largement pacifiques mercredi, certains manifestants ont été provoqués pour commencer des échauffourées avec des contre-manifestants pro-monarchiques vêtus de jaune. Les contre-manifestants ont été soupçonnés d'être des policiers ou des militaires en raison de leur coupe de cheveux très courte et identique et du fait qu'ils ont été transportés par bus depuis les régions provinciales.

Sans fournir aucune preuve, le Premier ministre Prayuth a déclaré: «Il y a eu une action qui a eu un impact sur un cortège royal […] Il y a des motifs raisonnables de croire qu'il y a eu des actes graves affectant la sécurité nationale, la vie et les biens de l'État ou d'individus.»

Tôt jeudi matin, la police a attaqué un campement de protestation installé la veille devant la résidence du gouvernement. Elle a arrêté plus de 20 personnes, dont des leaders de la manifestation ; parmi eux Anon Nampa qui est un avocat des droits humains, le militant Prasit Krutharote et les leaders étudiants Parit Chiwarak, Panusaya Sithijirawattanakul et Nathchanon Pairoj. Une vingtaine d'autres avaient été arrêtés plus tôt dans la semaine.

L'interdiction n'a pas empêché les manifestants de se rassembler jeudi à l'intersection animée de Ratchaprasong à Bangkok pour exiger la libération des personnes arrêtées. La Jeunesse libre, l'un des groupes organisateurs des manifestations, a dénoncé ainsi les arrestations: «Il s'agit d'une action visant à perpétuer le pouvoir autoritaire de l'État, pas pour le plus grand bien du peuple. L'État reconnaît que la monarchie est l'une des raisons du décret. Par conséquent, on peut affirmer que la monarchie est contre la démocratie. »

Lorsque les manifestants sont revenus dans les rues vendredi, ils ont été accueillis par des canons à eau de la police et des attaques d’agents munis de boucliers anti-émeute et de matraques. Prayuth a déclaré: «Je ne démissionne pas», tout en menaçant les manifestants de nouvelles violences: «Attendez de voir […] Si vous faites le mal, nous utiliserons la loi ».

L'appel de certains dirigeants étudiants à une grève générale le 14 octobre n'a pas eu de suite. Le plus grand syndicat de Thaïlande avec près de 200 000 membres, la Confédération des relations de travail dans les entreprises d'État, a refusé d'approuver la grève. Les représentants du grand patronat avaient exprimé leur conviction qu'aucune grève n'aurait lieu. «Je ne vois aucun signe d'un grand mouvement de grève pour le moment», a déclaré Supant Mongkolsuthree, président de la Fédération des industries thaïlandaises.

Les manifestants étudiants devraient aller à la rencontre des travailleurs en soulevant des revendications pour améliorer les conditions sociales et de travail en plus des revendications démocratiques actuelles. Aucune confiance ne peut être accordée à une quelconque fraction de la bourgeoisie prétendant défendre les droits démocratiques. Ces couches de la classe dirigeante tenteront de détourner les manifestations et les revendications démocratiques légitimes des jeunes à leurs propres fins.

Des sections de la bourgeoisie critiquent le roi Maha Vajiralongkorn parce que la monarchie met des obstacles à leurs propres intérêts commerciaux. En 2018, le Bureau de la propriété royale (CPB) de Thaïlande, qui détenait les actifs de la monarchie, transféra des dizaines de milliards de dollars directement au roi. Cela comprenait des participations dans Siam Commercial Bank (SCB) et Siam Cement Group (SCG), une banque de premier plan et la plus grande entreprise industrielle du pays, respectivement. Le montant exact n'a pas été divulgué, mais le portefeuille de CPB est estimé à 40 milliards de dollars.

Parit, l'un des dirigeants étudiants arrêtés, a dénoncé le SCB comme «un pot d'argent de la féodalité». Les parlementaires du parti d'opposition Aller de l’avant (MFP) ont cherché à enquêter sur les finances du roi. Le MFP est le successeur de facto du parti Avenir devant, que la Cour constitutionnelle a dissous en février pour avoir prétendument violé la loi électorale. Le chef du parti, Thanathorn Juangroongruangkit, a également été déchu en tant que membre du parlement.

Thanathorn a critiqué l'influence croissante du roi dans les sphères commerciales, en disant: «C'est l'argent des contribuables, il doit être transparent.» Il a également déclaré à propos des parts du roi dans SCB et SCG: «Le roi est désormais un acteur du marché. Ceci est mauvais. C'est antidémocratique. »

Thanathorn est le fils du fondateur de Thai Summit Group, le plus grand fabricant de pièces automobiles en Thaïlande. Il a occupé un poste de premier plan dans l'entreprise de 2002 à 2018, avant de se lancer dans la politique. Étant au pouvoir, il était le député le plus riche, il a déclaré l'an dernier des actifs d'une valeur de 5,6 milliards de bahts (180 millions de dollars).

Thanathorn a écrit un article pour le Diplomate le 24 septembre dans une tentative évidente de gagner les faveurs de Washington. Il a écrit: «La Thaïlande est un allié important des États-Unis depuis plus de 200 ans, et notre stabilité politique exerce une grande influence sur d’autres pays de l’ANASE. Aujourd'hui, le gouvernement pro-militaire est devenu de plus en plus amical avec la Chine, et a de ce fait aliéné nos alliés démocratiques. »

Cet appel au gouvernement Trump n'a rien à voir avec la défense de la démocratie et, s'il réussit, entraînera plus étroitement la Thaïlande dans la marche de l'impérialisme américain vers une guerre contre la Chine.

(Article paru en anglais le 17 octobre 2020)

 

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