Le New York Times et Nicole Hannah-Jones abandonnent les principales affirmations du Projet 1619

Par Tom Mackaman et David North
24 septembre 2020

Le New York Times, sans annonce ni explication, a abandonné l’affirmation centrale de son Projet 1619: que 1619, l'année où les premiers esclaves ont été amenés en Virginie coloniale – et non 1776 – constituait la «véritable fondation» des États-Unis.

L'introduction initiale du projet, lors de sa présentation en août 2019, déclarait que :

« Le projet 1619 est une initiative majeure du New York Times célébrant le 400e anniversaire du début de l'esclavage américain. Il vise à recadrer l'histoire du pays, à comprendre 1619 comme notre véritable fondation et à placer les conséquences de l'esclavage et les contributions des Noirs américains au centre même de l'histoire que nous nous racontons sur qui nous sommes. »

Le texte révisé dit à présent:

« Le projet 1619 est une initiative continue du New York Times Magazine qui a débuté en août 2019, le 400e anniversaire du début de l'esclavage américain. Il vise à recadrer l'histoire du pays en plaçant les conséquences de l'esclavage et les contributions des Noirs américains au centre même de notre récit national. »

Un changement similaire a été apporté à la version imprimée du projet 1619, qui a été envoyée à des millions d'écoliers dans les 50 États. La version originale disait:

« En août 1619, un navire apparut à cet horizon, près de Point Comfort, un port côtier de la colonie britannique de Virginie. Il transportait plus de 20 Africains réduits en esclavage, qui ont été vendus aux colons. L'Amérique n'était pas encore l'Amérique, mais c'était à ce moment-là qu'elle a commencé. Aucun aspect du pays qui serait formé ici n'a été épargné par les 250 ans d'esclavage qui ont suivi. »

La version sur le site Web a supprimé l’affirmation clé. On peut y lire maintenant :

« En août 1619, un navire apparut à cet horizon, près de Point Comfort, un port côtier de la colonie anglaise de Virginie. Il transportait plus de 20 Africains réduits en esclavage, qui ont été vendus aux colons. Aucun aspect du pays qui serait formé ici n'a été épargné par les années d'esclavage qui ont suivi. »

Il n'est pas tout à fait clair quand le Times asupprimé son affirmation de «véritable fondation», mais un examen des anciennes versions en cache du texte du Projet 1619 indique qu'il a probablement eu lieu le 18 décembre 2019.

Ces suppressions ne sont pas de simples changements de formulation. L'affirmation de «véritable fondation» était l'élément central de l'assertion du projet que toute l'histoire américaine était ancrée dans la haine raciale blanche des Noirs et définie par elle. Selon ce récit, claironné par la créatrice du projet Nicole Hannah-Jones, la Révolution américaine était une contre-révolution raciale préventive menée par des Blancs en Amérique du Nord pour défendre l'esclavage contre les projets britanniques de l'abolir. Le fait qu'il n'y ait aucune preuve historique à l'appui de cette affirmation n'a pas dissuadé le Times et Hannah-Jones de déclarer que l'assimilation historique de 1776 à la création d'une nouvelle nation était un mythe, tout comme l'affirmation que la guerre civile était une lutte progressiste visant la destruction de l'esclavage. Selon le New York Times et Hannah-Jones, la lutte contre l'esclavage et toutes les formes d'oppression étaient des luttes que les Noirs américains avaient toujours menées seuls.

L’«escamotage» par le Times de son argument central, en quelques touches secrètes, sans aucune explication ni annonce, est un acte étonnant de malhonnêteté intellectuelle et de fraude pure et simple. Lorsqu'il a lancé le Projet 1619 en août 2019, le Times aproclamé que son objectif était de changer radicalement ce que les élèves apprenaient sur l'histoire américaine et comment il l’apprenaient. Dans le but de créer un nouveau programme basé sur le Projet 1619, des centaines de milliers d'exemplaires de la version originale du récit, telle que publiée dans le New York Times Magazine, ont été imprimés et distribués aux écoles, musées et bibliothèques partout aux États-Unis. Un très grand nombre d'écoles ont déclaré qu'elles ajusteraient leurs programmes en conformité avec le récit fourni par le Times.

La suppression de l'affirmation selon laquelle 1619 était la «véritable fondation» a été révélée vendredi dernier, le 18 septembre. Mme Hannah-Jones a été interviewée sur CNN où on a sollicité sa réponse à la dénonciation par Donald Trump, du point de vue d'un fasciste, du Projet 1619. Hannah-Jones a déclaré que l'affirmation de la «véritable fondation» n'était «bien sûr» pas vraie. Elle est allée plus loin, lançant l’affirmation stupéfiante et manifestement fausse, que le Times n'avait jamais avancé un tel argument.

L'échange s'est déroulé comme suit:

CNN: Le décret de Trump parle d'une idée fausse dont je sais que vous avez essayé de laborder concernant la raison d’être du Projet 1619, qu'il ne s'agit pas d'un effort pour réécrire l'histoire au sujet du moment où cette nation a été fondée.

Hannah-Jones: Bien sûr, nous savons que 1776 a été la fondation de ce pays. Le projet ne prétend pas que 1776 n'a pas constitué la fondation du pays.

Ceci, bien sûr, est un mensonge pur et simple. Hannah-Jones a répété maintes fois l'affirmation sur la «véritable fondation» dans d'innombrables Tweets, interviews et conférences. Ceux-ci sont attestés dans des articles de presse et des clips vidéo facilement accessibles sur Internet. Son propre compte Twitter incluait son image sur fond de l'année 1619, l'année 1776 étant barrée à côté.

Credit: Twitter/@nhannahjones

Mme Hannah-Jones, prise en flagrant délit de mensonge, rajoute une nouvelle couche de mensonges encore plus gros. La journaliste-célébrité du Times nie non seulement l'argument central de son projet. Elle se contredit également en disant que l’affirmation sur la «véritable fondation» n'était qu'une simple expression rhétorique. Elle a déclaré à CNN que le projet 1619 était simplement un effort pour faire passer l'étude de l'esclavage au premier plan de l'histoire américaine.

Si, comme le prétend maintenant Hannah-Jones, tout ce que le Times avait voulu faire était d'attirer davantage l'attention sur l'histoire de l'esclavage dans les années où il existait en Amérique du Nord britannique (1619-1776) et aux États-Unis (1776-1865), il n'y aurait jamais eu de controverse. Ni le World Socialist Web Site, ni les universitaires qu'il a interviewés – James McPherson, Gordon Wood, Victoria Bynum, James Oakes, Clayborne Carson, Richard Carwardine, Delores Janiewski et Adolph Reed Jr. – n'ont jamais contesté l'importance de l'esclavage dans le développement historique des États-Unis. Des dizaines de milliers de livres et d'articles de chercheurs ont été consacrés à l'étude de l'esclavage et de son impact sur le développement historique des États-Unis.

Dans sa réponse initiale au projet 1619, publié au début de septembre 2019, le WSWS a expliqué :

« L'esclavage américain est un sujet monumental d'une importance historique et politique vaste et durable. Les événements de 1619 font partie de cette histoire. Mais ce qui s'est passé à Port Comfort est un épisode de l'histoire globale de l'esclavage, qui remonte au monde antique, et aux origines et développement du système capitaliste mondial. »

La réfutation du Times par le WSWS alivré une description de l'émergence de l'esclavage dans l'hémisphère occidental, de son rôle central dans la formation du capitalisme et de sa destruction révolutionnaire pendant la guerre civile. Hannah-Jones a répondu à l'intervention du WSWS en dénonçant ses auteurs comme des «racistes anti-noirs» sur Twitter.

Lorsque Wood, McPherson, Bynum et Oakes, rejoints par Sean Wilentz de Princeton, ont écrit une lettre ouverte au Times en décembre dernier demandant des corrections spécifiques pour des erreurs de fait manifestes, ils ont souligné que leur objection ne portait pas sur l'importance ou non de l'esclavage. Les cinq historiens ont exprimé leur consternation «devant certaines des erreurs factuelles dans le projet et l’opacité de sa façon de procéder.».

Le rédacteur en chef du New York Times Magazine, Jake Silverstein, a publié une réponse hautaine et dédaigneuse, dans laquelle il a catégoriquement rejeté leurs critiques:

« Bien que nous respections le travail des signataires, reconnaissons qu'ils sont motivés par des préoccupations d’érudition et saluons les efforts qu'ils ont déployés dans leurs propres écrits pour éclairer le passé de la nation, nous ne partageons pas leur affirmation selon laquelle notre projet contient des erreurs factuelles importantes et est motivé par une idéologie plutôt que la compréhension historique. Bien que les critiques soient les biens venues, nous ne pensons pas que la demande de corrections au Projet 1619 soit justifiée. »

La lettre honteuse de Silverstein parut le 20 décembre. À ce moment-là, il savait que le projet 1619 du Times présentait des fautes fondamentales et que le journal avait subrepticement apporté un changement fondamental dans le texte en ligne de l'article auquel les éminents historiens s'étaient opposés. Le comportement de Silverstein a démontré un manque total d'éthique professionnelle et d'intégrité intellectuelle.

Le Times a maintenant l’obligeance de publier une déclaration publique reconnaissant sa distorsion de l'histoire et la tentative malhonnête de dissimuler son erreur. Il devrait présenter des excuses publiques aux professeurs Gordon Woods, James McPherson, Sean Wilentz, Victoria Bynum, James Oakes et à tous les autres chercheurs qu'il voulait discréditer pour avoir critiqué le Projet 1619. Pour être parfaitement franc, M. Silverstein et ses confédérés du comité de rédaction du Times devraient être démis de leurs fonctions.

En outre, le prix Pulitzer décerné à Hannah-Jones ce printemps sous la rubrique de commentaire pour son essai principal, dans lequel les fausses déclarations sur la «véritable fondation » et la Révolution américaine ont été faites, devrait être annulé.

Le Projet 1619 n'a jamais été une tentative de clarification historique. Comme le WSWS en a averti en septembre 2019, le «projet 1619 est une composante d'un effort délibéré visant à injecter la politique raciale au cœur des élections de 2020 et à fomenter les divisions au sein de la classe ouvrière». Comme l'a révélé une fuite provenant d’une réunion du personnel du Times, le rédacteur en chef Dean Baquet avait estimé qu'il serait utile pour le Parti démocrate de changer d'orientation après l'échec de la campagne anti-Russie. Baquet a déclaré:

« [R]ace et compréhension de race devraient faire partie de la façon dont nous couvrons l'histoire américaine [...] une des raisons pour lesquelles nous avons tous été d’accord pour le Projet 1619 et l'avons rendu si ambitieux et si vaste était d'apprendre à nos lecteurs à penser un peu plus comme ça. Le sujet de la race pendant l'année prochaine – et je pense que c'est, pour être franc, ce avec quoi j'espère que vous sortirez de cette discussion – la race l'année prochaine occupera une énorme place dans l'histoire américaine ».

La fraude perpétrée par le Times a déjà eu de graves conséquences politiques. Comme l'a averti le WSWS, le Projet 1619 a été un énorme cadeau pour Donald Trump. Le 17 septembre, jour de la Constitution, Trump a prononcé un discours au National Archives Museum dans lequel il s’est donné de façon obscène les airs d’un défenseur de la Déclaration d'indépendance et de la Constitution contre la «gauche radicale», nommant spécifiquement le Projet 1619. Dans sa manière typiquement menaçante, Trump a averti qu'il «rétablirait l'éducation patriotique» et que «nos jeunes apprendraient à aimer l'Amérique».

C'est en réponse aux attaques de Trump que Hannah-Jones est apparue sur CNN. Elle a noté que Trump essayait de «faire entrer le Projet 1619 dans les guerres culturelles». Elle a poursuivi: «Il mène clairement une campagne nationaliste qui essaie d'attiser les divisions raciales, et il la voit comme un instrument dans cet arsenal.»

Cela va sans dire. Mais Hannah-Jones est l'un des principaux «advocats» des divisions raciales; et c'est le New York Times qui a introduit «le Projet 1619 dans les guerres culturelles», attaquant violemment tous les critiques d'un récit historique faisant de la haine raciale le moteur de l'histoire américaine.

La falsification de l'histoire sert toujours les intérêts des forces politiques réactionnaires. En répudiant et en dénigrant la Révolution américaine et la guerre civile, le New York Times a donné à Trump l'occasion de se présenter frauduleusement comme un défenseur du grand héritage démocratique des révolutions américaines dans l'intérêt de sa politique néo-fasciste.

(Article paru en anglais le 22 septembre 2020)

 

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