Quelle stratégie pour les travailleurs de la santé face à la deuxième vague de COVID-19?

Leçons de la grève des infirmières de 1999 au Québec

Par Louis Girard
19 octobre 2020

Les terribles conditions qui règnent aujourd’hui dans le réseau québécois et canadien de la santé, autant pour les travailleurs que pour le public auquel ils prodiguent leurs soins, sont le résultat combiné des décennies de coupes budgétaires par tous les partis de l’establishment et de la réponse désastreuse des autorités à la crise du coronavirus.

Au Québec, la négligence criminelle du gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) devant la première vague de la pandémie a causé plus de 5.950 décès dans la province de Québec – un taux de mortalité par habitant parmi les plus élevés de la planète – et plus de 13.000 infections parmi les travailleurs de la santé.

Face à une deuxième vague de COVID-19 qui menace d’être encore plus meurtrière que la première, le premier ministre québécois François Legault s’accorde avec les autres premiers ministres provinciaux et avec le premier ministre fédéral libéral Justin Trudeau pour intensifier leur politique commune et meurtrière (même si pas toujours avouée) de «l’immunité collective».

Cette politique consiste à rejeter les mesures nécessaires pour freiner la propagation du coronavirus mortel – dépistage massif, traçage systématique, renforcement de l’infrastructure médicale, confinement et arrêt de toute activité économique non essentielle – afin de maintenir à tout prix le processus de production et d’extraction de plus-value sur le dos des travailleurs. Leur campagne téméraire et dangereuse pour la réouverture des écoles et le retour précipité au travail revient à favoriser les profits au détriment des vies humaines.

C’est dans ce contexte qu’on voit grandir un sentiment de colère et d’opposition parmi les infirmières et d’autres travailleurs de la santé. Au cours des derniers mois, le personnel soignant a organisé plusieurs sit-in (refus spontané de travailler en raison de la surcharge de travail). Sur les réseaux sociaux, les travailleurs dénoncent régulièrement le temps supplémentaire obligatoire (TSO), les décrets ministériels, les horaires de travail insoutenables, le manque d’équipements de protection individuelle (EPI) et d’autres situations dangereuses comme aller travailler sans attendre le résultat d’un test de dépistage à la COVID-19.

Les débats parmi les travailleurs de la santé portent de plus en plus sur les mesures à prendre pour s’opposer au gouvernement et protéger la sécurité et la santé du personnel et du public. Les commentaires publiés sur les réseaux sociaux démontrent une forte volonté d’entrer en lutte. «À un moment donné, quand c’est assez, c’est assez, [alors] non au TSO», a écrit par exemple une travailleuse de la santé, un sentiment partagé par des milliers d’entre eux. Plusieurs travailleurs critiquent la bureaucratie syndicale et certains appellent même à une grève générale des travailleurs de la santé.

Une question qui est revenue plusieurs fois sur différents forums sur les médias sociaux concerne la grève des infirmières de 1999 au Québec. «À cette époque, nous sommes sortis deux semaines avant que ce soit légal de faire grève», écrit une infirmière. «Une nuit, la représentante [du syndicat des infirmières] Jennie Skene a jasé avec le [premier] ministre Lucien Bouchard et étrangement nous devions rentrer le lendemain», explique-t-elle. «J'imagine qu'un beau poste tranquille et bien payé l'attendait. À l'époque, même la population venait aider, car ils étaient solidaires des infirmières».

La question essentielle soulevée par ce débat est pourquoi la lutte des infirmières, malgré leur détermination et un grand appui dans la population, s’est terminée par une défaite.

Leçons de la grève de 1999

L’élément déclencheur de la grève des infirmières de 1999 était la série de compressions budgétaires massives imposées par le gouvernement du Parti québécois (PQ) au milieu des années 1990, d’abord sous le premier ministre Jacques Parizeau, puis de manière intensifiée sous son successeur Lucien Bouchard.

Ce vaste démantèlement des services publics, y compris la fermeture de nombreux hôpitaux, s’est fait avec la pleine collaboration des syndicats, qui ont participé aux deux sommets socio-économiques organisés par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard dans le but avoué d’intensifier l’austérité capitaliste au nom du «déficit zéro». Les syndicats sont allés jusqu’à proposer l’une des mesures les plus dévastatrices pour le réseau de la santé – la mise à la retraite anticipée de milliers de travailleurs de la santé menant à l’abolition de 17.000 emplois.

C’est en vive opposition aux coupes sociales du gouvernement péquiste que 45.000 infirmières du Québec ont débrayé en 1999. Leur geste courageux a suscité un vaste mouvement d’appui populaire, ce qui démontre le potentiel qu’avait leur lutte de devenir le fer de lance d’un mouvement de masse des travailleurs contre les mesures d’austérité capitaliste.

Mais au lieu de s’opposer à la politique d’austérité du gouvernement, la FIIQ (Fédération des infirmières et infirmiers du Québec) a cherché à obtenir une entente séparée avec le gouvernement sous le prétexte frauduleux que les infirmières étaient un cas spécial. Quant aux autres syndicats du secteur public, ils ont laissé les infirmières en grève affronter seules l’appareil répressif de l’État.

Les infirmières de la base ont cherché à surmonter cet effort commun de la bureaucratie syndicale pour diviser les travailleurs du secteur public. Pendant plusieurs semaines, elles ont défié des lois spéciales de retour au travail qui prévoyaient de lourdes amendes et la perte d’un an d’ancienneté par jour de grève. Lorsque leur syndicat, la (FIIQ), a présenté une entente avec le gouvernement Bouchard qui violait leurs revendications sur les salaires et les conditions de travail, et laissait en place les pénalités draconiennes prévues dans les lois spéciales, les infirmières ont courageusement rejeté l’entente à 75 pour cent.

Mais elles ont été finalement contraintes d’accepter un retour au travail, avec d’importantes concessions et le maintien des sanctions prévues par les lois spéciales, après avoir été isolées et trahies par la FIIQ et les autres fédérations syndicales. Celles-ci n’ont pas levé le petit doigt pour défendre les infirmières contre les mesures répressives du gouvernement, que ce dernier était prêt à employer contre tous les travailleurs du secteur public. De son côté, la FIIQ a refusé de faire appel aux centaines de milliers de travailleurs du secteur public pour l’organisation de grèves de solidarité en soutien aux infirmières.

Partout à travers le monde, les syndicats procapitalistes poursuivaient la même politique consistant à isoler et saboter tout mouvement de résistance des travailleurs de la base face à l’austérité capitaliste. À peine deux ans plus tôt, par exemple, les syndicats et le NPD social-démocrate avaient mis fin au mouvement anti-Harris de 1995-97 dans la province voisine de l’Ontario, le mouvement d'opposition de la classe ouvrière le plus important et le plus soutenu en Amérique du Nord dans les années 1990.

Tout au long de la grève des infirmières de 1999, le Parti de l’égalité socialiste (PES) a insisté sur la nécessité pour les infirmières de rompre avec la politique traitre des syndicats, et de faire appel à tous les travailleurs pour étendre leur grève et en faire le début d’une contre-offensive ouvrière pour la défense des emplois, des conditions de travail et des services publics. Une telle mobilisation devait être liée à une lutte politique plus large contre le système de profit et pour un gouvernement ouvrier (voir: La grève des infirmières québécoises étranglées par les syndicats).

Rompre avec la perspective nationaliste des syndicats

La crise capitaliste mondiale s’est intensifiée de manière qualitative dans les deux décennies qui se sont écoulées depuis la grève des infirmières de 1999. Et il en est de même pour le tournant accéléré des syndicats vers la droite, qui a été associé à une intégration de plus en plus profonde à la direction des entreprises et à l’État capitaliste.

L’assaut frontal de la classe dirigeante sur les conditions de travail et les acquis sociaux de la classe ouvrière repose de plus en plus ouvertement sur la traitrise des syndicats et sur la répression étatique. Les travailleurs du secteur public sont confrontés, non pas à tel ou tel gouvernement particulièrement de droite, mais à la stratégie de classe de toute l’élite dirigeante visant à faire payer les travailleurs pour la crise historique du système de profit.

Ils ne peuvent pas s’y opposer sur la base d’une simple lutte syndicale, même militante, autour des conventions collectives. Il faut plutôt combiner l’action de classe (grèves, sit-in) avec la lutte systématique pour développer un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière visant à réorganiser l’économie afin de satisfaire les besoins sociaux de tous, et non les exigences des marchés financiers.

Dans ce contexte, des forces dites «de gauche» comme La Riposte socialiste cherchent à garder les travailleurs attachés à la bureaucratie syndicale en cachant sa transformation en agence ouverte de la classe dirigeante, et en semant l’illusion que les syndicats procapitalistes peuvent devenir des organes de lutte ouvrière sous la pression des membres de la base.

Les travailleurs conscients doivent fermement rejeter une telle perspective qui les condamnerait à de nouvelles trahisons et à de nouvelles défaites. La nécessité de l’heure est une rupture avec l’appareil syndical et la construction de nouvelles organisations de lutte. Cela implique avant tout le rejet du virulent nationalisme québécois des centrales syndicales du Québec qui sert, comme le nationalisme canadien tout aussi réactionnaire prôné par les syndicats et le NDP dans le Canada anglais, à diviser la classe ouvrière selon des lignes linguistiques-régionales et à la subordonner politiquement aux partis de la grande entreprise. Au Québec, après avoir soutenu le Parti québécois propatronal pendant un demi-siècle, les syndicats collaborent aujourd’hui ouvertement avec le gouvernement très à droite de la CAQ.

Les travailleurs du Québec doivent se tourner vers leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada et d’Amérique du Nord dans une lutte commune pour la défense des emplois, des salaires et des services publics.

Les deux années qui ont précédé la pandémie ont vu une vaste intensification de la lutte des classes en Amérique du Nord et partout dans le monde: des grèves spontanées des travailleurs de pièces d’autos de Matamoros au Mexique, au mouvement des «gilets jaunes» en France, en passant par de nombreux mouvements de masse du Chili au Liban, et sans oublier les grèves des enseignants partout dans le monde, y compris aux États-Unis et en Ontario.

Ces mouvements émergent de plus en dehors de la bureaucratie syndicale, voire en opposition ouverte à celle-ci. Des comités de sécurité de la base et indépendants des syndicats ont été formés aux États-Unis et en Europe, parmi les travailleurs de l’auto et des transports, ainsi que les enseignants. Leur but est de permettre aux travailleurs de mettre de l’avant leurs propres revendications concernant ce qui est nécessaire de faire pour contrer la pandémie et assurer leur propre sécurité et celle du public. Ils visent à mobiliser la classe ouvrière, celle qui produit toutes les richesses nécessaires au fonctionnement de la société, en opposition au système de profit.

C’est vers la classe ouvrière canadienne et internationale que les infirmières et tous les travailleurs de la santé du Québec doivent se tourner. Ils doivent notamment suivre l’exemple tracé par des travailleurs américains et européens et former leurs propres comités de sécurité de la base, en opposition aux syndicats procapitalistes. Cela demande un rejet de la perspective nationaliste de la bureaucratie syndicale, et une lutte commune avec leurs frères et sœurs de classe d’Amérique du Nord et d’outremer contre le capitalisme en faillite, afin de préserver les vies humaines et satisfaire les besoins sociaux de tous.

 

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