Les incendies en Californie: un désastre du capitalisme et des changements climatiques

Par Rafael Azul et Peter Ross
12 octobre 2020

Lundi, l'activité des feux de forêt en Californie a établi un double record. Premièrement, il a été annoncé que l’incendie August Complex dans la Californie côtière s'étendait sur plus de 400.000 hectares; deuxièmement, l'étendue totale de tous les feux de Californie cette saison a dépassé 1,6 million d’hectares.

Au total, les 42.000 incendies qui ont touché l'ouest des États-Unis ont consumé 2,7 millions d’hectares, dont la plupart en Californie et en Arizona. La saison des feux 2020 s'étendra au moins jusqu'à la fin novembre.

Un pompier dans l’incendie North Complex de la forêt nationale de Plumas, en Californie, le 14 septembre 2020 (AP Photo/Noah Berger)

Le 14 août, le Centre national interagences de lutte contre l'incendie a mis en garde contre un «potentiel d'incendie significatif supérieur à la normale» en 2020 pour les États-Unis, en raison du retard des pluies dans le sud-ouest, le nord-ouest du Pacifique et le Canada. Quelques jours après cet avertissement, une vague d'orages a déclenché les incendies massifs de l’August Complex et du SCU Lightning Complex le 16 août, et du LNU Lightning Complex le 17 août, qui se sont transformés en certains des plus grands incendies de l'histoire de la Californie.

Le Los Angeles Times a rapporté cette semaine que le record de l’August Complex – un amalgame de 38 feux distincts – brûle dans 7 comtés du nord-ouest de la Californie, une région qui compte plus de 400.000 habitants.

Le Guardian a cité le porte-parole du ministère californien des forêts (Cal Fire), Scott McLean: «La barre du 1,6 million d'hectares est insondable. C’est ahurissant». McLean a également souligné que ce chiffre va augmenter et que l’August Complex, par exemple, est contenu à moins de 60 %. Selon le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, l'August Complex est à lui seul plus important que tous les incendies enregistrés en Californie entre 1932 et 1999.

La vague actuelle d'incendies s'est déplacée vers des zones très peuplées le long de la côte Pacifique, au nord de la baie de San Francisco et à l'est de Los Angeles, forçant des centaines de milliers de personnes à évacuer.

Trois événements météorologiques se sont conjugués au cours de cette saison des incendies: des rafales de vent, une chaleur record et des conditions extrêmement sèches, qui ont fait que les incendies se sont développés plus rapidement et se sont propagés sur de plus grandes étendues de terre que jamais auparavant.

En Californie, la superficie des terres brûlées annuellement par les incendies est aujourd'hui environ huit fois plus importante que dans les années 1970. Le 1,6 million d'hectares brûlés dans l'État cette année représentent maintenant plus du double du précédent record de 770.000, établi en 2018.

Un article de l'Université de Californie Merced, publié en 2006 dans Science, a constaté que «l'augmentation à grande échelle de la fréquence des feux de forêt dans l'ouest des États-Unis a été principalement due à la sensibilité des régimes des feux aux récents changements climatiques sur une zone relativement vaste».

Un article publié en 2016 par des chercheurs de l'Université de l'Idaho a révélé que la majorité des variations annuelles de la superficie brûlée est due à «l'aridité des combustibles», causée par des températures plus élevées et une baisse de l'humidité en été, et que «les changements climatiques d'origine humaine ont causé plus de la moitié des augmentations documentées de l'aridité des combustibles depuis les années 1970 et ont doublé la superficie cumulée des feux de forêt depuis 1984».

Les incendies catastrophiques qui ont ravagé l'ouest des États-Unis ne sont que le dernier exemple en date des phénomènes météorologiques extrêmes provoqués par les changements climatiques d'origine humaine.

Les feux de brousse records de 2019-2020 en Australie ont brûlé quelque 18,6 millions d'hectares, détruit 5600 bâtiments et tué 34 personnes. On estime que plus de 500 millions de mammifères, d'oiseaux et de reptiles sont morts dans ces incendies, certaines espèces menacées ayant probablement été poussées à l'extinction. En août, le gouvernement de Nouvelle-Galles-du-Sud a publié les résultats d'une enquête sur les incendies qui a qualifié la saison des feux de 2019-2020 d'«extrêmement inhabituelle», mais a averti qu'«il est clair que nous devrions nous attendre à ce que des saisons des feux comme 2019-20, ou potentiellement pire, se reproduisent».

Partout dans le monde, des incendies font actuellement rage en Angola et en République démocratique du Congo en Afrique subsaharienne, à Bornéo en Indonésie, dans les zones humides du sud du Pantanal et dans le bassin du fleuve Amazone au Brésil, ainsi que dans les prairies d'Argentine. «C'est la fin de l'hiver, et l'hiver a été vraiment, vraiment sec», a rapporté Virginia Iglesias, chercheuse scientifique de l'Université du Colorado, au New York Times. «Ces conditions exceptionnellement sèches dans le centre de l'Argentine, et dans de nombreuses autres régions du pays, créent des conditions parfaites pour les incendies quand il y a du carburant».

Les températures historiquement élevées de cette année, combinées à une accumulation réduite de neige, ont provoqué des feux de forêt à travers la Sibérie russe, émettant de grandes quantités de dioxyde de carbone – autant que la Norvège en émet annuellement – selon un récent reportage du New York Times. Les feux de forêt mondiaux ont également libéré des nuages de monoxyde de carbone et des particules d'aérosol nocives pour la santé humaine.

Un article publié en janvier dans Science Advances a révélé que les changements de la variabilité climatique normale ont probablement contribué aux graves incendies dans les régions arctiques. Ces «feux zombies», qui peuvent couver sous la glace et la neige en hiver avant de réapparaître avec la hausse des températures, façonnent eux-mêmes les conditions dans ces régions et libèrent d'immenses quantités de gaz à effet de serre du pergélisol.

Comme les incendies de Californie, ceux qui se déclarent ailleurs répandent également des nuages de fumée qui mettent en danger la santé publique.

En août et septembre, l'indice de la qualité de l'air de Sacramento, capitale de l'État, et des villes environnantes a révélé des régions nettement «malsaines». Des alertes à la fumée ont été émises et les citoyens ont été invités à s'abstenir de toute activité en plein air en raison du Camp Fire.

Eric Guerra, du Conseil de gestion de la qualité de l'air de Sac Metro, a averti «les enfants et les personnes âgées de rester à l'intérieur, ainsi que toute personne ayant des problèmes respiratoires». Guerra a indiqué que les masques utilisés pour le virus COVID-19 ne sont pas une protection suffisante contre les petites particules en suspension dans l'air qui émanent des incendies.

Une étude publiée en 2018 dans le Journal of the American Heart Association et portant sur la saison des incendies de 2015 a révélé que l'exposition à la fumée des feux de forêt était associée à une augmentation des taux de visites aux urgences pour de nombreuses maladies cardiovasculaires, notamment les cardiopathies ischémiques, la dysrythmie, l'insuffisance cardiaque, l'embolie pulmonaire et les accidents vasculaires cérébraux, en particulier chez les personnes âgées de plus de 65 ans.

Malgré le danger croissant des incendies, les dépenses du gouvernement fédéral américain pour la gestion de la végétation ont diminué sous les administrations républicaine et démocrate, passant de 240 millions de dollars en 2001 à 180 millions de dollars en 2015.

Dans un discours prononcé en 2017, le secrétaire américain à l'Agriculture, Sonny Perdue, a décrit le financement insuffisant des efforts de gestion des incendies du service forestier américain: «Nous finissons par devoir thésauriser tout l'argent destiné à la prévention des incendies, car nous avons peur d'en avoir besoin pour lutter réellement contre les incendies. Cela signifie que nous ne pouvons pas faire le brûlage dirigé, la récolte ou le contrôle des insectes pour éviter de laisser une charge de combustible dans la forêt pour de futurs incendies».

Depuis lors, l'administration Trump n'a cessé de réduire le financement fédéral pour la prévention des feux de forêt. Le budget de Trump pour 2020 proposait de réduire de 948 millions de dollars le budget du Service national des forêts, et le fonds fédéral de lutte contre les incendies de forêt a été réduit de près de 600 millions de dollars depuis 2019. Le Joint Fire Science Program, qui finance la recherche scientifique sur les incendies, a été systématiquement réduit depuis le début des années 2000, et l'administration Trump a réduit son budget de plus de moitié depuis 2017, dans le but d'éliminer complètement le fonds.

Le Parti démocrate, qui domine politiquement la Californie, l'Oregon et Washington, a également refusé de fournir un financement suffisant pour la prévention et l'atténuation des incendies de forêt au niveau de l'État, et a permis que le développement du logement s'étende de plus en plus aux zones à haut risque. Selon un rapport de la société McClatchy datant de 2019, plus de 2,7 millions de Californiens vivent dans des zones très vulnérables aux incendies.

Les incendies de la côte ouest ne sont que le dernier exemple en date des conséquences désastreuses des changements climatiques, qui rendent les conditions de vie des couches les plus vulnérables de la société de plus en plus insupportables.

Un rapport de septembre 2019 de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a estimé que 821 millions de personnes sont menacées de famine car le réchauffement climatique rend l'agriculture de plus en plus intenable et que 3,2 milliards de personnes vivent dans des zones qui deviendront inhabitables dès la prochaine décennie.

Un rapport du Congrès de septembre 2020, «The Urgent Need for Climate Action», a estimé qu'en Californie, «environ 555.000 décès prématurés seraient évités dans l'État au cours des 50 prochaines années si le réchauffement est maintenu en dessous de 2 degrés [Celsius]». Le rapport a également constaté que limiter le réchauffement permettrait «d'éviter environ 400.000 visites aux urgences et hospitalisations pour des maladies cardiovasculaires et respiratoires», ce qui coûterait autrement à l'État quelque 4,5 billions de dollars.

Un rapport publié en 2016 par le Programme des Nations unies pour le développement a constaté qu'une approche des changements climatiques «en continu», permettant une augmentation des températures mondiales de 2,5 degrés Celsius, coûterait à l'économie mondiale 33.000 milliards de dollars par an d'ici 2050, ce qui est presque certainement une estimation prudente.

Pourtant, en dehors d'accords cosmétiques non contraignants, il n'y a eu aucune tentative pour faire face à cette immense crise environnementale. La réponse des gouvernements capitalistes du monde entier à la menace des changements climatiques démontre l'indifférence de l'élite dirigeante face à une crise qui menace d'innombrables millions de personnes.

Un rapport de juillet de l'Agence internationale de l'énergie a estimé que le passage à des sources d'énergie entièrement à faible teneur en carbone coûterait au monde environ 44.000 milliards de dollars d'ici 2050, mais que cette somme serait plus que compensée par une réduction des dépenses énergétiques. À titre de comparaison, un document récent produit par le groupe de réflexion RAND Corporation a estimé que quelque 47.000 milliards de dollars de revenus ont été perdus par les 90 % de la population américaine les plus pauvres entre 1975 et 2018 en raison de l'augmentation des inégalités. En d'autres termes, la richesse supplémentaire siphonnée des travailleurs américains à la classe dirigeante américaine au cours des 45 dernières années serait suffisante pour que le monde fasse la transition vers une énergie propre. Au lieu de cela, cette vaste richesse sociale a été utilisée pour remplir les poches des quelque 600 milliardaires du pays.

(Article paru en anglais le 9 octobre 2020)

Les incendies de forêt en Californie, les changements climatiques et le capitalisme

15 septembre 2020

 

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