Un rapport du FMI pointe le plongeon en cours de l'économie mondiale

Par Nick Beams
15 octobre 2020

Lorsque la pandémie COVID-19 a frappé pour la première fois, beaucoup de spéculations ont eu lieu sur une reprise économique en forme de V, l’économie mondiale revenant rapidement à la «normale». Depuis quelque temps, cette perspective s’est avérée fausse et les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI) publiées hier montrent clairement que l’économie mondiale se trouve irrévocablement transformée.

Le dernières «Perspectives de l’économie mondiale» (PEM) du FMI prévoit que l’économie mondiale se contractera de 4,4 pour cent en 2020, avec une croissance qui devrait rebondir de 5,2 pour cent en 2021 avant de s’aplatir à seulement 3,5 pour cent à moyen terme.

«Cela implique des progrès seulement limités dans le retour à la trajectoire de l’activité économique pour 2020-2025 prévue avant la pandémie, tant pour les économies avancées et émergentes que pour les économies en développement. La pandémie va inverser les progrès réalisés depuis les années 1990 dans la réduction de la pauvreté mondiale et va accroître les inégalités», dit le rapport.

Les projections du PEM pour 2020 prévoient une contraction de l’économie mondiale légèrement inférieure à celle prévue en juin. Mais ce n’est que le résultat des mesures prises par tous les gouvernements en mai et juin pour réduire les confinements, alors qu’ils adoptaient un programme de retour au travail au prix de centaines de milliers de vies.

Comme l’a reconnu Gita Gopinath, directrice de recherche du FMI, dans son avant-propos au PEM, par rapport aux prévisions de juin «les perspectives se sont considérablement détériorées dans certains marchés émergents et économies en développement où les infections augmentent rapidement», et il y a «de nouvelles hausses des infections COVID-19 dans les régions qui avaient réduit les transmissions locales à de faibles niveaux».

Les prévisions du FMI sont basées sur l’hypothèse qu’un vaccin sera rapidement développé et qu’il sera largement disponible. Mais il n’y a de garantie ni de l’un ni de l’autre. Le PEM avertit que le risque d’une croissance pire que prévu reste «important». Il ajoute que si le virus réapparaît et que les progrès en matière de vaccins et de traitements sont plus lents que prévu, et que l’accès des pays à ces derniers reste inégal, l’activité économique pourrait être plus faible que prévu.

Il y a également la perspective que la gravité de la récession puisse entraîner le retrait de l’aide d’urgence dans certains pays et une augmentation des faillites. Ceci aggraverait les pertes d’emplois et de revenus. La détérioration du climat financier pourrait entraîner un «arrêt soudain des nouveaux prêts» aux économies vulnérables, avec des retombées transfrontalières.

Avant que la pandémie ne frappe, l’économie mondiale était sur la voie d’un ralentissement important après une brève reprise de la croissance en 2018 – un processus qui s’est maintenant intensifié. Le FMI a noté que l’effet «cicatrisant» de la pandémie «devrait aggraver les forces qui ont entraîné une baisse de la croissance de la productivité dans de nombreuses économies au cours des années qui précédaient la pandémie».

En d’autres termes, le COVID-19 a fonctionné comme un déclencheur et maintenant comme un accélérateur de processus déjà en cours.

Des chiffres de l’Organisation internationale du travail mettent en évidence l’impact dévastateur sur la classe ouvrière mondiale. Elle estime que la réduction mondiale du temps de travail est équivalente à la perte de 400 millions d’emplois au deuxième trimestre, dépassant la perte de même type de 155 millions au premier trimestre.

Le rapport du FMI préconise le maintien du soutien des gouvernements, appelant même à un assouplissement temporaire des règles fiscales lorsque cela est jugé nécessaire. Mais les indications sont claires sur la direction que prend la politique. Il déclare: «Une marge de manœuvre pour les besoins de dépenses immédiats pourrait être créée en donnant la priorité aux contre-mesures de crise et en réduisant les subventions inutiles et mal ciblées».

Il indique que les gouvernements «pourraient devoir envisager» d’augmenter les impôts progressifs dans les tranches de revenus supérieurs, d’imposer les gains de propriété et de capital, et de modifier les régimes fiscaux pour faire en sorte que les entreprises paient des impôts proportionnels à leur rentabilité. Il indique aussi que les pays devraient «coopérer à la conception d’une fiscalité internationale des entreprises pour répondre aux défis de l’économie numérique».

Il n’y a pratiquement aucune chance que tout cela se produise. Le budget australien déposé la semaine dernière, par exemple, donne une illustration frappante de la direction qui sera suivie. Il contenait des réductions d’impôts pour les groupes à revenus élevés, combinées à des déductions fiscales pour les grandes entreprises, tout en prévoyant de réduire les programmes d’aide aux chômeurs. Quant à la coopération sur un nouveau régime fiscal couvrant les géants du numérique tels que Google et Apple, Trump a clairement indiqué que toute mesure de ce type se heurterait à des représailles immédiates de la part des États-Unis.

Le FMI appelle à des investissements indispensables dans le domaine de la santé publique. Mais cela aussi restera lettre morte.

Compte tenu de l’aggravation de la situation des économies capitalistes dites émergentes, confrontées à une dette croissante, le FMI recommande «le soutien de la communauté internationale par le biais d’un allègement de la dette, de dons et de financements concessionnels».

Mais selon l’agence d’aide internationale Oxfam, le FMI lui-même ne suit pas ses propres prescriptions. L’agence a déclaré que 76 des 91 prêts accordés par le Fonds depuis mars ont impliqué des réductions des dépenses publiques.

Le directeur exécutif intérimaire d’Oxfam International Chema Vera a noté que le FMI avait «tiré la sonnette d’alarme concernant une augmentation massive des inégalités à la suite de la pandémie». Mais les mesures qu’il adoptait «pourraient laisser des millions de personnes sans accès aux soins de santé ou au soutien des revenus pendant qu’elles cherchent du travail, et pourraient contrecarrer tout espoir de reprise durable».

Alors que des centaines de millions de personnes dans le monde font face à la dévastation économique et sociale, l’oligarchie financière continue de prospérer. Selon un rapport publié par le groupe UBS la semaine dernière, les 2.189 milliardaires de la planète ont augmenté leur richesse de 2.000 milliards de dollars au cours des six derniers mois, pour atteindre le record de plus de 10.000 milliards de dollars ; ceux qui investissent dans les entreprises de soins de santé sont parmi les principaux bénéficiaires.

Cette redistribution massive de la richesse de bas en haut est financée par l’injection de billions de dollars par les banques centrales du monde, Réserve fédérale américaine en tête, sur les marchés financiers. Et cela doit se poursuivre.

«Si les marchés pensent que les soutiens politiques seront maintenus ou renforcés en réponse à la détérioration des perspectives économiques, l’évaluation actuelle des actifs à risque pourrait être maintenue pendant un certain temps», déclare le FMI dans son rapport sur la stabilité financière mondiale, également publié mardi.

Toutefois, il avertit que les vulnérabilités augmentent, entraînant des «préoccupations en matière de stabilité financière dans certains pays», tandis que les vulnérabilités augmentent dans le secteur des sociétés non financières. Les entreprises se sont endettées davantage pour faire face à des pénuries de liquidités, et dans le secteur souverain les déficits budgétaires se sont creusés pour soutenir l’économie.

Il ajoute qu’à mesure que la crise se développe, «les pressions sur les liquidités des entreprises peuvent se transformer en insolvabilité, surtout si la reprise est retardée», les petites et moyennes entreprises étant les plus susceptibles d’être touchées car elles ont moins accès aux marchés des capitaux.

Une analyse publiée par la Banque des règlements internationaux la semaine dernière met également en garde contre l’augmentation des faillites. Selon cette analyse, le soutien des gouvernements et des banques centrales a limité le nombre de faillites jusqu’à présent. Mais étant donné l’ampleur du choc, ce n’est «peut-être qu’une question de temps» avant qu’elles n’augmentent, entraînant une nouvelle hausse du chômage.

Il y a quelques mois à peine, on parlait d’une «reprise en V», d’un «retour en force» et d’un «rebond». Aujourd’hui, la réalité sous-jacente apparaît à la surface: un effondrement de l’économie capitaliste mondiale, déclenché mais non causé par la pandémie.

(Article paru d’abord en anglais le 14 octobre 2020)

 

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