La pseudo-gauche promeut de dangereuses illusions après la condamnation pénale de fascistes grecs

Par Peter Schwarz
19 octobre 2020

La Cour suprême grecque a statué plus tôt ce mois-ci que le parti néo-fasciste Chrysi Avgi (Aube dorée) était une organisation criminelle et a condamné presque tous les 68 membres jugés pour violence, appartenance à une organisation criminelle, dommages corporels graves et possession illégale d'armes. Le procès contre Aube dorée a duré plus de cinq ans et son issue était attendue avec beaucoup d’anticipation.

Le tribunal a annoncé mercredi les peines des personnes condamnées. Le chef du parti Nikos Michaloliakos, admirateur d'Hitler et négationniste de l'Holocauste, a été condamné à 13 ans de prison. 17 autres députés et membres ont été condamnés à des peines allant de 5 à 13 ans. Giorgos Roupakias a été condamné à la réclusion à perpétuité. Le sympathisant du parti a admis avoir poignardé le rappeur antifasciste Pavlos Fyssas en 2013. D'autres membres du parti ont été condamnés à des peines comprises entre six et sept ans en tant que complices du meurtre. Au cours des prochains jours, des décisions seront rendues sur la question de savoir si certaines peines devraient être mises en sursis.

Des milliers de gens se rassemblent pour une manifestation antifasciste devant le tribunal à Athènes, le mercredi 7 octobre 2020. La Cour a jugé que le parti d’extrême droite Aube dorée fonctionnait comme une organisation criminelle. (AP Photo/Yorgos Karahalis)

Avant l'annonce de la décision le 7 octobre, plus de 20.000 personnes se sont rassemblées devant le tribunal dans le centre d'Athènes et ont célébré la décision, parmi lesquelles la mère de Fyssas et l'ancien premier ministre Alexis Tsipras (Syriza - la Coalition de la gauche radicale). Depuis, de nombreuses organisations de la pseudo-gauche ont cherché à présenter cette décision comme une formidable victoire sur le fascisme.

Syriza, l'ancien parti au pouvoir, l'a décrite comme «une étape importante, une percée et un nouveau point de départ pour les luttes qui nous attendent».

Solidarité ouvrière, le journal de la section grecque de la Tendance socialiste internationale, a déclaré que la décision était un «moment crucial pour les luttes de la classe ouvrière». Même le camp du gouvernement de droite Nouvelle Démocratie «a été forcé de céder devant ce courant» d'antifascisme. L'ancien premier ministre de la Nouvelle Démocratie, Antonis Samaras, «qui a orchestré la campagne raciste menée conjointement par la police grecque et Aube dorée se déclare désormais antifasciste». Kyriakos Mitsotakis, son successeur, «qui a fait l'éloge des rassemblements pour la Macédoine aux côtés d’Aube dorée, est maintenant à la recherche de trophées antifascistes».

Le groupe OKDE-Spartakos a célébré la décision sur le site Internet pabliste International Viewpoint, en écrivant: «Des dizaines de milliers de travailleurs, membres de syndicats et d'organisations politiques, chômeurs, immigrés, jeunes, antifascistes, ont érigé un mur contre la barbarie fasciste et mis fin à un cycle historique, envoyant l'Aube dorée et ses rejetons en prison et dans la poubelle de l'histoire […] Le gouvernement de Mitsotakis, comme le gouvernement de Samaras avant lui, a été contraint de rompre ses liens de sang avec les nazis et de les traîner en justice sous le poids de la lutte antifasciste massive et multiforme».

Ces évaluations sont non seulement naïves, mais politiquement criminelles. Elles désarment la classe ouvrière face à la menace fasciste qui n'a en aucun cas été bannie suite à la décision rendue contre Aube dorée. Samaras et Mitsotakis ne se sont pas transformés en antifascistes et n'ont pas rompu les «liens de sang avec les nazis», mais ont plutôt adopté leur politique.

Après des années au cours desquelles les gouvernements grecs «de gauche» et de droite ont pillé la population grecque pour enrichir les banques internationales et les oligarques grecs, le pays est confronté à sa pire crise économique depuis des décennies. Cela a été considérablement aggravé par la pandémie de coronavirus. Le gouvernement a répondu en adoptant les méthodes d’Aube dorée: il attise le nationalisme, abuse des réfugiés et prépare une guerre contre la Turquie, sa rivale, qui mettra en danger la vie de milliers de jeunes soldats.

La montée des mouvements fascistes dans le monde, des États-Unis au Brésil, en passant par les Philippines, l'Allemagne, l'Italie, la Hongrie et ailleurs, souligne que les tensions de classe ont atteint un niveau si élevé qu'elles ne peuvent plus être atténuées par des moyens démocratiques. Confrontée à une opposition croissante à la pauvreté, au militarisme et aux conséquences catastrophiques de sa politique contre le coronavirus, la classe dirigeante promeut et encourage partout les gangs fascistes afin d'établir des formes dictatoriales de gouvernement.

Si l'admirateur d’Hitler Michaloliakos et ses plus proches collaborateurs doivent désormais passer plusieurs années derrière les barreaux, après avoir été cautionnés par l'État dans leurs attaques sur les réfugiés, avoir terrorisé des travailleurs et assassiné des militants de gauche, c'est avant tout pour des raisons tactiques. Le gouvernement craint que l'opposition croissante envers les nazis ne devienne une menace pour le régime bourgeois lui-même.

La décision de laisser leurs hommes de main fascistes se déchaîner contre les travailleurs et les immigrants, de les tenir en laisse pour intimider l'opposition, ou de les détenir temporairement a toujours été une considération tactique pour la classe dirigeante basée uniquement sur des considérations d'opportunité. En Allemagne, la SA, la branche paramilitaire des nazis, ne fut que très tardivement interdite en avril 1932 et ceci en raison de la crainte qu'une confrontation armée avec la classe ouvrière n’aboutisse à la victoire des ouvriers. À peine neuf mois plus tard, la classe dirigeante a confié à Hitler la direction du gouvernement et lui a accordé des pouvoirs dictatoriaux.

L'expérience historique témoigne du fait que le fascisme a des racines profondes dans la politique grecque. De la collaboration avec l'occupation nazie à la dictature des colonels entre 1967 et 1974, en passant par l'inclusion du parti nationaliste völkisch LAOS dans le gouvernement technocratique soutenu par l'Union européenne en 2011, les groupes d’extrême droite ont régulièrement joué un rôle clé.

Il y a plusieurs aspirants en Grèce aujourd'hui qui pourraient emboîter le pas à Aube dorée si leurs dirigeants restent incarcérés pendant un certain temps. Selon un rapport de police divulgué au public la semaine dernière, quelque 16 groupes d'extrême droite cherchent à combler le vide laissé par Aube dorée. L'un d’eux, Elliniki Lysi (Solution grecque), compte déjà 10 députés au parlement grec. Un rejeton d’Aube dorée, Grecs pour la patrie, fondé par l'ancien porte-parole du parti Ilias Kasidiaris en juin, obtient également un soutien compris entre 1,5 et 3 pour cent dans les sondages.

Les fascistes jouissent d'une base de soutien particulièrement forte au sein de l'appareil d'État. En 2012, 23 pour cent de tous les policiers ont voté pour les fascistes, contre 7 pour cent dans l'ensemble de la population. L'attitude des forces de sécurité a été démontrée une fois de plus à la suite de la décision du tribunal, lorsque des policiers armés de l'unité des forces spéciales ont chassé les manifestants du tribunal avec des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des matraques.

Syriza et les groupes de pseudo-gauche qui célèbrent désormais la décision du tribunal comme une victoire ont eux-mêmes contribué de manière significative au renforcement de l'extrême droite et continuent de le faire. Ils dissimulent la menace fasciste à la population car, en tant que représentants des couches privilégiées de la classe moyenne, ils défendent le régime capitaliste, qui ne peut être maintenu que par des mesures autoritaires.

Avec leur politique nationaliste et anti-ouvrière, le Pasok social-démocrate et, après son effondrement, Syriza, ont ouvert la voie à la résurrection des forces d'extrême droite qui étaient totalement discréditées dans la période suivant le renversement de la dictature militaire. Les organisations de pseudo-gauche dans leur périphérie ont soit dissimulé ces politiques, soit les ont ouvertement soutenues.

Aube dorée a vu le jour dans les années 1990 lorsque le gouvernement Pasok de l'époque a mené une campagne nationaliste réactionnaire contre la Macédoine et restructuré l'économie grecque aux dépens de la classe ouvrière. Michaloliakos, qui a maintenant été condamné, travaillait à l'époque pour l'agence de renseignement grecque.

Aube dorée a atteint le point culminant de son influence en 2015, sous le gouvernement Syriza de Tsipras, lorsqu'il a obtenu 7 pour cent des voix et est devenu le troisième parti d’importance. Ils ont obtenu 18 députés parmi les 300 sièges du parlement en exploitant la colère sociale généralisée envers les politiques d'austérité dictées par l'UE et la corruption au sein de l'appareil d'État.

Syriza a remporté les élections législatives de janvier 2015 en promettant la fin de l'austérité européenne. Mais Tsipras a formé une coalition avec les Grecs indépendants d'extrême droite (Anel), a intensifié la campagne d'austérité et a finalement ouvert la voie au retour au pouvoir de la Nouvelle Démocratie, qui a largement adopté le programme des fascistes.

Les fascistes n'ont pas encore de mouvement de masse, mais le danger qu'ils puissent accroître leur influence est très grand s'ils ne sont pas combattus par un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière. Cela nécessite une rupture complète d’avec SYRIZA et sa périphérie de pseudo-gauche et la construction d'un parti qui unit la classe ouvrière comme la force principale sociale à la tête de toutes les couches opprimées sur la base d’un programme socialiste et internationaliste. Cela nécessite la construction d'une section du Comité international de la Quatrième Internationale en Grèce.

(Article paru en anglais le 15 octobre 2020)

 

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