La conférence de Joseph Scalice (transcription rédigée)

D’abord comme tragédie, ensuite comme farce: Marcos, Duterte et les Partis communistes des Philippines

Par Joseph Scalice
8 octobre 2020

Le 26 aout, le Dr. Joseph Scalice a donné la conférence affichée ci-dessous à l’Université de technologie de Nanyang à Singapour sur le soutien donné par le Parti communiste des Philippines (PCP) et les diverses organisations qui suivent sa ligne politique, au président philippin Rodrigo Duterte en 2016. Scalice a examiné les origines historiques et politiques de cette politique en explorant les parallèles historiques: les actes du PCP et d’un parti rival, le Partido Komunista ng Pilipinas (PKP), à la fin des années 1960 et au début des années 1970, alors que le président d‘alors, Ferdinand Marcos, prenait des mesures pour l’imposition de la dictature militaire.

Joseph Scalice est un chercheur post-doctorat de l'Université technologique de Nanyang; ilest titulaire d'un doctorat d’Études de l'Asie du Sud et du Sud-Est de l'Université de Californie à Berkeley. Il se spécialise dans l'histoire des mouvements révolutionnaires modernes aux Philippines et se concentre sur la manière dont ils ont à la fois influencé les changements politiques régionaux et mondiaux et ont été façonnés par eux. Sa thèse de doctorat, Crisis of Revolutionary Leadership: Martial Law and the Communist Parties of the Philippines, 1957-1974, (Crise de direction révolutionnaire, Loi martiale et Partis communistes des Philippines, 1957-1974)traite de la rivalité politique entre deux partis staliniens, le PKP et le PCP, et de leur rôle dans l‘imposition de la loi martiale par Marcos en 1972.

Très sensible aux critiques du PCP, son fondateur Jose Maria Sison, sans la moindre preuve, a dénoncé le Dr Scalice comme un agent payé de la CIA. Le Dr. Scalice a rendu service à la classe ouvrière aux Philippines et dans le monde entier en établissant un bilan historique des trahisons du PCP stalinien.

Le WSWS appelle ses lecteurs à envoyer des déclarations en faveur du Dr Scalice et à s'opposer aux calomnies de Sison et du PCP.

Ce qui suit est une transcription rédigée de cette conférence. La vidéo peut être visionnée ici et les diapositives sont disponiblespour le téléchargement.

L’introduction commence à 5m43s et Josephn Scalice commence sa conférence à 8m51s

Je tiens à remercier l'Université technologique de Nanyang d'avoir permis cette série de conférences post-doctorales et d'avoir favorisé notre bourse d’études. Le corps professoral et le personnel de la NTU m'ont énormément soutenu, ainsi que mon travail ici.

Ma recherche se concentre depuis dix ans sur les Partis communistes des Philippines. Au cours de ce travail, je me suis penché particulièrement sur une période définie et me suis appuyé sur un ensemble de sources primaires remarquablement riches et relativement peu utilisées. Lorsque j'ai lancé ce projet, je pensais, comme un certain nombre d'universitaires avant moi, que j'écrirais une histoire du PCP, de sa fondation à nos jours et que je baserais mon travail en grande partie sur des récits tirés d'interviews. Ce faisant, j'ai découvert que je suivais un chemin qui avait déjà été parcouru par d'autres chercheurs. J'ai cependant trouvé ce qui est devenu le cœur de mon travail quand j'ai creusé dans l'écriture contemporaine, qui était volumineuse, et qui a ouvert des horizons jusqu'alors inconnus.

Au cours de ce processus, j'ai découvert que je ne pouvais pas commencer par la fondation du PCP, mais que je devais remonter plus tôt et examiner en détail les raisons de sa scission d’avec le PKP et le rôle joué par ses premiers membres avant cette scission. Dans le même temps, j'ai découvert que je ne pouvais pas continuer à écrire jusqu'à la période présente. Il y avait beaucoup trop de terrain à couvrir. C'est ainsi qu'à la fin, mon étude a porté sur l'existence de deux partis communistes, qui étaient opposés l'un à l'autre, et sur le rôle qu'ils ont tous deux joué dans l'imposition de la loi martiale en 1972

Les documents écrits sont divers: il s'agit de dépliants, de brochures, de prospectus, de manifestes et de bulletins d'information. Nombre d'entre eux sont des documents éphémères d’une seule feuille, produits par diverses organisations du vaste milieu connu sous le nom de mouvement national démocratique. J'ai numérisé près de 10 000 pages provenant de diverses archives, j'ai tenté, grâce à un travail minutieux, de reconstituer le jour où chaque document a été écrit, puis de le situer dans un récit plus large, que j'ai reconstruit sur la base de la lecture des journaux contemporains. J'ai lu tous les numéros de huit quotidiens différents pendant six à sept ans, ainsi que les hebdomadaires. C'est pourquoi mes recherches ont pris tant de temps.

Je suis heureux de constater que le sujet que je présente aujourd'hui suscite un tel intérêt: D'abord comme tragédie, ensuite comme farce, Marcos, Duterte et les Partis communistes des Philippines. Une partie, cependant, de l'intérêt de cette conférence provient d'une controverse qui a éclaté la semaine dernière, lorsque le fondateur du Parti communiste des Philippines, Jose Maria Sison, connu sous le nom de Joma Sison, a commencé à m'attaquer directement sur les réseaux sociaux.

Dans la semaine du 18 au 25 août, il a posté des images trafiquées de moi, avec un nez et des cheveux de clown, une épingle "J'aime Trotsky" et un livre sur la déformation de l'histoire. Il a également écrit que j'étais « un anticommuniste pathologiquement enragé et un agent de la guerre psychologique de la CIA se faisant passer pour un trotskyste universitaire ». Ceci, je tiens à le souligner, est diffamatoire. Il n'a aucune preuve permettant de prétendre que je suis un « agent de la guerre psychologique de la CIA ».

Il a poursuivi en déclarant que les « trotskystes à l'étranger - comme Joseph Scalice - et aux Philippines - ont tenté en vain de rejeter la responsabilité de la montée au pouvoir et du régime criminel actuel du traître tyrannique, génocidaire, pilleur et escroc de Duterte sur les forces démocratiques légales et les forces révolutionnaires ».

Le PCP a consacré un numéro spécial de sa publication phare, Ang Bayan, qui existe depuis 1969, à m'attaquer. Dans une longue interview, Sison m'a à nouveau qualifié d'"agent payé par la CIA", répétant les mêmes calomnies sans fondement.

Édition spéciale de Ang Bayan, consacrée à l‘attaque lancée contre Joseph Scalice

Il a déclaré: « Je connais les écrits anticommunistes et anti-staliniens enragés de Scalice depuis un certain temps, de bien avant maintenant. Je l'ai ignoré, parce que des camarades et amis américains m'ont dit qu'il était déjà bien démasqué en tant que trotskiste et agent rémunéré de la CIA, payé pour se concentrer sur le Parti communiste des Philippines et mes écrits, et faire carrière en m'attaquant et en me dénaturant ».

Il a poursuivi – et je n'ai certainement pas l'intention de m'étendre sur tout cela – mais je vais lire encore une citation. « Scalice est à la fois un menteur et un incorrigible agent anticommuniste de l'impérialisme et de la réaction. En effet, il est pratiquement un informateur sauvage au profit des escadrons de la mort de Duterte ».

Sison n'a fourni aucune preuve pour étayer ses allégations virulentes contre moi. Il n'a fait aucune tentative sérieuse pour se confronter à mes recherches. Il est évident qu'il croit qu'il peut rejeter mon travail en m'étiquetant simplement avec un vocabulaire de calomnies ad hominem.

Maintenant, je voudrais souligner que cette intimidation, publiée dans les pages du numéro spécial d'Ang Bayan, comporte une menace très réelle. Le parti est depuis longtemps associé à l'assassinat de ses opposants politiques, et le nom "Trotskyite", dans la bouche d'un stalinien, est une menace de liquidation physique. Le bilan de l'histoire sur ce point est très clair, tant aux Philippines que dans le monde entier.

Cependant, je ne me laisserai pas intimider par Sison, ni entraîner à aller le retrouver sur son niveau politique vulgaire. J'ai l'intention de poursuivre ma conférence historique.

Face à son attaque, j'ai reçu un soutien massif de la part d'universitaires et de journalistes qui ont fait des déclarations publiques en ma faveur, et je tiens à exprimer ma gratitude à ceux qui sont venus me défendre. De plus, le World Socialist Web Site a publié une déclaration pour défendre la liberté académique, la vérité historique et ma recherche, et suis également reconnaissant de cette défense.

Avant que cette controverse n'éclate, j'avais rédigé une déclaration publique en réponse au ciblage violent par l'administration Duterte d'un certain nombre de militants associés au Mouvement national démocratique, un large éventail d'organisations qui suivent la ligne politique du Parti communiste des Philippines. En l’espace de quelques semaines, au moins deux figures de proue du mouvement démocratique national ont été brutalement assassinées. Je voudrais lire la déclaration que j'ai publiée le 14 août.

« Ceux qui connaissent ma recherche savent aussi que mon travail historique est très critique du rôle joué par la direction du Parti communiste des Philippines et des diverses organisations qui suivent sa ligne politique.

« Je tiens donc à être explicitement clair sur ce point: je défends sans réserve le parti et ceux qui lui sont associés contre les attaques menées contre eux par l'État et par les groupes paramilitaires et d'autodéfense.

« L'assassinat de Randall Echanis était une attaque contre les masses laborieuses des Philippines et représente une étape dramatique vers un régime d'État policier.

« La défense contre le danger de la dictature exige l'unité de la classe ouvrière pour ses propres intérêts indépendants.

« Mon opposition au PCP et à ses groupements alliés est basée sur le fait qu'ils se sont constamment opposés à l'indépendance politique de la classe ouvrière et ont toujours cherché à subordonner ses intérêts à la formation d'une alliance avec une partie de l'élite dirigeante. C'est cette perspective, le programme du stalinisme, qui a conduit la direction du parti à embrasser Duterte, facilitant son ascension au pouvoir et minimisant le danger de la dictature.

« Mon opposition à la direction du parti et à son programme politique est donc une défense des intérêts de la classe ouvrière. Pour la même raison fondamentale que je m'oppose au parti - la défense de la classe ouvrière - je déclare publiquement ma défense des personnes associées au parti contre les attaques de l'État et de ses forces paramilitaires ».

Aujourd'hui, ni Sison ni aucune autre personne associée au CPP n'a pris acte de cette déclaration, bien que bon nombre d'universitaires et le grand public y aient répondu très chaleureusement. Sison affirme que je suis un informateur des escadrons de la mort.

Ne vous y trompez pas, les escadrons de la mort de Duterte constituent une menace bien réelle. La guerre contre la drogue, au niveau national, a commencé lorsque Duterte a pris ses fonctions.

Les victimes des escadrons de la mort sont en grande majorité pauvres. Ils viennent des bidonvilles, sont des conducteurs de tricycle, des vendeurs de poissons, des petits délinquants non inculpés d'un crime, et ils sont assassinés chaque nuit. Il y a des meurtres commis par la police sans mandat et, plus encore, des meurtres commis par des organisations paramilitaires et des groupes d'autodéfense.

Le dernier décompte que j'ai pu trouver du nombre officiel de personnes tuées par la police dans le cadre de la guerre contre la drogue était de 6 000. Nous savons cependant, grâce à des comptes rendus réguliers dans la presse, qu'il y a plusieurs fois plus de personnes tuées par des organisations paramilitaires et des groupes d'autodéfense que par la police. Les chiffres sont très difficiles à évaluer avec précision à l'heure actuelle. Nous pouvons estimer le nombre total de victimes en utilisant les chiffres officiels de la police philippine et en appliquant à ce chiffre le ratio que nous savons exister entre les victimes des escadrons de la mort paramilitaires et celles de la police. Un tel calcul suggérerait que le chiffre d’environ 30.000 victimes semble être une estimation approximative relativement sûre.

Je crois qu’on peut donner à cela l'étiquette de "génocide", un génocide des pauvres au nom de la guerre contre la drogue. Vous aurez sans doute vu dans la presse internationale que la guerre contre la drogue menée par Duterte est extrêmement populaire auprès de la population philippine. Je pense que lorsque les futurs historiens et sociologues approfondiront ces événements, ils arriveront à un récit beaucoup plus compliqué. Les mêmes enquêtes qui constatent qu'environ 80 % des gens sont favorables à la guerre contre la drogue, donnent un autre chiffre qui est très rarement cité: 8 Philippins sur 10 craignent d'être tués dans cette guerre anti-drogue.

Maintenant, si vous étiez interrogé et que vous admettiez que vous craigniez pour votre vie, pensez-vous que vous diriez en même temps que vous êtes opposé à la guerre contre la drogue ? Je pense que faire une déclaration publique de quelque nature que ce soit en opposition à la guerre contre la drogue pourrait être considéré comme une sorte de condamnation à mort. Je ne crois pas que la guerre contre la drogue soit immensément populaire.

Parmi les affirmations que Sison a faites lors de son attaque publique contre moi, il y a celle que c'était « un mensonge éhonté » que le CPP soutenait le régime Duterte. Sison a écrit que « seul un trotskiste peut interpréter les négociations de paix entre deux parties en guerre comme un soutien à Duterte, et une trahison du peuple ». Pour être clair, ce n'est pas là mon argument. Je n'attaque pas les négociations de paix, ni ne prétends que c'est de cette manière que le parti a soutenu Duterte. Comme je vais le démontrer, son soutien était beaucoup plus évident et plus profond que cela.

Je voudrais souligner cette phrase de la déclaration de Sison: « C'est un mensonge éhonté que le PCP a soutenu le régime Duterte dans ses exécutions extrajudiciaires de pauvres, pendant deux ans. » Je veux que vous gardiez cette formulation à l'esprit lorsque j'examinerai les preuves historiques.

Ce que j'avais l'intention de faire dans cet exposé, c'était de me concentrer, avant tout, sur un ensemble de parallèles historiques instructifs avec une période antérieure, la période de 1969 à 1972, et la montée au pouvoir de Ferdinand Marcos. Étant donné que Sison a explicitement affirmé que c'est un mensonge que le PCP ait soutenu le régime Duterte, j'estime qu'il est d'abord nécessaire d'examiner en détail le dossier contemporain.

Beaucoup de mes auditeurs se souviendront sans doute que le mouvement national démocrate et le PCP étaient très enthousiastes au sujet de Duterte lorsqu'il a pris ses fonctions. Ce soutien enthousiaste est aujourd'hui constamment démenti. On nous dit que cela ne s'est jamais produit. Un commentateur sur ma page Facebook l'autre jour a fait une remarque que j'ai trouvée particulièrement juste. Il a dit: « C'est comme si nous étions sous les feux de la rampe ». Je pense qu'il y a une certaine vérité dans cette caractérisation.

Avant de commencer mon examen des preuves, j'aimerais faire une remarque supplémentaire: je ne sais pas, et je ne me soucie pas particulièrement de savoir qui est ou n'est pas membre du Parti. Il ne s'agit pas d'une information que je possède, et si c’était le cas, je ne la divulguerais pas. Au-delà des visages publics du Parti, il ne s'agit pas d'informations que je possède.

Nous savons cependant qu'il existe un large mouvement de masse aux Philippines, qui est organisé en plusieurs groupes, dont la majorité partage une perspective et une orientation politiques communes. Je ne prétends pas que ces organisations soient secrètement contrôlées par le Parti communiste. Je ne les marque pas au fer rouge. Je prétends plutôt qu'elles partagent avec ce parti une ligne politique commune. J'examinerai la nature de cette ligne politique de manière détaillée, mais, en dernière analyse, celle-ci consiste en une quête pour localiser la section progressiste de la bourgeoisie nationale et s'allier avec elle.

Le mouvement national-démocrate a non seulement toujours eu cette orientation, qu'il partage avec le PCP, mais d'une manière ou d'une autre, il s'est toujours allié aux mêmes forces que celles identifiées comme progressistes par le parti.

Qui est Rodrigo Duterte ? Duterte était membre de l'aile jeunesse du Parti communiste des Philippines dans les années 1960. Dans les années 1980, il était un membre dirigeant de BAYAN, qui fait partie du mouvement démocratique national. Nous le savons parce que Joma Sison lui-même l'a dit. Duterte est arrivé au pouvoir dans la ville de Davao, au sud du pays, où il s'est rapidement fait connaître comme une figure politique particulièrement virulente: le chef des escadrons de la mort. Grâce à sa réputation, la présidente de l'époque, Gloria Macapagal Arroyo, l'a fait entrer dans sa Commission de lutte contre la criminalité. Duterte a parlé au Sommet de lutte contre la criminalité en 2002, déclarant que « les exécutions sommaires de criminels restent le moyen le plus efficace de lutter contre les enlèvements et les drogues illicites ».

J'ai l'intention de ne citer que quelques déclarations de Duterte, que j'ai choisies dans le but de montrer clairement qu'il n'y a pas eu en 2016 de métamorphose miraculeuse de Duterte en personnalité fasciste. Son parcours était déjà limpide.

Le rapporteur spécial des Nations unies qui enquête sur les escadrons de la mort de Davao dirigés par Duterte a déclaré: « Aucun de ceux impliqués dans les meurtres de justiciers ne se couvre la face ». En d'autres termes, ces actes avaient une sanction officielle. Tout le monde le savait. Des centaines de cadavres, au cours d'une décennie sous le règne du maire Duterte, en ont livré la triste preuve.

La réponse du mouvement national démocrate n'a pas été de s’y opposer. Dans une déclaration publiée dans le Manila Times en 2009, Luz Ilagan, députée du Congrès pour Gabriela, groupe faisant partie du mouvement national démocrate, a ainsi évalué le rôle de maire de Duterte: « Le maire mérite notre soutien. Ceux qui viennent de l'extérieur de la ville ne peuvent pas apprécier ce que le maire a fait pour maintenir l'ordre dont nous jouissons. Le genre de leadership exercé par Duterte nous a permis de rester en sécurité ».

Il y a une part de vérité dans cette affirmation. Pendant le mandat de Duterte en tant que maire, les victimes des meurtres de justicier n'étaient pas issues du mouvement national démocrate. Elles n'étaient pas des militants. En fait, même le PCP et la NAP n'étaient pas visés. Les cibles étaient les pauvres, les mêmes qui souffrent aujourd'hui sous sa présidence.

Le PCP célèbre Pitao et Duterte sur une peinture murale

Avançons rapidement jusqu'en 2015. Duterte a maintenant été porté sur la scène nationale. Il a été transformé dans ce que l'on appelle aux Philippines quelqu'un de "présidentiable". En janvier 2015, Duterte a organisé une conférence de presse, devant un drapeau avec le marteau et la faucille, hissé pour lui par le PCP-NAP, et a annoncé que s'il était élu, il abolirait le Congrès, privatiserait les biens gouvernementaux, y compris la protection sociale, et formerait un gouvernement de coalition avec le PCP. Il a promis que Joma Sison serait nommé à la tête du bureau d'aide sociale nouvellement privatisé. Sison, le fondateur du Parti communiste, a répondu sur Facebook: « Le maire Duterte devrait devenir président ».

Souvenez-vous : que le PCP a soutenu Duterte est un mensonge éhonté.

Le 25 mai 2015, au cours d'une interview radio, Duterte a été confronté à un rapport de Human Rights Watch selon lequel plus de 1000 personnes avaient été tuées à la fin des années 1990 par les escadrons de la mort dans cette ville. Il a répondu en affirmant fièrement qu'il était le chef des escadrons de la mort, puis il a fait une déclaration qui est devenue célèbre: « Si je deviens président, ce nombre passera à 100 000. Je donnerai les cadavres à manger aux poissons de la baie de Manille ».

Je dois dire qu'une grande partie de la presse et un certain nombre de personnalités politiques qui auraient dû traiter cela comme un aveu de meurtre de masse, une déclaration politique scandaleuse et un avertissement explicite, ont répondu en affirmant que Duterte plaisantait. Si l'estimation de 30 000 victimes que j'ai proposée plus tôt dans cette conférence est tout à fait exacte, Duterte tente de tenir sa promesse.

Duterte parlant lors de la commémoration de Leoncio Pitao

En juillet 2015, une veillée funèbre a été organisée pour l'un des dirigeants de la branche armée du PCP, la Nouvelle Armée du Peuple, un homme nommé Leoncio Pitao, connu sous le nom de Ka Parago. La veillée a été organisée à Davao. Il n'y a eu aucune tentative de cacher l'événement, il n'y a eu aucune inquiétude quant à la sécurité. Le PCP s'est déplacé en bus dans une foule immense pour honorer ce « leader révolutionnaire ». Sur la scène, il y avait les bannières du parti : « Vive le Front Uni ! Vive le Parti communiste des Philippines ! » Au centre de la scène se trouvaient les images du marteau et de la faucille ainsi que de l'Armalite. Sans doute ont-ils chanté l'Internationale, puis le parti a fait venir Rodrigo Duterte comme orateur invité. Le chef des escadrons de la mort, qui avait publiquement proclamé un mois plus tôt qu'il superviserait le meurtre de 100 000 personnes, s'est vu offrir la scène par le Parti communiste pour honorer l'un de ses dirigeants.

Rappelez-vous: c'est un pur mensonge que le PCP a soutenu Duterte.

Le parti a affiché des graffitis à Davao pour promouvoir la lutte armée et commémorer Pitao. A côté du visage de Pitao, ils ont placé l'image de Rodrigo Duterte.

Pour les élections de 2016, Duterte, à sa façon volatile habituelle, a fait quelque chose d'assez inhabituel alors que se refermait la fenêtre officielle pour déclarer une candidature à la présidence. Il a fait marche arrière et a annoncé qu'il ne se présenterait pas aux élections. Un homme peu important, Martin Diño, a été choisi comme candidat du parti de Duterte.

A la recherche d'un candidat à la présidence qui puisse s'allier, le mouvement national démocrate a retenu Grace Poe, qu'il avait soutenue pour le Sénat en 2013. La candidate sénatoriale de la coalition Makabayan, Neri Colmenares, s'est présentée sur sa liste.

Puis, avec un flair spectaculaire, Duterte a annoncé qu'il avait décidé de revenir dans la course. Diño a démissionné et Duterte a commencé à faire campagne pour la présidence. Le mouvement national démocrate se trouva alors devant un défi, car des liens officiels avec Poe avaient déjà été établis. Il était obligé de faire campagne avec et pour elle.

Cependant, à Mindanao et dans tout le sud des Philippines, Anakbayan, Anakpawis et leurs organisations affiliées ne firent pas campagne pour Poe, mais pour Duterte. Les camions de campagne dans toute la région portaient des affiches pour Anakpawis, Neri Colmenares et Rodrigo Duterte.

Un camion électoral des nationaux-démocrates orné d’affiches en faveur de Duterte à Mindanao en 2016.

Les personnalités associées au mouvement démocratique national de Davao, en particulier le représentant des Anakpawis, Ayik Casilao, ont joué un rôle central. Des images de lui, tirées de sa propre page Facebook, montrent des Anakpawis faisant campagne dans toute la région en utilisant le salut du poing levé qui est la marque de fabrique de Duterte.

Les candidats du mouvement démocratique national de Mindanao, Casilao et Carlos Zarate de Bayan Muna, ont signé en mai une déclaration publique de « soutien total au président élu présumé Rodrigo Duterte ».

Certains représentants de Bayan Muna à Manille ont été stupéfaits de la rapidité avec laquelle le mouvement national démocrate s'apprêtait à soutenir Duterte après avoir fait campagne pour Poe. Sison s'est rendu sur Facebook en mai pour les critiquer publiquement. Il a écrit: « Vous ne vous contentez pas d'attaquer les capitalistes ... Nous pouvons travailler avec les capitalistes nationalistes même si nous parlons à nos compagnons et les persuadons ... Notre lune de miel ne fait que commencer. Nous lui parlons. Il nous a offert des postes ».

Sison a prononcé un discours particulièrement vil le 10 juin 2016, dans une allocution adressée aux jeunes leaders rassemblés, issus d'un large éventail d'organisations. Il a déclaré: « En tant que maire de la ville de Davao, Duterte a reconnu et apprécié le rôle des femmes dans la vie publique, a créé des installations pour les femmes et les enfants dans le besoin, et a démontré son aversion pour la violence envers les femmes ». C'est là un mensonge stupéfiant.

Duterte est connu pour faire des "blagues" sur le viol; des blagues du genre: il a rendu visite à des hommes qui ont commis des viols, les a interpellé pour ne pas l'avoir laissé passer le premier. Il siffle les femmes journalistes lors de ses conférences de presse. Lorsque le PCP s’est finalement querellé avec Duterte, celui-ci a fait un discours dans lequel il a appelé les militaires à attaquer les femmes membres du PCP en leur tirant dans le vagin.

Ce n'est pas là un homme qui a « démontré son aversion pour la violence envers les femmes ».

J'ajouterais que Sison n'est pas très crédible lorsqu'il parle de la défense des droits des femmes. Le parti a maintenu pendant des décennies une politique de discipliner les femmes cadres si elles avaient des relations sexuelles avant le mariage. C'était une tentative de la part des dirigeants pour éviter de s'aliéner certains de leurs alliés de l'Église catholique. Les femmes étaient régulièrement exclues de la direction politique du parti.

Sison a poursuivi dans son discours du 10 juin aux jeunes leaders :

« Ce qui est en vue est une sorte de gouvernement de coalition, entre le Parti et l'administration Duterte, qui implique la participation du Parti communiste au milieu d'autres forces patriotiques et progressistes. Il s'agit d'un gouvernement d'unité nationale, de paix et de développement. ... La question se pose donc de savoir si la révolution démocratique nationale peut être menée à bien en l'absence de guerre populaire. …”

Il n'a pas répondu à cette question, mais il a suggéré ce qui arriverait précisément à la Nouvelle armée populaire en cas de gouvernement de coalition avec Duterte.

« Les unités armées révolutionnaires peuvent devenir les gardiens de l'environnement et des industries dans des conditions de paix et de développement. L'intégration aux forces armées est permise ».

Une grande partie des cadres de la Nouvelle Armée populaire qui ont pris les armes, croyant se battre pour un monde meilleur, sont des jeunes. Ces jeunes ont acquis la conviction qu'il n'y a pas d'autre solution à l'extraordinaire pauvreté qui règne dans le pays. Beaucoup d'entre eux ont sacrifié leur vie.

Sison déclarait que la branche armée du parti, y compris les jeunes idéalistes et auto-sacrifiés qui ont rejoint ses rangs, serait transformée en agents de sécurité dans l'industrie. Il faut garder à l'esprit que Sison propose que cette transition se fasse dans le cadre de la démocratie nationale et non du socialisme. Il s'agit d'entreprises privées capitalistes pour lesquelles on transformerait la NAP en gardiens de sécurité. Il a en outre fait valoir que les cadres de la NAP pourraient être intégrés dans les forces armées des Philippines, une force qui a été responsable de la suppression, de la torture brutale et du meurtre des cadres du parti au cours des décennies.

Sous la nouvelle administration Duterte, il ne s'est guère écoulé de temps avant que le caractère de sa présidence ne devienne évident. L'Agence France Presse a écrit le 12 juin: « Des policiers armés détiennent des enfants en pleurs, des ivrognes désorientés et des hommes torse nu dans toute la capitale des Philippines, dans un blitz nocturne qui offre un goût autoritaire de la vie sous le nouveau président Rodrigo Duterte. Les parents d'enfants trouvés dans la rue, la nuit, seuls, ont été emprisonnés ». Dès la première semaine de la nouvelle administration, le nombre des cadavres s'est accru. Les corps des victimes jonchaient les rues à côté de pancartes en carton ensanglantées, et les images du carnage faisaient la une de la presse philippine.

Le mouvement national démocrate ne s'est pas contenté de soutenir Duterte. Il a soutenu la guerre contre la drogue. Einstein Recedes, secrétaire général d'Anakbayan, a écrit le 26 juin: « Nous pensons que la guerre de Duterte contre les drogues dangereuses et le crime est une aubaine pour les pauvres. »

Renate Reyes, secrétaire générale de Bayan, a écrit le 4 juillet: « En clair, c'est un allié ». S'il a admis que Bayan avait des « divergences » avec Duterte, il a fait valoir que « le fait d'aller immédiatement à la confrontation chaque fois que le président a dit quelque chose de désagréable au cours du mois dernier aurait affaibli l'alliance ». Il a lancé un appel à ses lecteurs: « Nous devrions au moins lui donner une chance. »

C'était là la préoccupation du mouvement national démocrate. S'ils avertissaient le public que Duterte était engagé dans une campagne de meurtre de masse fasciste, cela affaiblirait leur alliance avec le président.

Bayan a produit, pour l'inauguration de Duterte, une déclaration, « L'agenda des cent jours du peuple », qui déclarait: « Le peuple philippin est ravi des déclarations politiques nationalistes et populaires de Duterte ».

Sison et des négociateurs de paix pour le Front national démocratique faisant le geste de Duterte : le poing fermé

Après le discours d'investiture de Duterte, ils ont été accueillis au palais présidentiel de Malacañang où ils lui ont présenté la déclaration et ont posé pour les photos en levant le poing avec le président.

Sison a commencé à terminer ses déclarations en déclarant « Vive le président Duterte ! »

Rappelez-vous encore: c'est pur mensonge que le PCP a soutenu Duterte.

Duterte a prononcé son discours sur l'état de la nation. C'était un discours décousu et vulgaire, d'un genre que nous ne connaissons malheureusement que trop bien maintenant. Une partie de son discours s'adressait directement aux militaires et à la police. « Je dois massacrer ces idiots qui détruisent mon pays », a-t-il déclaré. « J'ai dit à l'armée que si vous voyez des criminels, abattez-les, même s'ils se rendent avec un drapeau blanc, c'est pour la guerre, pas pour les criminels. Tuez-les, ne leur montrez aucune pitié ». Anakbayan a déclaré que le discours de Duterte sur l'état de la nation était une « bouffée d'air frais ».

Le 26 juin 2016, Ang Bayan, la publication phare du Parti communiste des Philippines, a écrit: « Le peuple soutiendra totalement les mesures que Duterte prendra pour supprimer et punir les syndicats de la drogue. » Deux semaines plus tard, le 7 juillet, Ang Bayan déclarait: « Le PCP se félicite de l'appel de Duterte à la coopération avec les forces révolutionnaires contre le trafic de drogue généralisé ». Luis Jalandoni a déclaré à Ang Bayan en août, « La relation entre le mouvement révolutionnaire et Duterte est excellente ».

« Le peuple philippin est enthousiaste », Bayan avec Duterte, le 29 juin 2016

Le 1er juillet, Duterte a prononcé un discours devant les forces armées des Philippines, dans lequel il a lancé un appel à la Nouvelle armée populaire du PCP. « Utilisez vos tribunaux bidons pour les tuer [les présumés trafiquants de drogue] afin d'accélérer la solution à notre problème. » Le PCP a répondu le lendemain par une déclaration intitulée « Réponse à l'appel du Président Duterte pour une coopération anti-drogue » qui disait : « Le parti se félicite de l'appel du président Duterte à la coopération avec les forces révolutionnaires contre le trafic de drogue généralisé. » Le PCP a déclaré qu'il partageait « la réprobation du président Duterte concernant le trafic de drogue illégal ».

Un mois s'était écoulé depuis et le nombre de morts se comptait par centaines. La police tirait sur tous ceux qui résistaient à l'arrestation, avec une explicite sanction présidentielle. Le PCP a suivi le mouvement. Leur déclaration dit encore: « La NAP est prête à se battre avec tous ceux qui résistent à l'arrestation par la violence armée ».

Sison a été interviewé sur CNN le jour suivant et il a annoncé à un public international que le parti allait sévir violemment contre les présumés trafiquants de drogue. Interrogé sur la manière dont les suspects seraient traités dans les tribunaux de la NAP, il a déclaré que le « procureur du peuple » présenterait des preuves prima facie sous forme de témoignages avant que la « justice révolutionnaire » ne soit mise en œuvre.

Le parti a une longue et sanglante histoire de "justice révolutionnaire" et de "tribunaux populaires". Dans les années 1980, le parti a lancé une série de purges internes visant ses propres rangs, en traquant ce qu'il prétendait être des agents militaires de pénétration en profondeur. Sur la base de dépositions de "témoins", extraites sous la torture, le PCP a assassiné près de 1 000 de ses propres cadres.

Rappelez-vous encore la déclaration de Sison: « C'est un mensonge éhonté que le PCP a soutenu le régime Duterte ». J'espère qu'il est maintenant clair pour vous ce qui est, en fait, un mensonge flagrant. C'est un mensonge flagrant que le RPC n'a pas soutenu Duterte.

Sison et Duterte sous le slogan « UNITÉ ». Sison a partagé plusieurs fois cette image sur sa page Facebook.

Ce soutien et la rétractation du soutien, où on se sert des mensonges pour justifier le soutien et ensuite pour le dissimuler, constituent un modèle qui sont un élément essentiel du comportement historique du parti. C'est un point que je souhaite établir clairement. Toute l'histoire du parti a été falsifiée par sa direction. Si vous ne retirez qu'une seule chose de cette conférence, ce devrait être un appel passionné à la vérité historique.

Je voudrais souligner un autre exemple de la manière dont le parti et les organisations démocratiques nationales soutiennent Duterte. Cela est particulièrement choquant pour moi.

Au nom de la Kabataang Makabayan (KM), Jeunesse nationaliste, la branche jeunesse du Parti communiste à l'époque précédant la loi martiale, le Mouvement national démocratique et le PCP ont décerné le "Gawad Supremo Award" à Rodrigo Duterte en hommage à son nationalisme.

Le prix Gawad Supremo, la plus haute récompense du Kabataang Makabayan, a été décerné à deux personnes et deux personnes seulement – Rodrigo Duterte et Jose Maria Sison. Les jeunes qui ont rejoint le Kabataang Makabayan étaient à bien des égards la meilleure couche de toute une génération. Ils se sont sacrifiés, ont travaillé sans relâche. En parcourant l'histoire de la période qui a précédé la dictature de Marcos, j'en suis ressorti avec une profonde admiration pour ces jeunes, leur engagement et leur dévouement. En même temps, j'ai développé une profonde opposition à ce que leurs dirigeants ont fait de ce dévouement.

L'attribution du Gawad Supremo à Rodrigo Duterte me semble être en quelque sorte la trahison finale. Les sacrifices de ceux qui ont lutté contre la dictature il y a cinquante ans et toutes leurs souffrances ont été transformés en un sordide insigne du mérite à épingler sur la poitrine d'un voyou fasciste dans le but de faciliter une alliance politique.

Abordons la question historique. Qu'est-ce que le Kabataang Makabayan? Quelles sont les racines historiques de l'alliance du parti avec Duterte ? Y a-t-il des parallèles instructifs qui peuvent nous aider à comprendre le présent ?

Mon récit commence avec Joma Sison lui-même. Les événements qui nous concernent ne commencent pas avec un individu, et l'histoire en question est bien antérieure à celle de Sison. Les racines de l’affaire qui nous préoccupe commencent avec la fondation du Partido Komunista ng Pilipinas (PKP), un parti stalinien antérieur. Je vais expliquer précisément ce que j'entends par stalinisme dans un instant. Le PKP a été fondé dans les années 1930, il a créé une grande aile paysanne, il a supervisé une rébellion paysanne, connue sous le nom de rébellion Huk, qui a lutté contre l'occupation japonaise et, par la suite, contre le nouvel État indépendant, et s'est largement tourné vers la clandestinité dans les années 1950. Je ne peux pas couvrir cette histoire ici.

Je veux me concentrer dans la conférence d'aujourd'hui sur l'histoire de la scission du PKP qui a conduit à la fondation du PCP et comment, selon moi, les deux partis ont facilité l'imposition de la loi martiale. Lors de la renaissance du PKP au sortir de sa dormance des années 1950, lors de la scission, lors de la fondation d'un nouveau parti, personne n'a joué un rôle plus central que Jose Maria Sison.

Le parcours de Sison est particulièrement instructif. Il est issu d'une des familles les plus riches du pays. Son arrière-grand-père Don Leandro Serrano contrôlait le plus grand domaine du nord de Luzon pendant le dernier quart du XIXe siècle. Sison lui-même a raconté que son arrière-grand-père possédait 80 % de sa ville natale et de grandes parties de quatre autres municipalités. Avec les bénéfices du domaine, il a construit « le plus grand manoir de la province ». Avec 25 pièces, il avait dit-on une surface totale de 5 000 mètres carrés, sans compter une salle à manger pouvant accueillir des centaines de personnes, une chapelle et un entrepôt à quatre niveaux qui était le plus grand de la province ». La description est tirée des mémoires de Sison, rédigées sur la base d'entretiens avec lui...

Don Gorgonio Sison, le grand-père de Joma Sison, a épousé une des filles de Don Leandro. Il a été le dernier gobernadorcillo de Cabugao sous le régime colonial espagnol. Il est devenu le président municipal de la ville pendant la brève période de la République des Philippines et a réussi à conserver sa position sous les Américains, devenant maire de Cabugao.

En 1921, le domaine de la famille Sison comprenait de vastes exploitations productrices de tabac que faisaient valoir une armée de métayers. La famille Sison incarnait le privilège féodal avec des clients paysans et de vastes propriétés foncières attenantes et partagées par des mariages mixtes. Elle était le centre d'un vaste réseau familial. Deux de ses oncles étaient députés, l'un était archevêque de Nueva Segovia, et son grand-oncle était gouverneur. Un de ses autres oncles était le président de l'Université des Philippines, un autre oncle était chef de la Commission électorale (COMELEC). Les premiers bancs de la messe du dimanche étaient réservés à sa famille. Les paysans locataires venaient chaque jour à la maison pour livrer le loyer de la terre et demander des semences, pour faire des tâches subalternes autour de la maison et pour solliciter une considération spéciale. Tout cela a façonné la psychologie de Sison.

Sa mère, dans une charmante interview de 1970 avec le Graphic Weekly, a déclaré que son fils, qu'elle appelait Cheng, « avait l'habitude de commander les bonnes, plus que n'importe lequel de mes autres enfants. Les servantes devaient constamment le servir. Il ne faisait jamais rien pour lui-même. Même dans la salle de bain, il appelait les domestiques pour leur remettre sa serviette, ses vêtements ».

Mais ce monde de privilèges était en train de disparaître. Le domaine de Don Leandro était basé sur le riz, le tabac, l'indigo et l’agave. Ces denrées n’ont pas été favorisées au XXe siècle. Alors que le sucre est devenu une monoculture d'une importance mondiale immense, l'indigo et l’agave ont été remplacés par des colorants et des tissus synthétiques. Le centre de la production de riz s'est largement déplacé vers la province de Nueva Ecija. Le tabac a fini par dominer les exploitations familiales et n'a pas pu maintenir sa richesse passée.

Pour consolider la fortune familiale, le père de Sison, Salustiano, a écrit une lettre à son oncle Vicente Mallari en 1949 pour lui demander de faire savoir au ministre de l'Intérieur qu'il souhaitait devenir "un agent secret" du gouvernement. Cette lettre est conservée à l'université d'Hawaï dans la collection du frère de Sison, Ramon Sison. Il écrivit:

« J'ai appris de sources fiables que le ministre Sotero Baluyut employait des agents secrets pour le ministère de l'Intérieur dans le cadre de la campagne actuelle contre les dissidents dans le centre de Luzon et d'autres régions des Philippines ». Ceci en référence à la rébellion de Huk. Le père de Sison cherchait à consolider les avoirs de la famille en devenant agent secret pour réprimer la rébellion Huk.

Les moyens financiers de la famille étant en baisse, les horizons de Sison étaient quelque peu circonscrits. Il était encore un enfant de privilégiés, mais lui et ses frères et sœurs avaient une existence moins féodale et plus urbaine avec des moyens décidément plus limités. Ils étaient, en un mot, petits bourgeois.

Les frères et soeurs de Sison sont devenus médecins, dentistes et technocrates dans l'administration Marcos et Sison lui-même aspirait à « devenir avocat, aller à Harvard et devenir un leader politique ». Il a poursuivi ses études de premier et deuxième cycles à l'Université des Philippines, dont son oncle, Vicente Sinco, était président. Sinco a obtenu pour son neveu un financement de l'Agence de coopération internationale (ICA), le prédécesseur de l'USAID.

C'est au cours de ses études supérieures que Sison a commencé à développer une perspective politique, façonnée avant tout par les idées de Claro M. Recto.

Recto a façonné les idées de toute une couche sociale à la fin des années 1950 et au début des années 1960 par ses discours appelant au "capitalisme nationaliste". Il s'intéressait là à un problème fondamental auquel était confrontée l'économie philippine, tout comme l'économie des pays du monde entier au développement capitaliste tardif. L'économie philippine était dominée par le capital financier international, avant tout les intérêts commerciaux américains, et elle était façonnée en fonction de leurs intérêts. Recto articulait, de manière assez éloquente, les intérêts des capitalistes philippins.

Claro M. Recto

Un discours que Recto a prononcé devant les Cavite Jaycees le 24 février 1957 est représentatif. Il appelait à « l'industrialisation du pays par les capitalistes philippins, et pas seulement à la prévention de l'industrialisation par les capitalistes étrangers; à l'exploitation de nos ressources naturelles par le capital philippin; au développement et au renforcement du capitalisme philippin, et pas du capitalisme étranger; à l'augmentation du revenu national, mais sans le laisser aller principalement au profit des non Philippins ».

C'était la préoccupation fondamentale de Recto – le développement du capitalisme philippin. Des mesures ont été prises dans ce sens par le biais de la politique de « Filipino First » (Philippin d’abord) de l'administration Garcia. Les privilèges du capital américain aux Philippines avaient été légalement inscrits par Washington dans les lois de son ancienne colonie. En conséquence, les cibles de Filipino First étaient en grande majorité les milieux d'affaires chinois. Ils ont été pris pour boucs émissaires et leurs avoirs leur ont été retirés.

En fin de compte, aucun des problèmes que Recto a cherché à résoudre dans le développement du capitalisme philippin n'a été résolu. Les jeunes qui ont été attirés par la perspective de Recto ont commencé à reconnaître que si la vision de Recto devait être réalisée, elle nécessitait l'impulsion d'un mouvement de masse derrière elle. Il ne suffisait pas qu'elle reste le programme des capitalistes, il fallait qu'elle devienne un programme adopté par la grande masse de la population.

En 1965, peu après la fondation de Kabataang Makabayan (KM) et peu avant que Sison ne charge KM de soutenir Ferdinand Marcos, Sison prononça un discours devant l'ambassade américaine dans lequel, selon le Manila Bulletin, il déclara à son auditoire « Nous sommes du côté des capitalistes philippins. » C'était sa perspective fondamentale.

Il a élaboré cette perspective très clairement dans un discours intitulé « Le nationaliste comme activiste politique », prononcé en 1966, où il dit à son auditoire que la société philippine était divisée en trois ailes.

Le bloc des quatre classes (PCP, dessin: Tulong sa Pagtuturo)

« En termes de tendances de classe, d'intérêts matériels et d'idéologie, l'aile gauche serait occupée par la classe ouvrière et la paysannerie. L'aile moyenne englobe trois couches de la soi-disant classe moyenne et ces trois couches peuvent elles-mêmes être décrites comme gauche, milieu et droite; au sein de l'aile moyenne, l'aile moyenne gauche est occupée par l'intelligentsia et les petits propriétaires autonomes que nous pouvons appeler la petite bourgeoisie; l'aile moyenne, les entrepreneurs nationalistes, que nous pouvons appeler la bourgeoisie nationale ou moyenne; et l'aile moyenne droite, les commerçants qui sont en partie des investisseurs dans l'industrie locale et qui sont aussi en partie des compradors. L'aile droite est composée des forces anti-nationalistes, telles que les compradors, les propriétaires terriens et leurs agents intellectuels et politiques enragés ».

Quelle est la tâche politique du mouvement de masse? poursuit Sison :

"Pour faire pencher la balance dans le but d'isoler l'aile droite composée des ennemis du progrès et de la démocratie, il est donc nécessaire que les forces principales et massives des ouvriers et des paysans s'unissent à l'intelligentsia, aux petits propriétaires et aux artisans indépendants, gagnent les entrepreneurs nationalistes et neutralisent au moins les forces moyennes de droite. L'unité qui en résulte est ce que nous appelons l'unité nationaliste ou anti-impérialiste et anti-féodale ».

La tâche fondamentale des ouvriers et des paysans, l'écrasante majorité de la population, n'était pas de lutter pour leurs propres intérêts indépendants, mais de gagner l’ « aile moyenne » – la bourgeoisie nationaliste

C'est là une chose difficile à vendre. Ce que Sison promouvait effectivement, c'était l'économie du ‘ruissellement’. Elle n'avait pas encore reçu ce nom, car ce n'était pas encore l'époque de Reagan. La revendication de Recto, cependant, et dans les premières formulations de Sison elle prit la même forme, était que si vous améliorez le capitalisme philippin, vous améliorerez le sort de tous, y compris la classe ouvrière. Soyons honnêtes, dire à un travailleur « soutenez votre patron, ce sera bon pour vous » n'est pas un slogan efficace avec lequel on peut construire un mouvement de masse.

Les études supérieures de Sison prirent fin et il s'est rendu en Indonésie. Il a été aidé dans cette tâche par un membre du Parti communiste indonésien nommé Bakri Ilyas. En Indonésie, Sison a travaillé en étroite collaboration avec le grand Partai Komunis Indonesia (PKI) et au cours de son séjour de six mois dans le pays, il a appris ce que j'appelle le programme du stalinisme. Permettez-moi d'expliquer précisément ce que j'entends par là.

Le stalinisme n'est pas simplement le mécanisme que l'on associe populairement, je pense, aux procès-spectacle, aux purges, au culte du grand leader. Ces choses font partie du stalinisme, mais ce sont là des manifestations nécessaires et non l'essence de la question. Le stalinisme est d'abord et avant tout un programme politique. L'histoire le prouve abondamment.

Le stalinisme était un programme politique qui articulait les intérêts des bureaucraties au pouvoir, d'abord à Moscou et ensuite à Pékin. Ces couches sociales, dont Staline était le principal représentant, en sont venu à penser que leurs intérêts étaient mieux servis non par la promotion de la révolution socialiste mondiale mais par le développement de l'économie nationale de l'URSS. C'est cette économie nationale qui a financé et stabilisé leurs privilèges. Dans ce but, ils ont mis en avant une ligne politique qui était fondamentalement contraire à tout le marxisme antérieur, quelque chose dont Lénine n'avait jamais rêvé – le socialisme dans un seul pays. Ils soutenaient qu'il était possible de construire le socialisme à l'intérieur des frontières d'un seul pays.

L'idée du marxisme était que le socialisme devait être une étape dépassant le capitalisme, qu’il devait donc s'appuyer sur les plus grandes réalisations du capitalisme et que parmi ces réalisations figurait la création du marché mondial. Le socialisme ne pouvait donc être réalisé qu'à l'échelle mondiale. Cette perspective n'est plus celle des dirigeants de l'Union soviétique sous Staline. C'était le noyau programmatique du stalinisme: le socialisme dans un seul pays.

Tous les membres du Parti communiste soviétique n'ont pas adopté cette perspective. Ce que l'on appelait l'Opposition de gauche sous la direction de Léon Trotsky était en cela farouchement opposée à Staline Contre Staline, Trotsky a mis en avant le programme de la révolution permanente, qui soutenait que le socialisme ne pouvait être réalisé que par une classe ouvrière internationale portant les révolutions socialistes dans le monde entier; il ne pouvait pas être construit dans un seul pays. La tâche politique consistait donc à organiser les ouvriers et les paysans du monde entier dans une lutte pour le socialisme.

Les intérêts internationaux du stalinisme, au service du programme du socialisme dans un seul pays, étaient avant tout de sécuriser les liens commerciaux et les relations diplomatiques avec les puissances capitalistes. Il avait besoin de marchés pour les marchandises, d'une source d'approvisionnement pour la création d'une industrie lourde et de stabilité à ses frontières. Comment assurer de telles choses, quel poids pouvaient-ils apporter dans les négociations ?

Le succès de la Révolution russe et l'héritage du marxisme, que le parti revendiquait comme sien, ont donné à Staline et à la bureaucratie un immense capital politique: les cadres des partis communistes du monde entier. Ils ont demandé à ces cadres de s'allier avec une partie de la classe capitaliste. De cette façon, ils pouvaient négocier avec la classe dirigeante du monde entier en marchandant avec le soutien d'un mouvement de masse. Les staliniens ont créé la justification théorique du soutien à une partie de la classe capitaliste en réhabilitant une vieille théorie, avancée à l'origine par les adversaires des bolcheviks, les mencheviks – l'idée d'une révolution à deux stades.

La théorie des deux stades soutenait que dans les pays à développement capitaliste tardif, comme les Philippines, les tâches de la révolution n'étaient pas encore socialistes. Il fallait d'abord mettre en œuvre des mesures nationales et démocratiques, et parmi celles-ci, la réforme agraire. Il s'agissait de tâches immensément importantes. Selon la théorie des deux stades, il était impossible de tenter de mettre en œuvre des mesures socialistes tant que ces tâches démocratiques nationales n'étaient pas accomplies.

Les tâches n'étaient donc pas encore socialistes mais de nature capitaliste, et en conséquence, les staliniens soutenaient qu'une partie de la classe capitaliste jouerait nécessairement un rôle progressiste – ces couches qu'ils appelaient « la partie progressiste de la bourgeoisie nationale ».

C'était là le programme fondamental du stalinisme: le socialisme dans un pays, une révolution en deux étapes et le bloc de quatre classes, qui nécessitait une alliance avec la classe capitaliste.

Trotsky et l'Opposition de gauche, qui s'est organisée en Quatrième Internationale, se sont opposés à ce programme et ont soutenu que dans les pays au développement capitaliste tardif, la classe capitaliste était fondamentalement incapable de mettre en œuvre des mesures nationales et démocratiques.

Aux Philippines, par exemple, les capitalistes n’allaient pas procéder à une réforme agraire parce qu'ils ne constituaient pas une classe distincte des propriétaires. Tous les grands capitalistes sont en fait aussi l'élite des propriétaires terriens. Si vous examinez l'histoire des alliances du PCP au cours des 50 dernières années, vous verrez qu'un grand nombre de leurs alliés ont été les représentants des barons du sucre. Ce ne sont pas des forces ayant un quelconque intérêt à la mise en œuvre de la réforme agraire. Les tâches de la révolution démocratique nationale, soutenait Trotsky, ne pouvaient être accomplies que par les travailleurs, à la tête de la paysannerie, pour leurs propres intérêts indépendants, et cela exige qu'ils adoptent un programme socialiste.

Après avoir exposé ce que j'entends par le programme du stalinisme, je voudrais examiner quelle était son expression politique dans les années 1960 et au début des années 1970.

Au début de 1967 Sison s'adressa à un public de jeunes en citant abondamment Mao. Mao avait déclaré :

« Certaines personnes ne comprennent pas pourquoi, loin de craindre le capitalisme, les communistes devraient préconiser son développement dans certaines conditions données. Notre réponse est simple. La substitution d'un certain degré de développement capitaliste à l'oppression de l'impérialisme étranger et du féodalisme intérieur n'est pas seulement un progrès mais un processus inévitable. Elle profite au prolétariat aussi bien qu'à la bourgeoisie, et peut-être plus encore au premier ».

Notez que Mao dit que le capitalisme est en fait meilleur pour le prolétariat que pour la bourgeoisie. Le stalinisme avait fourni aux arguments de Recto les dehors du marxisme. La citation de Mao par Sison continuait ainsi :

"Ce n'est pas le capitalisme intérieur mais l'impérialisme étranger et le féodalisme intérieur qui sont superflus en Chine aujourd'hui, et effectivement, nous avons trop peu de capitalisme."

Sison a développé cette perspective: « C'est un principe de base du marxisme que les conditions bourgeoises-démocratiques doivent d'abord exister avant qu'une société socialiste puisse être construite. Ce dont nous avons besoin aux Philippines aujourd'hui, c'est d'une unité nationale consciente suffisamment forte pour affirmer notre propre souveraineté et réaliser la démocratie philippine avant que nous soyons divisés sur la question du socialisme ».

C'était l'essence même de la question. Selon Sison, la perspective du socialisme pour les Philippines était qu'il n'était pas encore temps pour le socialisme. Il fallait trouver les capitalistes progressistes et s'allier avec eux.

Le premier représentant progressiste de la bourgeoisie nationale approuvé par le parti à l'époque de Sison à la tête du PKP fut le président Diosdado Macapagal.

En 1962, à son retour d'Indonésie, Sison a été intégré à un comité exécutif du PKP nouvellement formé, composé de cinq membres. Parmi les autres membres du comité figurait le dirigeant syndical, Ignacio Lacsina. En examinant les documents confidentiels de l'ambassade américaine, j'ai découvert que M. Lacsina était non seulement membre du comité exécutif du parti, mais qu'il était aussi un informateur régulier d'un représentant de la CIA en poste à l'ambassade américaine. Lacsina rencontrait régulièrement son contact à l'ambassade pour l'informer des développements au sein du parti.

L'un des développements les plus remarquables des années 1960 a été la fondation d'un parti ouvrier connu sous le nom de Lapiang Manggagawa (LM). Il s'agissait d'un organe indépendant de travailleurs issu de la fusion de tous les grands syndicats en un parti politique fondé en janvier 1963. Une telle chose n'avait jamais existé auparavant. Lacsina s'est vu confier le poste le plus important du LM, celui de secrétaire général, tandis que Sison a été vice-président de la propagande, un poste qui le rendait responsable de toutes les déclarations publiques du parti.

En sept mois, Sison et Lacsina avaient fait fusionner ce parti indépendant des travailleurs avec le Parti libéral (LP) du président Macapagal, au pouvoir. Macapagal établissait des liens d'amitié avec Sukarno en Indonésie et tant le PKI que le PKP voyaient cela comme un pas vers le non-alignement géopolitique. C'est pour cette raison qu'ils le proclamèrent représentant progressiste de la bourgeoisie nationale.

Sison et Lacsina ont organisé la fusion du LM avec le LP au beau milieu de la répression brutale par le gouvernement de certains des troubles ouvriers les plus sérieux de l'histoire du pays. En 1963, 3 000 dockers du port de Manille se sont mis en grève. La grève a duré 169 jours, paralysant le principal port du pays. Le commerce fut paralysé. Les travailleurs ont été assassinés sur les piquets de grève par les troupes gouvernementales et les briseurs de grève. Certains travailleurs sont morts de malnutrition car aucun d'entre eux n'a reçu d'indemnités de grève. A la mi-août, les estimations officielles évaluaient les pertes commerciales dues à la grève portuaire à plus d'un milliard de pesos, alors qu'il restait plus d'un mois de grève.

La grève portuaire de 1963

Le port était directement contrôlé par le gouvernement. Les travailleurs faisaient du piquetage et des grèves contre le régime de Macapagal et non contre une entreprise privée. Le 6 août 1963, alors que Macapagal concluait le sommet de Manille avec Sukarno, Joma Sison et Ignacio Lacsina supervisèrent la fusion du Lapiang Manggagawa avec le Parti libéral.

Un document signé par le LM et le LP déclarait

« Conscients des réformes sociales et nationales d'époque qui sont actuellement menées énergiquement sous la direction du président Diosdado Macapagal ;

« Convaincu qu’il faut rien moins que l'unité de toutes les forces de changement démocratique pour assurer le succès de ces réformes...

« Conscients que les forces opposées aux programmes de réforme se sont regroupées sous la bannière du Parti Nacionalista; ... « acceptent de fusionner les partis avec effet immédiat... »

C'est la logique qu'ils ont présentée à la classe ouvrière: Macapagal menait des réformes et les forces opposées à la réforme s'étaient regroupées dans le rival politique du LP, le parti Nacionalista. Sur cette base, Sison et Lacsina firent fusionner le parti indépendant des travailleurs avec le LP de Macapagal.

Les travailleurs du port étaient déjà en grève, et ce depuis deux mois, lorsque le document de fusion a été signé. Lacsina avait annoncé publiquement son intention de déclencher une grève générale du LM pour soutenir les travailleurs du port. Il a utilisé cette menace pour négocier des liens avec Macapagal et a ensuite annulé la grève générale avant qu'elle ne puisse commencer, abandonnant les travailleurs du port.

Début septembre, alors que la grève des travailleurs portuaires était toujours en cours, les travailleurs de Philippine Airline se sont mis en grève et ont interrompu presque tous les vols intérieurs du pays. Le 8 septembre, Macapagal a déployé la police philippine qui a frappé les travailleurs sur les piquets de grève à coups de baïonnette. Je doute qu'une seule personne présente à cette réunion ait été au courant de ces événements. Ils ont été effacés de l'histoire parce que ceux qui étaient responsables de la direction des organisations de travailleurs les ont trahis.

Que faisait Sison à cette époque ? Il écrivait le manuel du programme de réforme agraire de Macapagal. La réforme agraire du gouvernement Macapagal avait été écrite par un homme nommé Wolf Ladejinsky de la Fondation Ford. Sa fonction était de transformer les métayers en locataires payant un loyer en espèces. Les paysans interrogés plus tard dans les années 1960 ont déclaré que cette transformation avait fait empirer leurs conditions de vie.

Nous savons que Sison a écrit ce manuel pour le LM, car il l'a inscrit dans la bibliographie de ses écrits sur son site web personnel. Le frontispice du livre de Sison portait une image souriante de Macapagal et une inscription disant « Au président Macapagal, pour sa lutte acharnée pour l'émancipation du paysan philippin ». Sison déclare à ses lecteurs,

« Le président Diosdado Macapagal estime que le problème de la terre ne peut être résolu en se contentant de réglementer la location des parcelles et/ou en contraignant une paysannerie agitée à recourir à des gardes civils et à des opérations militaires. »

« La solution de base au problème fondamental est fournie dans le Code de réforme agraire: le métayage doit être totalement supprimé et remplacé par la culture en propriété. Pour atteindre cet objectif principal, le code offre toute une panoplie d'agences de mise en œuvre de la réforme agraire dont les fonctions et les opérations sont toutes révélées dans ce guide ».

La brochure de Sison, « La société philippine et la révolution » (1970)

C'est ce que Joma Sison a écrit en 1963. Sept ans plus tard, il écrit Philippine Society and Revolution, qui est devenu l'ouvrage le plus important du Parti communiste des Philippines. Voici ce qu'il avait à y dire sur le Code de la réforme agraire dont il avait été le principal promoteur en 1963 :

« Pour se faire paraître encore plus progressiste et escroquer la paysannerie, le régime fantoche de Macapagal a promulgué le Code de réforme agraire. Comme toutes les lois de réforme agraire précédentes, le code ne vaut rien lorsqu'il est dépouillé de ses brillantes généralités et que les dispositions favorables aux propriétaires sont démasquées. Après quelques projets symboliques de réforme agraire, la faillite du code devient flagrante... »

La réforme agraire de Macapagal était « un recueil de mots pompeux pour couvrir les mensonges souvent répétés de la classe des propriétaires terriens».

C'était en 1970. Rappelez-vous encore une fois ce schéma: le parti soutient Duterte, le parti déclare que c'est un « pur mensonge » qu'il a soutenu Duterte. Sison a écrit le manuel de la réforme agraire de Macapagal, Sison a déclaré que les réformes agraires de Macapagal favorisaient les intérêts des propriétaires et escroquaient la paysannerie. Un mensonge après l’autre.

Macapagal s'est révélé d'une utilité limitée et il s'est retourné contre Sukarno en 1964. Joma Sison a supervisé le changement d'orientation des organisations de façade du parti, passant du soutien de Macapagal à celui de Marcos. Le parti a demandé aux ouvriers, aux paysans et aux jeunes de soutenir Marcos, en affirmant que ce dernier empêcherait les Philippines de participer à la guerre américaine au Vietnam.

Ferdinand Marcos

Lyndon Johnson a tendu la main à Macapagal en 1964, demandant aux Philippines de déployer des troupes au Vietnam en prévision d'une augmentation du déploiement américain dans ce pays. Il est historiquement intéressant de noter que cet appel a été lancé avant l'incident du golfe du Tonkin. Macapagal a promis d'envoyer des troupes et a envoyé un projet de loi à l'assemblée législative. Le président du Sénat, Ferdinand Marcos, a alors attaqué Macapagal, accusant le président de tenter de mettre en place une dictature.

Sur la base de l’affirmation que Marcos n’enverrait pas de troupes au Vietnam, Sison prononça une série de discours en faveur du parti Nacionalista. En novembre 1965, il avait chargé le MASAKA, l'organisation paysanne, Lapiang Manggagawa, l'organisation ouvrière, et Kabataang Makabayan, l'organisation de jeunes nouvellement fondée, de soutenir Ferdinand Marcos.

Une semaine après l'élection de Marcos, dans une interview avec Stanley Karnow du Washington Post, il a déclaré qu'il allait déployer des troupes philippines au Vietnam.

Le Kabataang Makabayan avait été fondé un an avant qu'il ne soit chargé de soutenir Marcos. Dans son discours au Congrès fondateur, Joma Sison a dit à son auditoire, dans une rhétorique qui devrait sembler maintenant familière :

« Du côté de l'impérialisme, il y a les compradors et les grands propriétaires. Du côté de la démocratie nationale, il y a la bourgeoisie nationale, composée d'entrepreneurs et de commerçants philippins; la petite bourgeoisie, composée de propriétaires de petites propriétés, d'étudiants, d'intellectuels et de professionnels; et les larges masses de notre peuple, composées de la classe ouvrière et de la paysannerie auxquelles appartient la grande majorité de la jeunesse philippine d'aujourd'hui ».

L'aile de la jeunesse militante du PKP était fondée sur la perspective du bloc de quatre classes et d'une alliance avec la classe capitaliste.

Lorsque Ferdinand Marcos est entré en fonction au début de 1965 et qu’en raison de circonstances mondiales et non de développements nationaux une immense crise sociale se profilait à l'horizon, Marshall Wright du Conseil national de sécurité des États-Unis a envoyé un mémo confidentiel au conseiller à la sécurité nationale Walter Rostow, dans lequel il déclarait :

"Il serait presque impossible de surestimer la gravité des problèmes auxquels notre prochain ambassadeur à Manille devra faire face. Il est devenu courant pour des personnes connaissant bien les Philippines de prédire un vaste bouleversement social dans un avenir proche. Il est généralement admis que le président actuel sera le dernier chef de l'exécutif philippin élu par le peuple. De nombreux hauts fonctionnaires américains considèrent les Philippines comme la menace la plus sérieuse et la plus sombre à laquelle nous sommes confrontés en Asie ».

Suharto, Marcos, and Pinochet

Une explosion sociale était imminente. La réaction de la classe dirigeante du monde entier a été de se tourner vers des formes de gouvernement autoritaires. Il y a contenues ici plus que des ombres du présent. Nous sommes confrontés à une crise sociale et à la marée montante de l'autoritarisme mondial: Suharto, Marcos, Pinochet. Comme la classe capitaliste dans le monde entier, l'élite dirigeante des Philippines a senti que sa position de classe était en danger. L'ensemble de l'élite dirigeante, et pas seulement Marcos, a cherché la solution à ce danger dans des formes de gouvernement dictatoriales. Quasiment personne parmi elle n’était déterminé à défendre la démocratie.

L'architecture de l'État policier aux Philippines a été écrite par l'impérialisme américain, qui a inscrit la loi martiale dans la constitution de son ancienne colonie. De nombreux anciens présidents, dont Macapagal, Garcia et Quirino, avaient tous indiqué qu'ils utiliseraient ces clauses et déclareraient la loi martiale.

Pourquoi Marcos a-t-il réussi là où ils avaient échoué ? Son succès repose sur le contexte de crise sociale qui a conduit à la montée de l'autoritarisme mondial et sur le sentiment universel au sein de l'élite qu'elle ne pouvait plus se permettre une façade de démocratie. Si je peux utiliser une analogie: la mise en place de la dictature par Ferdinand Marcos était comme un jeu de chaises musicales ou, comme nous l'appelons aux Philippines, le voyage à Jérusalem. Toute l'élite dirigeante était engagée dans un jeu encerclant Malacañang, sachant que lorsque la musique s'arrêterait, lorsque la loi martiale serait imposée, celui qui siégerait au palais présidentiel serait le dictateur.

C'est dans ce contexte que la scission sino-soviétique s'est jouée aux Philippines. L'une des accusations les plus accablantes contre le stalinisme est que les vastes économies de la Chine et de l'URSS n'ont jamais fusionné. Le programme du « socialisme dans un seul pays », c’est mon argument, a toujours été une trahison du marxisme, mais on pourrait dire qu'il avait une certaine logique: il n'y avait qu'un seul pays dans lequel construire le socialisme. Mais après 1949, il y eut plusieurs pays, chacun d'eux s’étant donné pour programme de construire « le socialisme dans un seul pays », chacun avec ses propres intérêts nationaux. Ces intérêts nationaux ont inévitablement divergé, et cette divergence s'est transformée en un conflit fraternel, et ce conflit en une dispute armée, et cela a divisé le communisme dans le monde entier.

L'Union soviétique, située derrière la zone tampon de l'Europe de l'Est et ayant une base industrielle assez stable, a pu articuler un programme de coexistence pacifique avec Washington, et a poursuivi ses liens avec les dictateurs du monde entier comme moyen de stabiliser ses relations diplomatiques et commerciales. Lorsque Suharto a supervisé l'écrasement du PKI, assassinant plus d'un million de communistes, d'ouvriers et de paysans indonésiens, et qu'il a pris le pouvoir, l'armée indonésienne opérait, dans une certaine mesure, avec des armes qui lui avaient été vendues par l'Union soviétique. À la suite de ce massacre, Moscou a établi des liens d'amitié avec Suharto.

Pendant ce temps, Pékin affrontait Taïwan, le Japon, la guerre américaine au Vietnam et une économie dramatiquement sous-développée. En 1965, dans une tentative de dissiper la menace de l'impérialisme américain à partir de ses frontières, Lin Biao a proposé la ligne de « guerre populaire prolongée »: des mouvements de guérilla armés dans les campagnes du monde entier. Cette ligne était toujours au service du programme de soutien à la section progressiste de la bourgeoisie nationale, mais elle n’incluait pas les dictateurs au pouvoir. Cela servait, comme j'aime les appeler, les doublures conspiratrices du drame de la dictature: ces forces aux Philippines comme Ninoy Aquino, qui ont cherché à déplacer Marcos, mais ne l'ont pas fait, en fin de compte, pour défendre la démocratie. Elles l'ont fait pour s'assurer qu'elles seraient elles-mêmes en position de pouvoir.

Le PCP a mis son mouvement armé, et la force de persuasion que sa rhétorique radicale lui donnait sur la crise sociale, au service de ces couches, les couches conspiratrices de la bourgeoisie nationale.

Je n'ai pas le temps d'expliquer de façon appropriée la manière dont cela s'est passé, mais je voudrais faire quelques remarques.

Le PKP, orienté vers Moscou, a pris des postes salariés dans l'administration Marcos en 1966. Il a secrètement facilité les négociations de celui-ci avec Moscou, qu'il ne pouvait conduire ouvertement car certaines clauses réactionnaires de la loi philippine lui interdisaient une interaction avec les pays communistes.

Le PKP a ensuite fait écrire par des membres de sa périphérie la justification par Ferdinand Marcos de la loi martiale, un livre intitulé La révolution d'aujourd'hui: la démocratie. Il a été écrit par Adrian Cristobal, qui était dans la périphérie du Parti communiste ; il y déclare « C'est à Lénine que nous devons la déclaration selon laquelle il ne peut y avoir de révolution sans théorie révolutionnaire.... Lénine a conçu la révolution en deux temps: d'abord le bourgeois, puis le prolétaire. »

L'argument d'une révolution en deux étapes était celui de Staline, pas de Lénine, mais ce qui est encore plus frappant, c'est que c'était la là voix de Ferdinand Marcos. Le « nègre littéraire » du PKP a écrit la justification de la loi martiale, en prétendant que Lénine avait mis en avant le point de vue de Staline, puis a mis ces lignes dans la bouche du futur dictateur. Quel acte extraordinaire !

« La révolution d’aujourd’hui : démocratie » (Défense de la loi martiale, 1966)

Jesus Lava, longtemps à la tête du parti, a proclamé que le livre de Marcos était « une brillante analyse des maux de la société philippine ».

Lorsque Marcos a imposé la loi martiale en 1972, une section du PKP s'est détachée et a tenté, par la lutte armée, de s'opposer au soutien du régime par le parti. Ces couches avaient attendu beaucoup trop longtemps pour se séparer du parti, un point que je développe en détail dans ma thèse. Le PKP, cependant, ne pouvait pas entrer dans le gouvernement de Ferdinand Marcos s'il y avait une partie de ses rangs qui s'opposait à la loi martiale. Et ainsi, en dénonçant leurs opposants comme trotskystes – un langage que les staliniens utilisent pour assassiner leurs opposants – ils ont assassiné et exécuté leur base insubordonnée. Les estimations sont difficiles à obtenir, mais quelque 60 à 70 des cadres du PKP ont été assassinés par les dirigeants du PKP afin de pouvoir cautionner la dictature militaire. Bien que les chiffres ne soient pas encore clairs, on peut dire sans risque de se tromper que le PKP a tué plus de communistes que le gouvernement Marcos.

Le PKP a justifié son soutien au dictateur par le fait qu'il utilisait la loi martiale pour créer rapidement les conditions d'un capitalisme indigène fonctionnel. Lors de son sixième congrès, tenu au début de 1973, le PKP écrivit :

"Les Philippines sont un pays néocolonial au développement capitaliste dynamique. Son économie est dans l'ensemble arriérée et déformée par le pillage colonial. ... Sous l'hégémonie du capital financier, mené par l'impérialisme américain, les Philippines sont en train de se transformer vigoureusement d'un pays à prédominance féodale en une économie capitaliste moderne. Aujourd'hui, elles connaissent un développement capitaliste extrêmement rapide grâce à l'instrumentalité de la dictature de la loi martiale ».

Eh bien, si vous ne le saviez pas, cela ne ressemble pas à une approbation de la part d'un parti communiste: le capital financier international développe le capitalisme par la dictature de la loi martiale. Cette formulation exprimait en fait l'orientation de classe du PKP et servait de soutien à la dictature que celui-ci a publié lors de son sixième congrès. Chaque membre du parti a été contraint, à la suite du congrès, de se réinscrire au parti afin d'en rester membre. Pour être membre du PKP, vous étiez obligé de signer cette résolution politique approuvant le dictateur.

Les dirigeants du PKP ont commis un énorme crime politique. Ils sont entrés dans l'administration de la dictature de la loi martiale. Ils ont occupé des postes aux Affaires étrangères, au ministère du Travail et aux renseignements militaires, où ils étaient chargés d'écraser leurs rivaux, les maoïstes. Beaucoup d'entre eux sont encore en vie, certains occupent des postes importants.

Le PCP, quant à lui, était orienté vers les sections conspiratrices de l'opposition bourgeoise. Le parti eut une influence sur le vaste mouvement de masse de l'époque, et en utilisant la rhétorique de la révolution culturelle et de la guerre populaire prolongée, il a pu canaliser cette agitation derrière ses alliés bourgeois.

Par-dessus tout, le PCP était allié à Ninoy Aquino, descendant d'une grande dynastie politique qui se trouvait au centre d'un vaste ensemble d'intérêts sucriers. Aquino avait facilité l'établissement de relations entre Sison et le chef d'un mouvement armé local, qui était basé sur le domaine sucrier d'Aquino, un homme connu sous le nom de commandant Dante. La rencontre entre Sison et Dante fut déterminante pour la création de la Nouvelle armée populaire.

Ce point de ma thèse a été sorti de son contexte par certains apologistes de Duterte, qui s'appuient sur les relations d'Aquino avec le PCP pour soutenir que Marcos était en quelque sorte justifié d'imposer la dictature. Ils omettent délibérément le fait central que Marcos bénéficiait du soutien inconditionnel de son propre Parti communiste, qui l'a aidé à mettre en place la dictature.

Aquino n'était pas un opposant de la loi martiale. Un mémorandum de l'ambassade des États-Unis, daté du 12 septembre 1972, résumant une réunion entre Aquino et des responsables politiques de l'ambassade, dit ceci:

"Aquino pense que la loi martiale est le moyen le plus probable que Marcos utilisera pour rester au pouvoir. Aquino a déclaré qu'il soutiendrait Marcos si c'est la voie qu'il adopte. Puisque l'ordre public et la situation économique se détériorent si rapidement, selon Aquino, le bien du pays exige des mesures fortes de la part du gouvernement central. La menace croissante des dissidents, l'aggravation du problème du maintien de l'ordre... ont été cités par Aquino comme les raisons pour lesquelles une action plus forte du gouvernement central était nécessaire. Une telle action signifie la loi martiale. S'il était président, Aquino a indiqué qu'il n'hésiterait pas à prendre des mesures aussi énergiques et qu'il exécuterait, par exemple, plusieurs fonctionnaires corrompus au Luneta Park de Manille pour montrer aux autres fonctionnaires qu'il était sérieux ».

Aquino n'était pas une figure démocratique. Il représentait pleinement les couches sociales avec lesquelles le PCP s'était allié, et qu'il a promues comme les opposants du "fascisme". En fin de compte, peu importe qui a gagné: Marcos et le PKP ou Aquino et le CPP. Quoi qu'il en fût, la classe ouvrière philippine fut confrontée à la dictature.

Quand la dictature a finalement été imposée, Sison l'a saluée comme étant bonne pour la révolution, car il a affirmé que « la répression engendre la résistance ». Cela a toujours été la ligne du parti: plus le "fascisme" est mauvais, plus il est bon pour construire l'opposition. C'est une fausseté fondamentale. Les travailleurs ont tout à gagner à défendre la démocratie. C'est l'air qu'ils respirent pour le développement d'un mouvement politique.

Sison ne s'est pas contenté de répéter que la répression ferait grandir la révolution. Il a également insisté, deux semaines après l'imposition de la dictature militaire au pays, le 1er octobre 1972, sur le fait que le parti devait trouver les sections progressistes de la bourgeoisie nationale et s'allier avec elles:

« Le Parti doit gagner les membres de la bourgeoisie nationale, dans les villes et dans les campagnes, pour apporter un soutien politique et matériel au mouvement révolutionnaire. Comme on ne peut pas attendre d'eux qu'ils portent eux-mêmes les armes contre l'ennemi... »

Le parti ne s'attendait pas à ce que ces capitalistes progressistes portent les armes. C'était la tâche des ouvriers, des paysans et des jeunes. C'était les forces que le parti s'attendait à voir travailler, souffrir et mourir.

« ... ils peuvent apporter au mouvement révolutionnaire un soutien en espèces ou en nature ... » On attendait des capitalistes qu'ils donnent de l'argent au parti, qu'ils le financent. Et en retour, Sison continuait, « Le parti doit protéger leurs intérêts légitimes... »

C'était là la réponse de Sison à la loi martiale: celle-ci était bonne pour la révolution; les ouvriers prenaient les armes; les capitalistes donnaient de l'argent au parti; le parti donnait des instructions aux ouvriers armés pour défendre les intérêts des capitalistes.

ao baise la main d’Imelda Marcos

Mao, quant à lui, prenait un chemin très différent. Confronté à la menace d'une éventuelle invasion soviétique à la suite de l'écrasement du Printemps de Prague et de la déclaration de la doctrine Brejnev – selon laquelle l'Union soviétique s'immiscerait dans les affaires de tout pays socialiste qui menaçait les intérêts soviétiques – Mao a écrasé la Révolution culturelle, ostracisé Lin Biao, tendu la main à Kissinger et Nixon et établi des liens avec l'impérialisme américain, avec Washington.

Mao s'est ensuite tourné vers les pays du monde entier et, comme l'Union soviétique, a établi des relations avec les dictateurs. Il a embrassé Marcos et Pinochet. Salvador Allende est lié au Parti communiste du Chili, qui est orienté vers Moscou, et lorsque Pinochet écrase le Parti communiste et la classe ouvrière chilienne, le Parti communiste chinois soutient immédiatement Pinochet.

Marcos a utilisé la loi martiale pour mener à bien la répression de la population active à l'échelle industrielle, écrasant les troubles sociaux de l'époque. Lorsque Marcos s'est rendu à Pékin pour établir des relations commerciales et diplomatiques avec la République populaire de Chine, Mao a fait une déclaration publique selon laquelle le PCC ne s'ingérerait pas dans les "affaires intérieures" des Philippines.

Sison a proclamé que l'ouverture des relations de Mao avec Marcos était une « victoire diplomatique pour la République populaire de Chine et une victoire pour la lutte révolutionnaire philippine ». Le mot de « mensonges » est insuffisant pour résumer cet argument.

Il est impossible de défendre les droits de l'homme, non seulement au sein de ces organisations, mais encore sur la base de leur ligne politique. Le PCP et ses organisations alliées ne représentent pas une force de défense de la démocratie. C'est là mon résumé historique.

Le parti a été responsable de purges dans ses propres rangs qui ont tué 1 000 de ses propres membres. Il a également recruté des enfants soldats, produisant des bandes dessinées et des abécédaires de lecture, afin de pouvoir recruter des enfants de dix et onze ans seulement dans la Nouvelle armée populaire à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Ceux qui s'intéressent à la défense des droits de l'homme doivent regarder ailleurs. Ce n'est pas que je ne défende pas les droits humains du PCP et de ses organisations de façade. J'ai lu une défense explicite de ces derniers contre la violence de l'État au début de cette conférence. Ce n’est pas là ce que je veux dire. Si vous souhaitez défendre la démocratie, empêcher la montée de la dictature et défendre les droits de l'homme, ce ne sont pas les forces sociales vers lesquelles vous devriez vous tourner.

Mon dernier appel s'adresse à tous les universitaires et au grand public qui ont écouté cette conférence. La rhétorique de Sison et compagnie, son affirmation éhontée de « mensonges purs et simples », ses vulgarités violentes – il m'a dit que je devrais « me vautrer dans ma propre salive » – et les images trafiquées qu’il fait circuler – ce sont là les tactiques de l'extrême droite. Le langage du PCP est indissociable de celui des Partisans purs et durs de Duterte, le DDS, sur Facebook. Vous pourriez faire un petit quiz en ligne, « Qui l'a dit ? Joma Sison ou un troll de la DDS ? » Vous auriez du mal à faire la différence.

Le PCP n'a aucun intérêt à défendre la vérité historique. Je voudrais conclure en citant ce que Trotsky a dit à ce sujet à propos des staliniens. « À chaque zig zag, ils sont obligés de refaire une fois de plus l'histoire. »

Les staliniens se sont alliés à Macapagal, mais ont ensuite déclaré qu'il était réactionnaire et ils ont enterré les preuves de leur soutien. Ils se sont alliés à Marcos, mais ensuite, bien sûr, il était réactionnaire. Ce schéma s'est répété encore et encore. Ils se sont alliés à Cory Aquino, mais ensuite elle était réactionnaire. Ils se sont alliés à Duterte, mais le déclarent maintenant fasciste, et ils me dénoncent comme un « agent payé de la CIA » pour avoir apporté les preuves de leur propre histoire.

« Le mensonge sert donc, poursuit Trotsky, de ciment idéologique fondamental de la bureaucratie ». C'est ce qui maintient l'ensemble.

« Plus la contradiction entre la bureaucratie et le peuple est irréconciliable, plus le mensonge est grossier [je pense que nous en sommes témoins maintenant], et plus il est effrontément transformé en falsification criminelle et en machination judiciaire ».

Ne vous fiez pas à ce qui se dit actuellement. Trouvez les documents écrits contemporains. C'est la seule chose dont nous pouvons être certains qu'elle soit exacte. Vérifiez par vous-même, examinez les preuves par vous-même. Cela ne s'applique pas seulement à mon propre domaine mais à la recherche en général. Nous sommes dans une période où la vérité historique, l'idée même de vérité, est attaquée et où des figures autoritaires s'élèvent au pouvoir dans le monde entier sur la base de mensonges scandaleux.

Je parle en défense du discours civil, de la discussion démocratique et publique, des preuves vérifiables, des arguments logiques et de la défense de la démocratie et de la vérité historique. Je vous remercie.

Questions et réponses :

Q: Compte tenu de la crise actuelle et de la fragmentation de la gauche, non seulement ici aux Philippines mais dans le monde entier, pouvez-vous nous donner un aperçu de la manière de faire face à la disparition de l'État libéral et à la montée de marées populistes, avec les deux points de repère de la gauche et de la droite ?

R: J'aimerais beaucoup aborder ce sujet. C'est une question merveilleuse. Un certain nombre de personnes pourraient s'exprimer sur ce sujet pendant un temps considérable. Je vais donc vous donner une série de points.

Le premier est le suivant: Duterte est un type de politique. Il a ses frères et sœurs politiques dans le monde entier: Donald Trump, Jair Bolsonaro, des partis politiques tels que l'AfD en Allemagne, etc. Ce à quoi nous avons affaire est un problème mondial. Et donc le premier point pour ceux qui sont concernés par la montée de l'autoritarisme est que ce n'est pas un problème national. Nos solutions ne peuvent pas être des solutions nationales. Cela nécessite une perspective politique mondiale, une interaction profonde entre les gens du monde entier, les travailleurs, les universitaires, etc., pour défendre la vérité et s'opposer à la montée de l'autoritarisme.

Deuxièmement, vous avez parlé de la "fragmentation de la gauche". Je comprends l'inquiétude, mais ma principale préoccupation est la fragmentation de la classe ouvrière, la fragmentation de la force sociale qui peut mettre fin au danger de la dictature et qui peut défendre la démocratie. Et la défense de la démocratie est fondamentalement une question d'unité de la classe ouvrière. Et si mon évaluation historique de l'histoire des Philippines est correcte, c'est une question d'indépendance de la classe ouvrière, de ses propres intérêts, et non pas des intérêts cherchant à s'allier à telle ou telle section de la classe capitaliste.

C'est une conclusion politique très claire que je tire de ce bilan historique. Mais en fin de compte, la fragmentation de la gauche, je pense, est moins préoccupante que la fragmentation de la classe ouvrière selon des lignes nationales.

Q: [inaudible]

R: C'est là une longue question, je ne peux pas lui rendre justice. Mais j'insiste sur le fait que ceux qui cherchent une alternative aux Philippines ne partent pas de zéro. Je pense que c'est un point très important. Les Philippines ont un riche et fier héritage de lutte révolutionnaire, un mouvement révolutionnaire pour renverser le colonialisme espagnol, une lutte prolongée et courageuse contre l'impérialisme américain au prix de grands sacrifices. Et une série de soulèvements et d'organisations, de luttes ouvrières comme la grève portuaire que j'ai documentée. Tout cela constitue la riche histoire du peuple philippin, des ouvriers et des paysans philippins. Tout nouveau mouvement se construit à partir de cette histoire, apprend de cette histoire.

Mais il ne s’agit pas simplement de construire à partir de cela. Vous ne commencez pas à l’intérieur des frontières nationales, vous commencez à partir du mouvement existant des travailleurs dans le monde entier. Je pense que toute personne aux Philippines qui cherche à construire un nouveau mouvement devrait se tourner vers ses frères et sœurs du monde entier pour leurs idées politiques, pour leur organisation. C’est à partir de cela qu’on construit.

Q: Sur la base des principes du marxisme et du léninisme, Joma Sison est-il un véritable communiste? Si oui, comment cela se fait-il? Si non, pourquoi appeler leur parti le Parti communiste des Philippines alors qu’en fait il est maoïste? N’est-ce pas là de la fausse représentation?

R: Merci de cette excellente question. Oui, et non. Historiquement parlant, les deux. Joma Sison est-il communiste au sens du Manifeste communiste ou du Parti communiste qui a pris le pouvoir en octobre 1917 ? Non, il ne l’est pas. Il ne porte pas cet héritage. Mais c’est la trahison du stalinisme qui lui a permis d’assumer le manteau de cet héritage et de se présenter comme la continuation du marxisme. Cette trahison lui permet d’être le chef du Parti communiste, prétendant être le continuateur du marxisme. Il s’agit en fait de son plus grand capital politique: il peut montrer cette histoire et dire que c’est la sienne. Ce n’est pas le cas. L’histoire qui est la sienne est l’histoire que j’ai décrite dans ma conférence. Et donc non, il ne représente pas la continuation du marxisme. Mais il représente celle du stalinisme.

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.