Vague de manifestations anti-gouvernementales dans toute l‘Égypte

Par Jean Shaoul
30 septembre 2020

Des travailleurs sont descendus dans les rues de villes et de villages de toute l'Égypte pour des rassemblements antigouvernementaux, défiant l'interdiction de manifester.

Ils protestent contre la corruption du gouvernement et l'augmentation du prix des denrées alimentaires et des produits de base, ainsi que contre la démolition de maisons construites sans permis gouvernemental ou sur des terres cultivables.

Ces rassemblements se poursuivent depuis le 20 septembre, date anniversaire du mouvement de protestation de l'année dernière qui a conduit à 3 000 arrestations par les forces de sécurité. La revendication centrale est que le brutal dictateur égyptien, le président Abdel Fattah al-Sissi, qui a évincé le président élu Mohamed Morsi lors d'un coup d'État militaire en 2013, démissionne.

Les manifestations ont été appelées par Mohamed Ali, un entrepreneur en bâtiment vivant en Espagne, qui a publié des témoignages vidéo sur la corruption de hauts responsables, notamment al-Sissi, suscitant la colère des autorités égyptiennes qui demandent maintenant son extradition pour fraude fiscale et blanchiment d'argent.

La police égyptienne a battu un manifestant (Twitter).

La police a fait de gros préparatifs avant le 20 septembre pour prévenir les manifestations. Des voitures de patrouille ont parcouru les rues du centre-ville du Caire, en particulier la place Tahrir, le lieu des manifestations de masse de 2011 qui ont fait tomber le dictateur de longue date, soutenu par les États-Unis, Hosni Moubarak.

La police a été déployée dans et autour des bâtiments clés, et les forces de sécurité ont arrêté et fouillé les passants, contrôlant les identités. Selon Al-Arabi al-Jadeed , plus de 1 000 jeunes hommes et femmes ont été arrêtés devant des stations de métro et dans les rues entourant la place Tahrir à l'approche des manifestations.

Al-Sissi a supervisé un programme de «réforme» dicté par le Fonds monétaire international (FMI) comprenant la réduction des subventions, l'augmentation des prix du carburant, la réduction des budgets de la santé et de l'éducation et le licenciement de fonctionnaires. Si ces mesures ont ramené le déficit budgétaire de 12,5 pour cent en 2016 à 6,7 pour cent en 2019, elles ont ruiné une grande partie de la classe moyenne égyptienne et entraîné une hausse vertigineuse du taux de pauvreté.

Le mois dernier, le gouvernement a commencé à démolir des maisons construites sans permis. Cela pourrait impacter énormément de monde, en particulier dans l'agglomération du Caire où vivent 20 millions de personnes manquant désespérément de logements sociaux abordables. Les habitants pourraient éviter la démolition et l'expulsion en payant une lourde amende, ce qui a éveillé le soupçon qu'il s'agirait là d'une pure et simple collecte de fonds. La colère a été telle il y a trois semaines, que le gouvernement fut contraint de réduire les amendes pour les propriétaires et entrepreneurs qui enfreignaient les règles sur les permis de construction.

La pénurie de logements est devenue d'autant plus une question brûlante qu’al-Sissi poursuit ses projets de construction faramineux, tels que l'expansion du canal de Suez et le nouveau capital administratif de 58 milliards de dollars qui profitera aux entreprises de construction militaire et à l'élite financière, et qui sont devenus des projets à coût exorbitant en pleine pandémie. Le nouveau siège du gouvernement en cours de construction dans le désert à 70 km de Caire a déjà coûté plus de 35 milliards de dollars et fournira des maisons de luxe à 5 millions de personnes aisées pour seulement 100 000 logements «abordables».

Les manifestations du 20 septembre étaient petites et concentrées dans les villes et villages en dehors de la capitale, principalement dans la région du delta du Nil. Mais en quelques jours, elles se sont répandus dans d'autres régions du pays, notamment à Gizeh, Alexandrie, Al-Minya, Damiette, Suez, Qalyoubia, Beni Sueif et Le Caire, les gouvernorats avec les principales zones industrielles d'Égypte.

Les grands médias égyptiens et internationaux ont largement ignoré les manifestations et la réponse répressive du gouvernement. Mais des vidéos sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision d'opposition ont montré que les forces de sécurité utilisaient des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les manifestants.

Les forces de sécurité égyptiennes ont tué au moins un manifestant vendredi. Le Comité pour la justice, basé à Genève, a rapporté que la police anti-émeute du village de Balayda, dans le gouvernorat de Gizeh, qui fait partie de la vaste agglomération du Caire, avait tué par balles un manifestant de 25 ans ; d'autres informations font état de trois autres personnes tuées par la police, dont un enfant.

La police a détenu des centaines de personnes depuis le début des rassemblements antigouvernementaux, il y a plus d'une semaine. Selon les avocats des droits humains chargés de leur dossier, ces personnes sont accusées d’avoir «rejoint un groupe terroriste», de «diffuser de fausses nouvelles», d’«abuser des médias sociaux» et de manifester illégalement.

Les manifestations ont lieu en pleine pandémie. Celle-ci a exacerbé les conditions économiques et sociales déjà épouvantables auxquelles la plupart des 102 millions d'habitants de l'Égypte sont confrontés. L'Égypte a officiellement enregistré près de 103000 cas de coronavirus et près de 5900 décès.

Le taux de chômage officiel est de 9,6 pour cent, en hausse de 2 pour cent par rapport à l’année dernière, et devrait atteindre 20 pour cent cette année. Le chômage touche particulièrement les jeunes de 24 à 34 ans ayant un diplôme. La perte de revenus du tourisme, des frais de transport maritime transitant par le canal de Suez et des envois de fonds des travailleurs – d'une valeur de 25 milliards de dollars par an – des cinq millions d'Égyptiens travaillant dans le Golfe a décimé l'économie, entraînant licenciements collectifs, réductions de salaire et une misère généralisée.

Les États du Golfe ont licencié des travailleurs dont beaucoup sont rentrés chez eux, augmentant le chômage en Égypte, tandis que le Koweït a annoncé que les travailleurs étrangers ne seront pas autorisés à rentrer tant que la pandémie durerait. Cela rend le statut des 700 000 Egyptiens travaillant au Koweït extrêmement précaire.

Alors que l'énorme champ de gaz naturel de Zohr en Méditerranée semblait offrir à l'économie mal en point de l'Égypte une bouée de sauvetage de milliards de dollars, celui-ci également a été touché par la récession entraînée par la pandémie.

L'Égypte a été contrainte de demander davantage de prêts, en plus d'un prêt de 12 milliards de dollars du FMI qui ajoutera 8 milliards de dollars supplémentaires à sa dette extérieure massive de 120 milliards de dollars, soit 90 pour cent du PIB du pays. Cela signifie une charge annuelle de service de la dette d'environ 13 milliards de dollars et un moyen de rééchelonner un quart de la dette. L'Initiative de réforme arabe estime que l'Égypte devra relever les taux d'intérêt pour tenter d'arrêter l'inflation et la fuite des capitaux, réévaluer ou faire flotter la livre égyptienne et augmenter les emprunts.

Les manifestations ont été relativement modestes en partie parce que Mohamed Ali n'a ni parti ni programme politique. Cela est surtout du à la désillusion qui a suivi le mouvement révolutionnaire qui fit tomber la dictature de Moubarak en 2011 pour être remplacée par un régime encore plus brutal. Néanmoins, le fait qu'elles se soient déroulées dans les conditions répressives du régime d'al-Sissi témoigne de la poudrière sociale et économique qu’est l’Egypte. Les commentateurs parlent déjà de la possibilité que l'armée intervienne pour organiser la retraite d'al-Sissi en faveur d'une autre figure militaire, afin de sauver le régime.

Il est de la plus haute importance que ce nouveau mouvement de protestation de la puissante classe ouvrière égyptienne comprenne la source de sa défaite de 2011-2013. La question clé posée par ce bouleversement révolutionnaire était d'assurer l'indépendance politique de la classe ouvrière de toutes les diverses forces bourgeoises en compétition pour succéder à Moubarak, qui comprenaient des officiers militaires, des partis «libéraux» bourgeois et les Frères musulmans.

Les socialistes révolutionnaires (SR), mal nommés, qui faisaient partie du milieu de la pseudo-gauche petite-bourgeoise en Égypte et représentaient les intérêts des couches aisées de la classe moyenne supérieure, ont initialement affirmé que la junte militaire qui a remplacé Moubarak accorderait des réformes. Il ont ensuite tenté de canaliser l'opposition persistante de la classe ouvrière derrière les Frères musulmans, affirmant que sa victoire électorale en 2012 représentait une «victoire pour la révolution».

A mesure que l'opposition de la classe ouvrière au gouvernement dirigé par les Frères musulmans de Morsi se développait, en 2013, les SR ont adopté la campagne Tamarrud (signifiant «rébellion») nouvellement créée, financée et promue par l'appareil du renseignement militaire, comme «une voie pour achever la révolution». Cela a ouvert la voie à l'armée pour renverser Morsi en juillet 2013. Les SR ont officiellement applaudi le coup d'État d'al-Sissi et l’inauguration d’un règne de terreur comme étant la «deuxième révolution».

Alors que de nouvelles luttes révolutionnaires émergent au Moyen-Orient avec les grèves et manifestations qui ont eu lieu ces derniers mois en Irak, au Liban, en Iran et au Soudan, ainsi qu'aux États-Unis et en Europe, la question fondamentale reste celle de la construction d'un parti révolutionnaire pour mobiliser la classe ouvrière contre le capitalisme et la guerre impérialiste, et pour le socialisme. Ces partis doivent être construits en tant que sections du Comité international de la Quatrième Internationale en Égypte et dans tout le Moyen-Orient.

(Article paru en anglais le 29 septembre 2020)

Lire aussi :

Les manifestations en Égypte secouent la dictature militaire sanglante d'al-Sissi

https://www.wsws.org/en/articles/2020/02/26/muba-f26.html

Hosni Mubarak, US-backed dictator of Egypt for 30 years, dead at 91

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.