Les États-Unis tentent de bloquer l’enquête espagnole sur l’espionnage d’Assange par la CIA

Par Oscar Grenfell
14 septembre 2020

El País a révélé jeudi que les autorités américaines refusaient de coopérer avec une enquête espagnole sur l’espionnage illégal présumé d’Assange par la CIA, à moins qu’on ne leur fournisse tout un ensemble d’informations comprenant les détails des témoins, dont on a gardé l’identité anonyme pour les protéger.

Le rapport n’est que la dernière confirmation que la tentative américaine d’extrader Assange de Grande-Bretagne, pour le poursuivre en vertu de la Loi sur l’espionnage pour avoir exposé les crimes de guerre américains, est une machination menée au mépris des normes juridiques fondamentales.

La tentative américaine de bloquer l’enquête espagnole va de pair avec d’autres abus exposés lors de la première semaine de reprise des audiences britanniques d’extradition, qui ont débuté lundi dernier.

Il s’agissait notamment de l’introduction d’un nouvel acte d’accusation, remplaçant l’original, en plein milieu des audiences d’extradition. Le but était de submerger l’équipe juridique d’Assange et les témoins de la défense avec des milliers de documents après qu’ils aient finalisé leur défense. La juge présidant ce procès-spectacle, Vanessa Baraitser, a aidé ces efforts. Elle a rejeté une demande de la défense d’exciser de nouveaux éléments de l’acte d’accusation, puis rejeté les appels à un report pour que les avocats d’Assange puissent répondre à des allégations essentiellement basées sur les calomnies de deux indicateurs du FBI.

Les tentatives américaines pour empêcher la révélation de l’espionnage de la CIA relèvent des mêmes efforts. La surveillance est mentionnée dans l’argumentation schématique de la défense pour l’actuelle audience d’extradition britannique, publiée en ligne, comme suit:

« Tout d’abord, ses avocats ont été visés par des opérations de surveillance et leurs rencontres avec Assange ont été enregistrées par des agents de sécurité privés agissant au nom des États-Unis alors qu’il était réfugié dans l’ambassade équatorienne. Pendant ce temps, ses avocats étaient sous la surveillance physique de ces agents et leurs bureaux ont été cambriolés… Une telle intrusion dans le secret professionnel légal est universellement reconnue comme le summum de l’abus de pouvoir ».

Après avoir décrit d’autres abus, de nature similaire, l’argumentation de la défense explique:

« Tout cela montre des fins qui ne sont pas seulement des poursuites de bonne foi. Il indique également un mépris évident pour l’État de droit. On a violé le caractère sacré des locaux diplomatiques. Et cela a eu lieu dans ce pays, ce qui est pertinent pour la question des abus ».

Il est clair que l'enquête espagnole, que les États-Unis cherchent à contrecarrer, a des implications majeures pour l'affaire d'extradition et pour le sort d'Assange.

Un article d’El País en octobre de l’année dernière a porté à la connaissance du public pour la première fois les révélations sur l’espionnage de la CIA. Il détaillait les allégations selon lesquelles «UC Global», une société de sécurité espagnole engagée par le gouvernement équatorien pour protéger son ambassade à Londres, avait conclu un accord secret avec les autorités américaines pour assurer une surveillance détaillée d’Assange, qui résidait dans le bâtiment en tant que réfugié politique.

Le même mois, David Morales, le directeur d’UC Global, fut arrêté par la police espagnole pour une série d’accusations. Selon El País, elles comprenaient: «la violation de la vie privée d’Assange, la violation du secret professionnel ; la corruption, le détournement et le blanchiment d’argent et la possession illégale d’armes». Par la suite on a libéré Morales sous caution, tandis que l’enquête s’est poursuivie sous la direction du juge José de la Mata.

David Morales [Credit: El Plural]

Les informations d’El País et d’autres documents rendus publics allèguent que Morales a rencontré des émissaires des agences de renseignement américaines en 2015, et a conclu un accord pour surveiller secrètement Assange en leur nom. Il aurait dit à ses subordonnés que «UC Global» jouait désormais «en première division», était passé du «côté obscur» et travaillait pour les «amis américains», à l’insu des autorités équatoriennes.

L’espionnage aurait persisté jusqu’en mars 2018, date à laquelle UC Global n’assurait plus la «sécurité» de l’ambassade de Londres. Le matériel rendu public démontre le caractère omniprésent de l’espionnage, avec des clips vidéo publiés en ligne qui montrent Assange en train de rencontrer ses avocats, ses amis et ses collègues.

En 2017, UC Global aurait «modernisé» ses mécanismes d’espionnage, lui permettant de capturer des enregistrements audio et vidéo dans tout le bâtiment. On aurait téléchargé ces enregistrements sur un serveur auquel les services de renseignements américains avaient accès. UC Global a volé les informations personnelles des visiteurs d’Assange, y compris les détails de leurs téléphones, permettant un piratage à distance.

Depuis les premiers rapports d’El País, le caractère sinistre de l’opération est devenu évident. En 2017, Morales aurait demandé à ses employés de fournir des informations qu’on pourrait utiliser pour laisser l’ambassade dans l’insécurité, afin de faciliter l’enlèvement d’Assange. Des discussions auraient eu lieu sur la possibilité d’empoisonner le fondateur de WikiLeaks. Un employé a reçu l’ordre d’essayer de prélever un échantillon de la couche souillée du bébé d’Assange, afin d’établir la paternité.

Même d’après le matériel rendu public, il est évident que Morales travaillait pour le compte de l’État américain. Les courriels qu’il a envoyés en mars 2017 indiquaient une adresse IP à Alexandria, en Virginie, une plaque tournante des agences de renseignement, quelques semaines à peine après la création d’une escouade de «contre-espionnage» du FBI dont les activités culmineront dans l’inculpation d’Assange par le gouvernement Trump.

Le journaliste d’investigation Max Blumenthal, ainsi que d’autres, a établi les mécanismes de l’opération, montrant que l’«intermédiaire» était la société de sécurité de Sheldon Adelson, un milliardaire et l’un des principaux donateurs de Trump. Morales a assuré la liaison avec le personnel de sécurité de haut niveau d’Adelson, qui avait les liens les plus étroits avec l’État américain et les services de renseignement américains et israéliens.

La preuve de l’implication des États-Unis dans cet espionnage est également fournie par le fait que les informations recueillies servirent de base à ce qu’on appelle les «mesures actives», c’est-à-dire les attaques politiques et juridiques fondées sur la collecte de renseignements.

L'acteur Stephen Hoo photographié par UC Global en train d'amener le bébé d'Assange à l'ambassade équatorienne [Crédit: El País]

Le 20 décembre 2017, Assange avait notamment rencontré Rommy Vallejo, le chef des services de renseignements équatoriens, à l’ambassade de Londres. Le briefing secret était la dernière étape des préparatifs pour qu’Assange quitte l’ambassade le jour de Noël, dans des conditions de présence policière britannique réduite.

Assange allait utiliser les protections contenues dans la Convention de Vienne, se trouvant nommé diplomate de l’Équateur ou d’un autre gouvernement sympathisant. Un jour plus tard, le 21 décembre, le ministère américain de la Justice émettait un mandat d’arrêt international contre Assange, faisant échouer le plan. Il semble incontestable que c’était parce qu’on avait regardé toute la réunion avec Vallejo, filmée par les caméras d’espionnage d’«UC Globa».

Dans leur tentative de bloquer l’enquête espagnole, les autorités américaines cherchent à empêcher toute confirmation judiciaire de ce dossier accablant qui fait de la poursuite d’Assange par les États-Unis une opération de gangsters violant d’innombrables lois internationales et la législation nationale dans de multiples juridictions.

Selon El País, les procureurs américains ont récemment envoyé une lettre à María de las Heras, juge de liaison pour l’Espagne aux États-Unis, lui demandant d’en transmettre le contenu au juge José de la Mata de la Haute Cour d’Espagne.

El País a déclaré que de la Mata avait demandé les détails des adresses IP aux États-Unis qui s’étaient connectés au serveur où le matériel de surveillance sur Assange était téléchargé, situé dans la ville espagnole de Jerez de la Frontera, où UC Global avait son siège. Les États-Unis ont refusé de coopérer et ont envoyé leur réponse, qui, selon El Pais, contient:

une longue liste de questions concernant chaque aspect de son enquête, notamment à qui, selon lui, Morales fournissait des informations, ou si le juge pense que Morales travaillait pour un service d’information étranger ou comme agent d’une puissance étrangère — ou s’il s’agissait simplement d’un cas de corruption. Les procureurs américains ont demandé que toutes ces informations soient transmises avant le 16 octobre, sinon «nous conclurons que les autorités espagnoles ne se trouvent pas assez intéressées» et la demande sera classée.

La réponse américaine est un aveu tacite que tout ce qui a été allégué par les avocats d’Assange et dans la presse est vrai. Si ce n’était pas le cas, pourquoi les autorités américaines chercheraient-elles à entraver l’enquête?

La lettre américaine demandait également «les sources d’information pour la plupart des affirmations faites dans la demande de coopération judiciaire».

La lettre américaine est un acte flagrant d’ingérence judiciaire, dans une enquête sur laquelle les États-Unis n’ont aucune compétence. C’est aussi une tentative transparente d’intimidation des témoins, dont on a maintenu l’anonymat pour en assurer la sécurité. Les anciens employés d’UC Global, qui ont témoigné contre Morales, un ancien marine espagnol devenu mercenaire, et ses maîtres de la CIA, ont toutes les raisons de craindre pour leur sécurité. Lorsque Morales s’est fait arrêter par la police espagnole l’année dernière, un pistolet avec son numéro de série oblitéré faisait partie de ses possessions.

Enfin, il faut noter qu’en plus d’établir le caractère illégal de la campagne britannique et américaine contre Assange, les révélations de la surveillance sont un réquisitoire accablant pour les médias bourgeois. Pendant des années, ils ont tourné en dérision les affirmations d’Assange selon lesquelles il aurait été la cible d’intensives opérations d’espionnage et de coups fourrés de la part des États-Unis, considérant qu’il s’agissait d’une théorie du complot sans fondement.

(Article paru d’abord en anglais le 12 septembre 2020)

 

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