L'Allemagne et la France vont sanctionner la Russie pour l'empoisonnement présumé de Navalny

Par Clara Weiss
12 octobre 2020

À la veille du sommet européen prévu le 12 octobre, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a publié un rapport qui allègue qu’on a empoisonné l’opposant politique russe Alexei Navalny avec une toxine de type Novichok. L’inhibiteur de la cholinestérase qu’il a nommé ne figure pas officiellement sur sa liste de substances interdites, mais l’OIAC affirme que sa structure ressemble à celle d’autres substances qu’elle a interdites.

Alexei Navalny (Crédit: Alexey Yushenkov, CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons)

Le rapport de l’OIAC a servi de base à une déclaration des ministres français et allemand des affaires étrangères. La déclaration affirmant que le Kremlin n’avait pas apporté de réponse satisfaisante à l’attaque «sur le sol russe, contre une figure de l’opposition russe, en utilisant un agent neurotoxique militaire développé par la Russie.» La déclaration affirmait qu’il «n’y a pas d’autre explication plausible à l’empoisonnement de M. Navalny que l’implication et la responsabilité de la Russie.»

Le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, a menacé: «C’est clair que si les événements ne sont pas éclaircis et que les informations nécessaires ne sont pas fournies. Des sanctions ciblées et perturbatrices contre les responsables du côté russe seront inévitables. La Russie ferait bien de ne pas laisser cela se produire.»

Selon le quotidien français Le Monde, l’UE discutera lundi de sanctions contre neuf hauts fonctionnaires russes, dont des membres de l’administration présidentielle et de l’appareil de sécurité.

En réponse au rapport de l’OIAC et aux déclarations de Berlin et de Paris, les responsables russes ont émis des reproches furieux. L’envoyé de la Russie auprès de l’OIAC, l’ambassadeur Alexander Shulgin, a fait une déclaration. Il a dit: «La Russie ne doit rien à quiconque. Ni à l’Allemagne ni aux autres pays qui accusent catégoriquement et sans fondement la Russie d’avoir empoisonné Alexei Navalny. Nous n’avons pas besoin de nous expliquer devant eux et nous ne le ferons pas.»

Le ministère russe des affaires étrangères a réitéré ses appels pour obtenir les analyses et les résultats des tests produits par le laboratoire de l’armée allemande à Munich. Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré: «Nous sommes surpris que l’UE fonctionne sans tribunal et sans enquête. Ils exigent que nous menions une enquête, mais la même Allemagne ne nous fournit aucun fait.» En début de semaine, la porte-parole du ministère des affaires étrangères, Marina Zakharovra, a déclaré qu’on ne pouvait maintenir «l’activité normale» entre Berlin, Paris et Moscou à moins que la France et l’Allemagne ne changent de cap sur l’affaire Navalny.

On ne peut prendre rien au pied de la lettre dans ce que l’OIAC et les puissances impérialistes ont publié. L’OIAC est connue pour fournir des prétextes aux interventions politiques et militaires des puissances impérialistes. En 2018, elle a falsifié un rapport, affirmant, malgré les preuves du contraire fournies par ses propres collaborateurs, que le président syrien Bachar al-Assad avait utilisé des armes chimiques dans la guerre civile syrienne. Fournissant ainsi le prétexte à des bombardements par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis en Syrie.

L’empoisonnement présumé de Navalny au Novichok soulève une foule de questions sans réponse. Tout d’abord, comment Navalny a-t-il survécu à l’exposition à un agent neurotoxique particulièrement mortel, et pourquoi aucun de ceux qui sont entrés en contact avec lui n’a présenté de symptômes, même légers. Lors de l’incident de Salisbury en 2018, lorsque on aurait empoissonné avec du Novichok l’ancien agent des services secrets russes, Sergei Skripal, et sa fille, au moins une personne est morte et une autre est tombée gravement malade à la suite d’une exposition minimale au poison. Des bâtiments entiers ont dû être évacués.

Dans le cas de Navalny, cependant, personne dans l’avion qu’il a pris de Tomsk à Moscou n’a signalé de symptômes. Aucun membre de son personnel — même ceux qui ont sauvé une bouteille de son hôtel qui, selon le laboratoire de l’armée allemande, contenait prétendument du Novichok — n’a subi de conséquences.

Leonid Rink, un des développeurs de l’agent Novichok, a déclaré à la presse russe que les substances détectées par l’OIAC n’étaient, en fait, pas toxiques et étaient inefficaces en tant que poison.

Dans un étrange entretien de deux heures avec le blogueur russe Yuri Dud', actif sur YouTube, cette semaine, Navalny — maintenant complètement remis — a comparé son sentiment d’être empoisonné et de mourir avec l’effet des «détraqueurs» de la série de livres de fantasy «Harry Potter». Lui et sa femme ne pouvaient décrire aucune partie de son empoisonnement présumé sans faire référence à plusieurs reprises à des romans et des films.

Lorsque Dud' lui a demandé pourquoi il pensait que Poutine avait personnellement ordonné son empoisonnement, Navalny a insisté sur le fait que c'était principalement le fait que le Novichok ait été utilisé qui aurait « prouvé » l'implication directe de Poutine. En fait, il existe de nombreux autres gouvernements et agences de sécurité capables de produire et de déployer du Novichok, si un Novichok a vraiment été utilisé dans ce cas. Aucune preuve n'a été fournie pour une quelconque implication russe, sans parler de la responsabilité personnelle de Poutine.

Dans le même entretien, la femme de Navalny, Yulia Navalnaya, a déclaré qu’elle n’avait pratiquement aucune idée de l’implication des gouvernements allemand et français dans le transfert de Navalny à l’hôpital de la Charité à Berlin. Elle a affirmé que la publicité qu’elle a générée a été décisive pour rendre ce transfert possible. En fait, on a révélé depuis lors que la chancelière allemande Angela Merkel s’est personnellement impliquée très tôt, en faisant pression pour le transfert de Navalny en Allemagne. Plus tard, elle lui aurait également rendu visite à l’hôpital, recevant des briefings quotidiens sur son état.

Nulle part l’empoisonnement présumé de Navalny ne s’est fait exploiter de manière aussi agressive qu’en Allemagne. Une grande partie de l’élite politique allemande s’est emparée de l’affaire pour pousser Berlin et l’ensemble de l’UE à adopter une position plus agressive à l’égard de la Russie. Navalny a accordé un entretien à Bild, qualifiant l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, qui a des liens étroits avec la société d’État russe Gazprom, de «laquais de Poutine». Il a appelé à l’arrêt du gazoduc NordStream2, qui est presque terminé et qui fournit du gaz de la Russie directement à l’Allemagne, et à des sanctions contre les membres de l’élite dirigeante russe.

Le cas de Navalny ne peut être compris en dehors de la volonté de guerre des puissances impérialistes, dans un contexte de crise du capitalisme sans précédent, provoqué par la pandémie, l’inégalité sociale croissante et les tensions géostratégiques amères. L’attitude agressive de l’UE à l’égard de la Russie ne se motive pas seulement par les tensions croissantes entre les classes en Europe dans le contexte de l’escalade de la pandémie. Mais elle se motive aussi par les tensions entre les États-Unis et l’Union européenne, en particulier. Notamment, celles entre Washington et Berlin ont augmenté ces dernières années.

C’est dans ce contexte que les puissances impérialistes européennes cherchent à exploiter la faiblesse économique et politique croissante de l’oligarchie capitaliste post-soviétique de la Russie. Ces derniers mois ont vu des protestations de masse et des grèves contre le régime d’Alexandre Loukachenko au Belarus, le seul gouvernement restant aux frontières occidentales de la Russie qui ne soit pas directement aligné sur l’OTAN. L’UE, avec l’Allemagne et la France en tête, a cherché à soutenir l’opposition pro-OTAN à Minsk, à la fois pour supprimer et détourner les grèves et pour affaiblir davantage la position géopolitique de la Russie.

Dans le Caucase, la guerre fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, un conflit religieux et ethnique qui menace de s’étendre au Caucase du Nord appartenant à la Russie. En outre, dans l’ancienne république soviétique du Kirghizstan en Asie centrale, les partis de l’opposition, qui ont renversé le gouvernement de Sooronbai Jeenbekov, décrivent l’étroite coopération de son gouvernement avec la Russie comme une violation de la souveraineté nationale du Kirghizstan.

En même temps la pandémie COVID-19 a miné le régime Poutine, à laquelle l’oligarchie russe, comme les classes dirigeantes du monde entier, a répondu par une politique de facto d’«immunité collective». La Russie est maintenant confrontée à une résurgence de la pandémie. Moscou prépare de nouvelles réductions des dépenses de santé et des dépenses sociales et a déclaré qu’aucun verrouillage ne sera imposé pour arrêter la propagation du virus.

Au milieu de cette instabilité croissante, les puissances impérialistes cherchent à renforcer l’opposition de droite d’Alexei Navalny. Il est connu pour ses liens avec les forces d’extrême droite et régionalistes en Russie pour faire avancer leurs intérêts géopolitiques dans l’ex-Union soviétique. Mais aussi pour se constituer des Alliés de droite sur lesquels on peut compter pour supprimer par la violence l’opposition de la classe ouvrière au régime de Poutine, voire au système capitaliste dans son ensemble.

(Article paru d’abord en anglais le 10 octobre 2020)

 

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