Après avoir ordonné aux travailleurs de Ford Canada d’ignorer la possibilité d’une grève qui se présentait

Unifor annonce une entente de suppression d'emplois

Par Roger Jordan
24 septembre 2020

Unifor a ordonné aux 6300 travailleurs que le syndicat représente chez Ford Canada – y compris ceux employés à l'usine d'assemblage d'Oakville et à deux usines de moteurs à Windsor, en Ontario – de rester au travail après 23 h 59 ce lundi, (le moment où il devenait possible de déclencher une grève advenant l’échec des négociations), pour faciliter la conclusion d'un accord de principe avec le constructeur automobile.

L'accord, que le président d'Unifor Jerry Dias a annoncé lors d'une conférence de presse mardi, prépare le terrain pour de nouvelles attaques contre les salaires, les conditions de travail et les emplois des travailleurs de l'automobile.

Parlant plus comme un PDG d'entreprise dévoilant une nouvelle gamme de produits que comme un dirigeant ouvrier faisant rapport à la base, Dias a passé la plus grande partie de sa conférence de presse à se vanter des nouveaux investissements dans la production de véhicules électriques que Ford Canada aurait prévu faire.

Dias l'a qualifié de «jour historique», parce que l'accord proposé assurait présumément la présence de l'industrie automobile au Canada pour «le long terme» et amorcerait «une discussion en tant que nation sur la façon dont nous utilisons nos ressources naturelles pour le bien de tous les Canadiens.»

Selon le chef d'Unifor, Ford et les gouvernements fédéral libéral et conservateur de l'Ontario investiront 1,95 milliard de dollars canadiens dans les opérations canadiennes du constructeur automobile. Sur ce montant, 1,8 milliard de dollars est censé être consacré à la conversion de l'usine de montage d'Oakville en une installation qui, à partir de 2025, sera capable de produire cinq modèles de véhicules électriques.

Dias a refusé, après avoir été interrogé, de confirmer quelle part de l'investissement serait fournie respectivement par les gouvernements fédéral et ontarien, mais a laissé entendre que le chiffre dans les médias est erroné. Dans un reportage confirmé par la suite par d'autres organes de presse, le Toronto Star a rapporté dimanche que les deux gouvernements avaient offert à Ford 500 millions de dollars de subventions d'État.

L'usine d'Oakville, a déclaré Dias, assemblera également les batteries qui seront utilisées dans les véhicules électriques. Un moteur de 6,8 litres a également été sécurisé pour les installations de la société à Windsor. «Nous avons frappé un coup de circuit», a proclamé Dias.

Plus Dias présentait fièrement les plans d'investissement de Ford, plus il devenait évident qu'il s'agissait d'une ruse pour éviter toute discussion sur le contenu essentiel du contrat proposé: que ce soit les salaires, les pensions, les conditions de travail et même les engagements pris par Ford en matière de sécurité de l'emploi et de niveaux d'emploi futurs.

Même lorsqu'on lui a demandé directement si les quelque 4250 travailleurs de l'automobile d'Oakville auraient des emplois jusqu'en 2023, lorsque l'assemblage du VUS Ford Edge et du Lincoln Nautilus devait prendre fin, Dias a refusé de fournir une réponse. Il a déclaré à plusieurs reprises que seuls 3400 travailleurs sont employés à Oakville, ce qui suggère que le syndicat a abandonné les centaines de travailleurs licenciés à l'usine depuis juillet 2019.

Compte tenu de ses références répétées selon lesquelles une partie importante de la main-d'œuvre d'Oakville est, ou sera bientôt, éligible à la retraite, il est clair qu'Unifor complote avec Ford pour pousser les travailleurs plus âgés et mieux payés à quitter l'usine avec la carotte d'un régime de préretraite et le bâton de reculs supplémentaires sur les règles de travail et l’augmentation de la cadence. Un plus petit nombre de jeunes travailleurs et de nouvelles recrues – travaillant à des niveaux de rémunération nettement inférieurs dans le cadre du régime salarial discriminatoire à plusieurs échelons – seraient alors employés après le réoutillage de l'usine, assurant ainsi au constructeur automobile une augmentation considérable des bénéfices.

Du programme économique dont Unifor a convenu avec Ford, Dias a seulement dit que l'accord proposé fournit des «gains» et des «progrès» sur l'amélioration du système salarial à plusieurs échelons détesté. Cependant, le syndicat a déjà indiqué clairement dans les mises à jour sur les négociations qu'il a envoyées au cours des négociations contractuelles que la longue période de «rattrapage» pour les nouveaux employés, actuellement de 10 ans, restera en vigueur.

Dias a été forcé de reconnaître que l'accord entraînerait de nouvelles suppressions d'emplois. Il a affirmé que lorsque l'usine d'Oakville sera rééquipée, Unifor comptera probablement 3000 membres qui y travailleront. Cependant, étant donné que le cinquième modèle de véhicule électrique ne devrait quitter la chaîne de production qu'en 2028, il semble probable que l'usine fonctionnera au moins pendant plusieurs années en dessous même de ce niveau réduit. Le président d'Unifor a également été visiblement silencieux sur le sort des travailleurs employés au centre de distribution de Bramalea, qui doit être fermé et remplacé par deux petits dépôts régionaux.

Unifor est déterminé à conclure son accord avec Ford le plus rapidement possible et a prévu un vote de ratification ce dimanche. Les travailleurs de l'automobile doivent rejeter cette imposture antidémocratique. Unifor retient essentiellement toute l'information sur le contrat proposé jusqu'à peu avant le début du vote dimanche matin et, comme elle l'a souvent fait dans le passé, ne donnera aux travailleurs qu'une brochure «Faits saillants» qui exclut ou minimise les concessions importantes.

Les travailleurs devraient refuser de voter sur l'accord «historique» d'Unifor jusqu'à ce qu'ils reçoivent le contrat dans son intégralité et qu'ils aient au moins une semaine pour étudier et discuter de ses conditions avant tout vote de ratification. Cela est d'autant plus nécessaire que, en raison de la pandémie, les réunions se tiendront en ligne, ce qui rend d'autant plus difficile pour les travailleurs de se consulter et d'interroger Dias et d'autres sur les comités de négociation.

Lors de la conférence de presse de mardi, Dias a déclaré que l'accord proposé avec Ford était d'une durée de trois ans, ce qui signifie qu'il expirera en même temps que les accords négociés aux États-Unis entre l'UAW et les Trois Grands de Detroit. Dias a précédemment déclaré que son objectif en recherchant un accord de trois ans était de permettre à Unifor de concurrencer plus directement l'UAW pour les investissements. Cependant, mardi, il a modifié son discours en déclarant qu'Unifor avait l'intention de «travailler main dans la main avec l'UAW» pour arrêter la «migration des investissements vers le Mexique».

L'engagement de «travailler main dans la main» avec l'UAW, une organisation criminelle dont les hauts responsables ont été condamnés ou font l'objet d'une enquête pour avoir accepté des pots-de-vin des constructeurs automobiles, doit être considéré comme une menace par les travailleurs. Au cours des trois dernières décennies et demie, les syndicats ont utilisé le chauvinisme anti-mexicain et les appels nationalistes pour dresser les travailleurs d'Amérique du Nord les uns contre les autres afin de faire appliquer les réductions de salaire et les licenciements.

Dias veut que cela se poursuive, comme il l'a indiqué lors de son appel à la conférence de presse de mardi pour une stratégie national-corporatiste pour établir le capitalisme canadien comme un chef de file en technologie verte. Il a appelé à une «discussion» sur «comment utilisons-nous notre lithium au Québec, notre nickel à Sudbury, notre cobalt dans le nord de l'Ontario et notre aluminium au Québec et en Colombie-Britannique», car ces produits, essentiels pour la fabrication de batteries, fourniraient «le fondement des emplois au Canada.»

Les travailleurs de l'automobile de Ford et des autres opérations canadiennes des Trois de Detroit n'ont aucun intérêt à soutenir leur «propre» élite capitaliste dans la course mondiale pour obtenir des parts de marché et des profits. Au lieu de cela, les travailleurs de l'automobile doivent unifier leurs luttes avec leurs frères et sœurs de classe au Mexique, aux États-Unis et dans le monde pour lancer une contre-offensive pour la défense de tous les emplois et le renversement de tous les reculs.

Pour mener une telle lutte, les travailleurs de l'automobile doivent immédiatement former des comités de la base dans leurs usines pour prendre le contrôle de la lutte contractuelle et préparer une grève à l'échelle de l'industrie pour lutter pour leurs revendications. Comme le bulletin d’information des travailleurs de l’automobile du WSWS l’a souligné dans sa récente déclaration, «Il y a une énorme colère des travailleurs de la base contre les patrons de l'automobile et leurs complices d'Unifor. Mais si les travailleurs veulent empêcher Unifor de mener une fois de plus leur lutte et de les obliger à voter sur un contrat de concession dont ils n'ont pas été autorisés à voir les détails, ils doivent agir maintenant. Ils doivent prendre les choses en main en créant un réseau de comités de la base dans toutes les usines des Trois Grands de Detroit et de l'industrie automobile.»

(Article paru en anglais le 23 septembre 2020)

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[18 septembre 2020]

 

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