Les partis d'opposition prennent le pouvoir au Kirghizstan dans un contexte de rivalité géopolitique croissante dans la région

Par Jason Melanovski et Clara Weiss
9 octobre 2020

Mardi, les forces de l’opposition affirment avoir pris le pouvoir sur une grande partie des principaux organismes et bâtiments gouvernementaux du Kirghizstan dans la capitale Bichkek. Cela faisait suite aux manifestations qui ont éclaté dans ce pays d’Asie centrale à la suite des élections parlementaires de dimanche.

Plus de 600 personnes ont été blessées et un manifestant a été tué lors des manifestations qui semblent avoir abouti à la destitution du président Sooronbai Jeenbekov.

Jeenbekov, qui a été élu pour la première fois en 2017, a laissé entendre dans une interview téléphonique avec la BBC qu’il était prêt à se retirer et «prêt à donner la responsabilité à des dirigeants forts», mais n’a pas précisé à quelles figures ou forces spécifiques il faisait référence.

Les gens protestent sur la place centrale de Bichkek, au Kirghizstan, le mercredi 7 octobre 2020. (AP Photo/Vladimir Voronin)

Jeenbekov a fui ses bureaux gouvernementaux et a accusé les forces d’opposition de «tenter de s’emparer illégalement du pouvoir» dans un bref communiqué vidéo publié mardi. On ne sait toujours pas où il se trouve. Mercredi, le Parlement a lancé une procédure de mise en accusation contre lui.

Seize partis politiques ont participé aux élections législatives du pays qui se sont tenues dimanche. Selon les résultats officiels, la majorité des voix sont allées au parti Birimdik du frère cadet du président Jeenbekov, Asylbek Jeenbekov et aussi au parti Mekenim Kyrgyzstan qui est dirigé par la puissante famille Matraimov. Elle a accumulé sa fortune grâce au contrôle du service des douanes du Kirghizstan. Les deux partis sont considérés comme des alliés du président Jeenbekov et privilégient des relations étroites avec la Russie.

L’opposition considère Jeenbekov et ses partis politiques alliés comme favorisant le sud agraire du pays par rapport au nord plus développé et plus urbain. Les élections législatives ont permis d’attribuer 100 des 120 sièges aux représentants du sud qui sont alignés sur Jeenbekov.

Une coalition de 12 partis politiques a refusé d’accepter les résultats, accusant le gouvernement d’acheter les votes.

Malgré les accusations de fraude électorale, selon les rapports préliminaires de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le «processus de vote a été généralement efficace, bien organisé et pacifique». Suite aux protestations de mardi, la Commission électorale centrale du pays a annoncé qu’elle avait invalidé les résultats des élections et que de nouvelles élections seraient organisées.

L’opposition, qui s’est rapidement emparée du pouvoir, a annoncé qu’elle avait mis en place son propre conseil de coordination et que ses membres commençaient à négocier entre eux pour désigner les personnes qui occuperaient les postes clés du gouvernement.

L’opposition a également libéré plusieurs personnalités politiques emprisonnées, dont l’ancien président Almazbek Atambayev qui avait été condamné à 11 ans de prison pour corruption dans le cadre d’un accord avec une entreprise chinoise. Les forces de l’opposition ont également libéré Sadyr Japarov de prison et l’ont nommé premier ministre du pays par intérim lors d’une session parlementaire d’urgence mardi.

Les États-Unis et l’Union européenne, ainsi que la Russie et la Chine, ont appelé à une résolution pacifique de la crise. Les gouvernements américain et chinois ont demandé la non-ingérence des puissances étrangères. James Dorsey, chercheur à l’École des Études internationales S. Rajaratnam, a fait remarquer que les avertissements de la Chine et des États-Unis étaient avant tout destinés à l’un et à l’autre.

Le Kirghizstan, une ancienne république soviétique de 6 millions d’habitants, est le théâtre d’une rivalité géopolitique accrue depuis les deux dernières décennies. Il a une frontière avec la Chine et est proche de la Russie et de l’Afghanistan, qui a été envahi par les États-Unis en 2001.

Carte du Kirghizstan

Avant la prise de pouvoir actuelle, le Kirghizstan avait vu deux de ses précédents présidents renversés depuis la chute de l’Union soviétique en 1991. En 2005, les États-Unis ont organisé une «révolution de couleur» dans le pays, l’une de ces nombreuses «révolutions» dans l’ex-Union soviétique qui visaient à contenir l’influence de la Russie.

La presse américaine avait l’habitude de vanter les mérites du pays en tant que plus proche allié des États-Unis en Asie centrale. Pendant de nombreuses années, le Kirghizstan a même accueilli la seule base aérienne américaine d’Asie centrale à Manas. Cette base aérienne a servi de premier et dernier arrêt pour les soldats américains entrant et sortant d’Afghanistan. Environ 5,6 millions de soldats étrangers sont passés par la base pendant qu’elle était en activité.

Les États-Unis ont fermé la base en 2014 suite à l’élection de l’ancien président Atambayev en 2011. Atambayev était favorable au réalignement du pays avec la Russie et à l’augmentation des liens économiques avec son voisin, la Chine, qui est devenue le plus grand investisseur économique et partenaire commercial du Kirghizstan.

Selon les statistiques du gouvernement chinois, le commerce bilatéral s’est élevé à 6,35 milliards de dollars en 2019. La Chine détient 4 milliards de dollars de la dette nationale du pays. Le Kirghizstan n’a qu’un PIB d’un peu plus de 8 milliards de dollars. Le pays est également un élément central de l’initiative de «la Nouvelle route de la soie» de Pékin.

Malgré les liens économiques importants avec la Chine, les sentiments anti-chinois au Kirghizstan sont très forts. En 2019, Bichkek est devenu le lieu de grandes manifestations anti-chinoises qui réclamaient, entre autres, l’interdiction des mariages entre Kirghizes et Chinois et des restrictions à l’influence économique de la Chine.

Ce pays à prédominance musulmane partage également une frontière avec la région chinoise du Xinjiang, qui abrite l’importante minorité musulmane ouïgoure de Chine.

De nombreux Ouïgours sont d’origine kirghize et sont emprisonnés dans des camps de concentration. Cette situation est exploitée par la campagne impérialiste menée par les États-Unis contre la Chine, une campagne qui prétend faussement lutter contre les violations des droits de l’homme. Par ailleurs, une importante minorité d’Ouïgours qui fait régulièrement l’objet de discriminations existe au Kirghizstan.

Après la fermeture de la base aérienne américaine de Manas en 2014, le Kirghizstan a rejoint à la fois l’Union économique eurasienne dirigée par Moscou et l’alliance militaire postsoviétique de l’Organisation du traité de sécurité collective. La Russie a également ouvert sa propre base aérienne militaire à l’intérieur du pays, annulant ainsi 500 millions de dollars de dette kirghize. Les États-Unis ont considéré que cette mesure ne faisait que saper davantage leurs intérêts géostratégiques dans la région tandis que la guerre dans l’Afghanistan voisin fait toujours rage.

Jeenbekov a poursuivi pour l’essentiel les relations étroites avec la Chine tout en cherchant à faire du Kremlin «le principal partenaire stratégique» du pays. En revanche, plusieurs des partis d’opposition qui ont pris d’assaut le parlement ont critiqué les liens du pays avec la Russie, affirmant qu’ils portaient atteinte à «l’indépendance» du Kirghizstan.

Des reportages ont également paru mardi, indiquant que les forces d’opposition avaient brûlé une usine exploitée par la Russie sur le deuxième plus grand gisement d’or du Kirghizstan, Jeruy, ce qui a entraîné la suspension par les propriétaires des activités du site.

Suite à l’incendie de l’usine, la Russie a mis sa base militaire en état d’alerte et a demandé à «toutes les forces politiques, à ce moment crucial pour la république, de faire preuve de sagesse et de responsabilité afin de préserver la stabilité et la sécurité intérieures».

Outre la guerre civile en cours en Ukraine orientale, la crise en Biélorussie et le déclenchement d’une véritable guerre entre une Arménie alliée à la Russie et un Azerbaïdjan soutenu par la Turquie, la crise au Kirghizstan représente un autre défi majeur pour la position géopolitique du Kremlin dans l’ancienne région soviétique.

Ces crises représentent d’énormes dangers pour la classe ouvrière et sont le résultat direct de la destruction stalinienne de l’Union soviétique. La restauration du capitalisme a transformé les pays de l’ex-Union soviétique en foyers de rivalités géopolitiques et de tensions ethniques et sociales, menaçant d’engloutir toute la région dans des guerres et des guerres civiles.

En même temps, la classe ouvrière vit dans une pauvreté extrême, qui n’a fait qu’empirer avec l’impact de la pandémie de COVID-19. Au Kirghizstan, près de 30 pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté officiel.

Comme dans de nombreux autres pays de l’ex-Union soviétique, les fonds envoyés par des travailleurs kirghizes depuis l’étranger représentent un pourcentage important du PIB du pays. Selon les données du gouvernement russe pour 2017, 623.000 Kirghizes travaillent en Russie et on estime que plus d’un million de Kirghizes travaillent au Kazakhstan, en Turquie et au Moyen-Orient.

Des experts ont lancé l’avertissement qu’en raison de la pandémie, les envois de fonds pourraient diminuer de 25 pour cent, ce qui entrainerait une chute du PIB de 10 pour cent et une hausse du chômage à 21 pour cent.

(Article paru en anglais le 8 octobre 2020)

 

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