L'accord de Trump sur le Moyen-Orient et l'impasse du nationalisme bourgeois

Par Bill Van Auken
19 septembre 2020

Mardi, le gouvernement Trump a mis en scène un spectacle obscène sur la pelouse de la Maison-Blanche qui a réuni deux dictatures monarchiques arabes – les Émirats arabes unis et Bahreïn – et Israël. L’objectif était la signature de ce qu’on a pompeusement appelé les «accords d’Abraham». Cela représente un maillon de plus dans la chaîne de trahisons perpétrées par la bourgeoisie arabe depuis des décennies.

Les «Accords d’Abraham», longs de cinq paragraphes, réussissent à répéter le nom de «Donald J. Trump» quatre fois. C’était de peur que quelqu’un n’oublie qui est le champion de la paix au Moyen-Orient au milieu de sa campagne de réélection, qui menace de mener les États-Unis au bord de la guerre civile.

Pour le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le voyage à Washington a permis de détourner l’attention d’une crise persistante en Israël, qui est en proie à des infections par le coronavirus en plein essor, à une crise économique qui s’aggrave et à des manifestations de masse, alors même que Netanyahu fait face lui-même à une inculpation imminente pour fraude et corruption.

Quant aux signataires arabes royaux, les courbettes devant Trump étaient le prix qu’ils étaient plus que prêts à payer pour obtenir une aide accrue des États-Unis en matière de sécurité et la possibilité d’acheter du matériel militaire de pointe, notamment des avions de chasse F-35.

Les «Accords» proclament qu’ils vont «entamer un nouveau chapitre de paix» au Moyen-Orient. Quelle farce! La formalisation des liens entre les cheikhs pétroliers du Golfe sunnite et Israël fait partie de la stratégie de Washington, qui consiste à forger un axe anti-iranien en préparation d’une guerre potentiellement catastrophique pour le monde entier. Une telle guerre vise à un changement de régime à Téhéran et au recul de l’influence chinoise et russe dans la région.

Quant à la quête de la paix au Moyen-Orient, elle a toujours été fondée, au moins formellement, sur une prise en compte du sort des Palestiniens, y compris les 4,75 millions qui vivent sous l’occupation israélienne, les quelque deux millions qui vivent comme des citoyens de seconde zone en Israël même et les millions d’autres dispersés dans les camps de réfugiés des pays arabes voisins et dans une diaspora plus large.

L’accord israélo-émirati-bahreïnien a clairement montré que pour l’impérialisme mondial et les régimes bourgeois arabes, la question palestinienne n’est plus du tout considérée comme un problème. Il a mis fin à la fiction, codifiée dans le soi-disant plan de paix arabe élaboré par l’Arabie saoudite, selon laquelle la «normalisation» des relations entre les États arabes et Tel-Aviv dépendait du retrait d’Israël des territoires qu’il avait occupés lors de la guerre de 1967 et de l’autorisation de la formation d’un État palestinien: c’est ce qu’on appelle la «solution à deux États». En effet, lorsque les représentants palestiniens ont proposé que la Ligue arabe adopte une résolution qui condamne l’accord des EAU avec Israël, les membres l’ont rejeté du revers de la main.

Ce processus de «normalisation» a une longue et amère histoire. La farce de la «paix» jouée par Trump mardi était destinée à évoquer les accords précédents conclus sous l’égide des États-Unis, notamment les accords de Camp David de septembre 1978, signés par le président égyptien Anouar al-Sadate et le premier ministre israélien Menachem Begin, qui garantissaient à Israël la neutralité et la collaboration totale de la plus grande nation du monde arabe dans ses conflits avec les Palestiniens.

Quinze ans plus tard, les accords d’Oslo ont été signés sur la pelouse de la Maison-Blanche par Yasser Arafat, le dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et Yitzhak Rabin, le premier ministre israélien, en septembre 1993, dans lesquels Arafat a accepté de reconnaître Israël et de garantir sa sécurité, tout en renonçant à la lutte armée pour la libération de la Palestine, à laquelle l’OLP était depuis longtemps identifiée.

C’est ainsi qu’on a inauguré le «processus de paix» de près de trois décennies. Il a servi de couverture à la vaste expansion des colonies israéliennes et au vol de terres palestiniennes en Cisjordanie. Il a engendré des guerres sanglantes successives et un blocus punitif contre les 1,8 million de Palestiniens emprisonnés dans la prison à ciel ouvert de Gaza.

En vertu des accords d’Oslo, l’OLP a pris en charge la monstruosité politique connue sous le nom d’Autorité palestinienne (AP) dans un processus qui a entraîné la mort inexpliquée d’Arafat en 2004. Son successeur, Mahmoud Abbas, a été le président non élu de l’AP pendant 15 ans. Il a dirigé un régime qui sert à enrichir une mince couche de la bourgeoisie palestinienne grâce aux pots-de-vin de l’aide. En même temps, il fournit une force de police auxiliaire vitale pour supprimer la population de Cisjordanie dans l’intérêt d’Israël et de l’impérialisme.

Cette transformation de l’OLP, le plus radical des mouvements nationalistes bourgeois, qui a enrôlé des dizaines de milliers de Palestiniens dans le combat inégal avec Israël, subi d’innombrables sacrifices et assassinats de ses dirigeants et inspiré les masses opprimées dans tout le Moyen-Orient, s’inscrit dans un processus universel.

Tous les mouvements nationaux qui ont pris de l’importance entre les années 1950 et 1970 – le nassérisme et le baasisme au Moyen-Orient, le panafricanisme et le péronisme, le castrisme et le sandinisme en Amérique latine — et qui ont fait de la libération nationale un stade de développement distinct, réalisable par la suppression de toute intervention révolutionnaire indépendante de la classe ouvrière pour le socialisme, ont fait faillite. Il en est de même pour les promoteurs staliniens, maoïstes et révisionnistes pablistes des mouvements de libération nationale basés sur la petite bourgeoisie et la paysannerie, en tant que substitut à la résolution de la crise de la direction révolutionnaire de la classe ouvrière.

La reddition et la transformation de l’OLP ont été préparées au cours d’une longue période de trahisons sanglantes produites par les marchandages faustiens conclus par sa direction avec divers régimes bourgeois arabes ainsi qu’avec la bureaucratie stalinienne de Moscou. Leur soutien limité et très peu fiable était conditionné sur le fait que l’OLP devait renoncer à tout appel révolutionnaire aux masses des travailleurs et des opprimés du monde arabe.

Le résultat a été une succession interminable de coups de poignard dans le dos aux mains des patrons et «frères» arabes des Palestiniens. Cette liste de trahisons comprend: le massacre des Palestiniens par la monarchie jordanienne en 1970, lors du «Septembre noir»; le soutien syrien au massacre des Palestiniens par les Falangistes libanais dans les camps de Karantina et Tel al-Zaatar en 1975; la complicité de la Syrie et de tous les régimes arabes qui ont permis l’invasion israélienne de 1982, soutenue par les États-Unis, pour expulser l’OLP du Liban.

Les efforts de l’OLP pour survivre en manœuvrant entre les différents régimes arabes et en exploitant les conflits de la guerre froide entre Washington et la bureaucratie stalinienne de Moscou ont été fatalement sapés par les profonds changements du capitalisme mondial qui ont coïncidé avec sa défaite militaire.

L’invasion du Liban en 1982 faisait partie d’une contre-offensive mondiale rendue possible par les trahisons et les défaites des luttes de masse mondiales des années 1960 et 1970. L’intégration mondiale croissante de la production capitaliste, entre-temps, a éliminé le rapport de forces dont l’OLP avait dépendu. La politique de restauration capitaliste de la bureaucratie stalinienne et la liquidation finale de l’Union soviétique ont marqué la fin de tout qui restait de l’ancien État ouvrier. Ces trahisons-là se sont accompagnées du virage brutal des régimes arabes prétendument nationalistes vers une collaboration toujours plus étroite avec l’impérialisme. Cela s’est vu consommer dans le soutien apporté par nombre d’entre eux à la guerre américaine contre l’Irak en 1991.

Ce processus s’est accompagné du déclenchement de la première intifada, une rébellion spontanée des travailleurs et des jeunes des territoires occupés. Cette révolte s’est développée indépendamment et à l’encontre de la direction de l’OLP, qui craignait qu’une telle lutte qui venait d’en bas ne compromette fatalement son projet d’établir un État bourgeois indépendant en collaboration avec l’impérialisme.

Ce projet nationaliste bourgeois est dans une impasse totale. Dans les années qui ont suivi la signature des accords d’Oslo, l’État israélien a placé la population palestinienne devant une série de «faits accomplis», y compris: la croissance implacable des colonies dans les territoires occupés; l’isolement de la partie de la Cisjordanie qui échappait au contrôle direct d’Israël derrière des murs, des routes de sécurité et d’innombrables points de contrôle; et sa séparation de Gaza et de Jérusalem. L’idée que le découpage d’un État «indépendant» de type bantoustan va améliorer les conditions désespérées des masses de Palestiniens est aujourd’hui manifestement absurde.

En juillet 1939, un peu plus d’un an avant sa mort aux mains d’un assassin stalinien, le grand révolutionnaire russe, Léon Trotsky, a écrit avec clairvoyance sur le premier mouvement nationaliste, le Parti du Congrès indien (dont s’inspirera le Congrès national africain de Nelson Mandela en Afrique du Sud pour son propre nom):

«La bourgeoisie de l'Inde est incapable de conduire une lutte révolutionnaire. Elle est trop liée et dépend trop du capitalisme anglais. Elle tremble pour ses propres propriétés. Elle a peur des masses. Elle cherche des compromis avec l'impérialisme anglais à n'importe quel prix et trompe les masses de l'Inde avec des espoirs de réforme d'en haut. Le leader et le prophète de cette bourgeoisie est Gandhi. Un piètre leader et un faux prophète.»

Cette caractéristique des mouvements nationalistes bourgeois dans les pays coloniaux mise à nu par Trotsky dans les années 1930 a été pleinement confirmée par les développements ultérieurs, souvent tragiques, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

L’expérience historique – y compris les plus récentes trahisons de la bourgeoisie arabe – a fourni la justification irréfutable de la théorie de la révolution permanente de Trotsky, qui a guidé la révolution russe d’octobre 1917. Elle a établi que dans les pays opprimés et ceux dont le développement capitaliste est tardif, les tâches démocratiques et nationales qui, à une époque historique antérieure, étaient associées à la montée de la bourgeoisie ne peuvent, à l’époque de l’impérialisme, s’accomplir par la mobilisation révolutionnaire indépendante de la classe ouvrière sur la base d’une perspective socialiste et internationaliste.

La libération du peuple palestinien et la fin des guerres impérialistes qui ont tué et mutilé des millions de personnes au Moyen-Orient ne seront jamais réalisées par des négociations de «paix» menées sous l’égide de l’impérialisme ou par le fantasme d’une «solution à deux États». La seule voie à suivre est la mobilisation indépendante et l’unification des travailleurs arabes, juifs et iraniens dans une lutte commune pour une Fédération socialiste du Moyen-Orient dans le cadre de la lutte pour mettre fin au capitalisme dans le monde entier.

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