Trente ans d'unité allemande: Berlin augmente les dépenses militaires, incite au nationalisme et à la guerre

Par Johannes Stern
12 octobre 2020

Dans son discours commémorant le 30e anniversaire de l'unité allemande, le président Frank-Walter Steinmeier s’est appliqué à dépeindre l'Allemagne réunifiée comme le garant d'un ordre mondial en paix.

Contrairement au Reich allemand du Kaiser, basé sur «la domination prussienne, le militarisme et le nationalisme», qui avait conduit directement «à la catastrophe de la Première Guerre mondiale», nous vivons aujourd'hui dans un «pays réunifié, libre et démocratique au cœur de l'Europe », a déclaré Steinmeier le 3 octobre à Potsdam.

Drone « Heron » de l‘armée allemande (Photo: Bundeswehr)

Trente ans après la réunification sur la base du capitalisme, cette propagande n'est pas juste malhonnête. Dans les conditions de la crise économique la plus profonde depuis les années 1930, de l'escalade des conflits internationaux et des tensions croissantes entre les grandes puissances, l'élite dirigeante montre à nouveau son vrai visage. Elle a repris le flambeau du «militarisme et du nationalisme», a construit un parti fasciste, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) et relance systématiquement une politique étrangère impérialiste agressive.

Le débat général sur le budget qui s'est tenu dans les jours précédant le discours de Steinmeier, a été révélateur à cet égard. Dans son discours sur le nouveau budget de la Défense, la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer a dévoilé une nouvelle campagne majeure de réarmement.

«Tous les principaux projets d'achat, surtout les plans de coopération européenne, ne seront exécutoires que si des fonds supplémentaires sont dégagés à l'avenir», a-t-elle déclaré. Ceci s'applique «à l'Eurofighter [avion de chasse] ainsi qu'au projet franco-allemand FCAS et à l'hélicoptère NH90. Si les entreprises allemandes et européennes veulent recevoir les liquidités dont elles ont besoin, de nouvelles promesses doivent être faites. » C'était là «une préoccupation de tout le gouvernement fédéral», a-t-elle déclaré.

Le coût des projets initiés par le gouvernement de Grande coalition sont énormes. Le FCAS (System du combat aérien du futur) est un système de combat aérien européen qui comprend un assemblage d'avions de combat utilitaires de sixième génération, de drones, de satellites et d' avions de commandement et de contrôle, et pourrait potentiellement avoir ses propres capacités nucléaires. Le développement à lui seul devrait coûter 8 milliards d'euros. Les coûts totaux devraient atteindre au moins 100 milliards d'euros. Le quotidien Handelsblatt avaitrapporté l'année dernière que le système pourrait engloutir «jusqu'à 500 milliards d'euros» d'ici le «milieu du siècle».

D'autres projets, comme l'achat de drones armés, doivent être réalisés immédiatement. L'enjeu en 2021 sera «d'équiper nos soldats en matériel», a déclaré Kramp-Karrenbauer. «L'initiative prêt au déploiement» lancée en février montre «les premiers signes de progrès», a-t-elle ajouté. Il s'agit notamment de «l'augmentation des heures de vol de l'Eurofighter et des autres avions de l'armée de l'air» et l'arrivée de «plus de 1 200 camions modernes pour les soldats». Cependant, tout cela n'est «pas suffisant». Des développements supplémentaires sont nécessaires, notamment «le plan-clé d'achat de drones armés pour la Bundeswehr».

La ministre de la Défense n'a pas caché que l'Allemagne se procurait des armes les plus meurtrières pour faire la guerre dans le monde entier, pour défendre ses intérêts économiques et géostratégiques – de plus en plus contre ses anciens alliés. «Si notre modèle commercial est mondial, notre politique de sécurité doit également être mondiale», a-t-elle déclaré. «Par conséquent, je dois le préciser une fois encore: nous, les Allemands, en tant que garants de la sécurité, devons faire beaucoup plus – pas pour Trump ou pour qui que ce soit d'autre, mais pour notre propre sécurité. »

Kramp-Karrenbauer a identifié les sphères d'influence et d'intérêt de l'Allemagne : «le voisinage de l'UE, dans un demi-cercle du nord-est au sud-ouest», donc le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. Elle a également évoqué une Asie riche en ressources et en population. «La nouvelle doctrine du gouvernement fédéral sur la région Inde-Pacifique définit le rôle de l'Allemagne dans cette région cruciale du monde, où une grande partie de notre prospérité sera générée», a-t-elle expliqué.

Le gouvernement fédéral allait donc «élargir son engagement en matière de politique de sécurité dans l'Inde-Pacifique», ce qui pourrait inclure «la participation à des exercices dans la région» et «diverses formes de présence navale». Des plans concrets ont manifestement déjà été préparés. « Si COVID le permet », nous serons « présents avec l'armée dans cette région l'année prochaine », a déclaré Kramp-Karrenbauer.

La rhétorique agressive de l'élite dirigeante en faveur de plans de guerre insensés à grande échelle rappelle les périodes les plus sombres de l'histoire allemande. Rüdiger Lucassen, ancien soldat, conseiller au ministère de la Défense et porte-parole de l’AfD, a insisté devant les députés: «Un État ne maintient pas ses forces armées pour creuser des puits quelque part ou aider une grand-mère à traverser la rue. Les forces armées doivent être disposées et capables d'utiliser une force militaire meurtrière. » Pour cela, «l'armée a besoin d'un esprit d'équipe, de fierté et d'une éthique professionnelle unique.»

Martin Hohmann, expulsé de la CDU (chrétiens-démocrates) en 2004 après avoir prononcé un discours antisémite, et siège maintenant à la Commission parlementaire Défense pour l'AfD, a exhorté le gouvernement fédéral à mettre en œuvre les engagements de la nouvelle doctrine des forces armées plus rapidement que le calendrier initialement prévu. « Mme la ministre, dépêchez-vous de créer cette force de combat! Passez à l'action! », a-t-il exhorté Kramp-Karrenbauer. «Parallèlement au changement de cap sur l'équipement, nous avons également besoin d'un changement de cap sur la combativité, l'esprit de combat dans la société et la politique.»

Le discours de Hohmann souligne à quel point même la politique étrangère a pris des caractéristiques fascistes. Il a cité de manière provocante l'ambassadeur américain Douglas Macgregor qui a récemment déclaré que l'Allemagne «dépensait des millions pour des envahisseurs musulmans indésirables» au lieu d'investir dans ses forces armées.

Personne au parlement n'a défié cette agitation fasciste et militariste. Au contraire, les orateurs des partis d’opposition nominalement de gauche ont clairement indiqué qu’ils étaient fondamentalement en accord avec la voie suivie par la Grande coalition. Bien qu'il n'y ait apparemment pas d'argent disponible à l'époque de la pandémie pour les soins de santé, l'éducation, les augmentations de salaire et des conditions de travail sûres, tous les partis parlementaires ont resserré les rangs autour d'un programme de réarmement. Ils sont tous prêts à imposer le réarmement militaire à la population réfractaire à sa politique avec la même implacabilité que pour imposer la reprise du travail et la réouverture des écoles dans des conditions dangereuses.

Tobias Lindner, le porte-parole de la politique de Défense des Verts, a qualifié les plans de réarmement de la grande coalition de «bons» et a simplement critiqué leur financement précaire. Dans le projet de budget actuel, il y avait «surtout dans le domaine des achats […] une panoplie de projets souhaités pour lesquels le financement a été attribué de manière fictive mais en fait bloqué». C'était «irresponsable envers nos soldats».

Le Parti de gauche, qui a joué un rôle clé il y a 30 ans dans la réintroduction de rapports économiques capitalistes en Allemagne de l'Est, est à présent corps et âme dans le camp de l'impérialisme allemand.

Au début de son discours, le porte-parole du parti Michael Leutert a déclaré qu'il voulait «commencer par deux choses positives». Premièrement, il avait lu «avec intérêt que le soutien aux ex-soldats de la NVA (Armée est-allemande) dans les situations de crise serait accru pour l'Armée allemande». Et deuxièmement, «les finances du renseignement militaire seraient augmentées ». Il a également indiqué le soutien de son parti au réarmement. «Je pense que nous avons un consensus dans cette salle sur la défense nationale; il n’y a aucun doute là-dessus. »

Officiellement, le budget de la défense augmentera l'année prochaine de 1,16 milliard d'euros supplémentaires pour atteindre 46,8 milliards d'euros. En réalité, il est déjà beaucoup plus élevé. Dans le plan de relance économique adopté par la Grande coalition début mai, 10 milliards d'euros supplémentaires ont été réservés au renforcement de l'armée. Le point 10 du programme indiquait notamment que «les projets de sécurité et projets d'armement avec une grande partie de création de plus-value allemande, qui peuvent commencer en 2020 ou 2021, devraient être immédiatement mis en œuvre». Volume du projet – 10 milliards d'euros.

Comme les sommes faramineuses remises à l'oligarchie financière dans le cadre du plan de sauvetage du coronavirus, les milliards d’euros fournis aux militaires doivent être extraits de la classe ouvrière. Dans son discours sur le budget, qui devrait être adopté par le Parlement en décembre, l'actuel ministre des Finances et candidat à la chancellerie, le social-démocrate Olaf Scholz, a souligné que le fameux frein à la dette entrerait bientôt en vigueur à nouveau. On réussirait «à réduire à nouveau le taux d'endettement dans les années à venir» et atteindrait « un stade où nous […] n'aurons plus besoin de recourir aux règles d'urgence», a-t-il annoncé.

(Article paru en anglais le 10 octobre 2020)

 

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