Pourquoi Unifor cache-t-il les détails de l’entente de principe conclue avec Ford Canada?

Les travailleurs de l'automobile doivent exiger une divulgation complète du contrat avant tout vote de ratification!

Par Carl Bronski
26 septembre 2020

S'exprimant comme un représentant de la direction de l'entreprise, le président d'Unifor, Jerry Dias, a déclaré mardi que l'accord de principe conclu avec Ford Canada était «historique». Il s'est vanté du «coup de circuit» donné par son équipe de négociation en obtenant 1,8 milliard de dollars canadiens d'investissements des entreprises et de subventions gouvernementales pour réoutiller l'usine d'assemblage d'Oakville, menacée, en vue de la production éventuelle de voitures électriques – même s'il n'y a pas encore d'accord définitif entre Ford et les gouvernements provincial et fédéral.

Derrière tout ce battage, le plus frappant dans la conférence de presse de mardi est le fait qu’Unifor n’a pas fourni la moindre information sur l’entente de principe.

Le président de l'Unifor, Jerry Dias, lors de la conférence de presse de mardi annonçant le contrat provisoire conclu entre le syndicat et Ford Canada

Les pirouettes effectuées par Dias lors de son annonce étaient un effort désespéré pour dissimuler le fait que les négociateurs d'Unifor ont accepté la rigueur salariale, des reculs sur les avantages sociaux et les règles de travail, la poursuite du système à deux vitesses détesté (avec au mieux quelques modifications) et la prolifération des employés temporaires à temps partiel combinée à la poursuite des pertes d'emplois permanents dans l'exploitation principale d'Oakville.

Si Unifor et Dias obtiennent gain de cause, les 6 300 travailleurs de Ford Canada ne pourront même pas poser les yeux sur une copie du contrat avant d'être dirigés vers la page de vote électronique lors de la réunion de ratification en ligne de ce dimanche. Au lieu de cela, conformément aux procédures antidémocratiques de longue date du syndicat, les travailleurs auront droit à une présentation des «points saillants» du contrat par le biais d'un diaporama biaisé. Les travailleurs, qui regardent chez eux sur leurs téléphones et ordinateurs portables, n'auront pas la possibilité de réfléchir à l'accord et d'en discuter avec leurs collègues, sans parler des centaines de pages en petits caractères.

Les travailleurs de l'automobile doivent agir maintenant pour éviter qu'une telle parodie ne se produise! Ils doivent s'opposer au processus de ratification frauduleux d'Unifor, exiger que le contrat soit entièrement diffusé et insister pour que les travailleurs disposent d'une période d'au moins une semaine pour étudier le contrat et en discuter avant la tenue de tout vote. Pour lutter pour ces revendications, les travailleurs de chaque usine devraient établir un comité de la base indépendant d’Unifor, et en opposition à lui, pour défendre leurs propres revendications et unifier leur lutte avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis et au Mexique.

Une telle lutte trouverait un large soutien parmi les travailleurs de l'automobile des Trois Grands de Detroit au Canada et au-delà. Aux États-Unis, les travailleurs de l'automobile ont déjà commencé à mettre en place de tels comités pour lutter contre la connivence des TUA (UAW, United Auto Workers) avec la direction des constructeurs afin de ramener les usines automobiles à une production «normale» dans un contexte de pandémie. Les travailleurs mexicains, quant à eux, ont joué un rôle majeur dans les protestations de la base qui ont balayé l'Amérique du Nord au début de la pandémie et ont forcé un arrêt temporaire de la production.

Environ 800 travailleurs de l'industrie automobile ont déjà signé une pétition demandant à Unifor de rendre public le contrat provisoire dans son intégralité et de donner aux travailleurs suffisamment de temps pour l'étudier avant de voter. Dias, dans une récente interview à Automotive News, a ignoré avec arrogance cette demande légitime et les membres de son propre syndicat. «Je ne cours pas après les souris quand je chasse les éléphants», a-t-il déclaré lorsqu'on lui a demandé son avis sur la pétition.

Si Unifor persiste dans son projet d'imposer son accord avec Ford Canada ce week-end, les travailleurs devraient voter massivement «non». Le refus d'Unifor de permettre aux travailleurs de voir le contrat proposé – les privant du droit démocratique de savoir ce sur quoi ils votent – est en soi une raison suffisante pour rejeter l'accord.

Que savons-nous jusqu'à présent de l'accord, et que cache Unifor?

Rien n'a été dit par Dias ou dans le communiqué de presse d'Unifor sur le volet économique, que le syndicat veut finalement imposer non seulement aux travailleurs de Ford, mais aussi à ceux de Fiat-Chrysler (que Dias a choisi comme prochain objectif de négociation) et de General Motors. Ce silence témoigne du fait qu'Unifor a accepté trois années supplémentaires de rigueur salariale. La direction de Ford a déjà clairement indiqué que tout nouvel investissement dans ses installations canadiennes doit permettre à l'entreprise de rester «opérationnellement compétitive» en période de ralentissement économique mondial. En clair, cela signifie que l'entreprise doit pouvoir continuer à engranger des bénéfices exceptionnels pendant que les travailleurs doivent payer pour la crise capitaliste par des réductions de salaires et d'avantages sociaux.

Les travailleurs ont également le droit de s'inquiéter de la sécurité de l'emploi, dans des conditions où aucun nouveau produit à combustion interne n'est prévu à Oakville après 2023.

Selon le président d'Unifor, Ford Canada et les gouvernements fédéral libéral et conservateur de l'Ontario investiront 1,95 milliard de dollars canadiens dans les activités du constructeur automobile. Sur ce montant, selon Dias, une «somme importante» sera consacrée à la conversion de l'usine d'assemblage d'Oakville en une installation qui, à partir de 2025, sera capable de produire jusqu'à cinq modèles de véhicules électriques. Toutefois, le cinquième modèle ne devrait sortir de la chaîne de montage qu'en 2028.

Dias a fait de son mieux pour que la conférence de presse de mardi soit centrée sur son annonce du plan d'investissement dans la voiture électrique à Oakville et sur une modeste initiative pour 2022 visant à «stabiliser» les niveaux d'emploi dans les usines de moteurs Ford de Windsor. Il a soutenu cette initiative par des appels réactionnaires au nationalisme économique et au corporatisme, exhortant les travailleurs à lier leur destin aux producteurs canadiens d'aluminium, de nickel et d'autres matériaux dans une lutte mondiale pour la «compétitivité» et les parts de marché dans la production de batteries et de véhicules électriques.

Mais vers la fin de la période de questions et réponses de la conférence de presse, il a admis qu'à Oakville, le plan «historique» de conversion des voitures électroniques entraînerait une nouvelle réduction des emplois.

Actuellement, 3400 travailleurs de l'automobile sont employés à Oakville, soit plus d'un millier de moins que l'année dernière. En raison de la technologie des voitures électriques, on estime qu'au moins 400 emplois supplémentaires seront finalement perdus. En réponse à une question sur le réoutillage de l'usine, Dias a admis: «Il ne fait aucun doute... que l'usine sera en arrêt pendant un certain temps.» Il a refusé de dire précisément pendant combien de temps, et il n'a pas précisé s'il faudrait attendre 2028 pour que la totalité du contingent promis de 3000 travailleurs soit employée à Oakville.

Dias a également refusé de donner des détails sur le sort des 200 travailleurs du centre de distribution de pièces détachées de Bramalea. Cette installation doit fermer et être remplacée par deux petits dépôts régionaux.

Un autre sujet de préoccupation majeur est la volonté d'Unifor de baisser les salaires de façon permanente en obligeant les vétérans plus âgés et mieux payés à prendre leur retraite au profit de travailleurs de second rang mal payés. La période d'immobilisation des installations d'Oakville pour le réoutillage sera sans doute mise à profit pour atteindre cet objectif, qui assurera une nouvelle manne à Ford et à ses actionnaires super-riches.

N’essayant même pas de cacher qu’il tentait de soutirer un vote «oui» aux jeunes travailleurs de faible ancienneté, dont beaucoup sont encore licenciés, Dias a évoqué un avenir utopique, avec l'accession à la propriété et l'emploi à vie. Mais l'impitoyable défense par Unifor du système de salaire à deux vitesses, détesté, fait de ces promesses une cruelle plaisanterie, étant donné que les travailleurs qui ont la chance de garder leur emploi travailleront pour beaucoup moins d'argent et dans des conditions plus oppressantes et plus exploitantes.

Les règles de travail sur lesquelles Unifor s'est mis d'accord, qui contribueront largement à déterminer ces conditions de travail, sont un autre domaine dans lequel aucun détail n'a été fourni. Toutefois, étant donné l'insistance de Ford à rester «compétitif au niveau mondial», il y a tout lieu de croire qu'Unifor a adhéré à des objectifs de production renforcés et à d'autres mesures visant à stimuler la «productivité du travail».

Ces questions sans réponse soulignent le fait que toute entente de principe qui n'est pas fournie aux membres avec suffisamment de temps pour l’étudier et en discuter avant le vote ne doit pas être acceptée. Les travailleurs doivent au contraire exiger que l'accord de principe, ainsi que les éventuelles lettres annexes et protocoles d'accord, soient communiqués dans leur intégralité et fournis à tous les membres bien avant toute réunion visant à discuter de l'accord et du vote de ratification.

En réponse à l'offensive mondiale menée par les constructeurs automobiles pour réduire les coûts, limiter les salaires, augmenter le rythme de travail et menacer les emplois, les travailleurs des Trois Grands de Detroit au Canada doivent créer des comités de la base entièrement indépendants pour prendre en main la lutte pour le contrat et exiger le rétablissement de tout ce qui a été perdu et la sécurité de l'emploi pour tous. Cette lutte ne peut progresser qu'en s'unissant à la lutte des travailleurs de l'automobile aux États-Unis, au Mexique et dans le monde entier pour des emplois sûrs et décents et la fin de la course réactionnaire vers le bas encouragée par les syndicats nationalistes et procapitalistes des TUA et Unifor.

(Article paru en anglais le 25 septembre 2020)

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