L’audience d’Assange est ajournée car l’avocat de l’accusation est testé pour le COVID-19

Par Thomas Scripps
14 septembre 2020

L’audience d’extradition de Julian Assange à l’Old Bailey de Londres a été ajournée jeudi matin jusqu’à lundi, après qu’un membre de l’équipe de l’accusation s’est trouvé exposé au COVID-19.

Seuls quelques membres de l’équipe de la défense ont assisté en personne à l’audience, avec la juge de district Vanessa Baraitser, plusieurs greffiers et Assange. Les avocats de l’accusation, James Lewis QC et Joel Smith, se sont connectés par liaison vidéo.

Edward Fitzgerald QC, l’avocat principal de la défense d’Assange a déclaré à la cour: «Nous devons partir du principe que [la personne exposée] a contracté le COVID».

]«Old Baily» (le tribunal le plus connu au Royaume-Uni) où Assange est jugé

«Si cette hypothèse est correcte, elle a ces conséquences. Premièrement, nous ne devrions pas vraiment être ici aujourd’hui. Le COVID serait ici dans la salle d’audience et il n’est pas possible de dire quelle est son étendue. Deuxièmement, il y a des membres de notre équipe qui sont à haut risque et qui ne pourraient de toute façon pas être ici… Troisièmement, le personnel du tribunal lui-même serait en danger… Et enfin, notre client M. Assange, dont vous connaissez les vulnérabilités, serait en danger en étant présent au tribunal».

Toutes les parties ont accepté l’ajournement jusqu’à lundi et la reprise de la procédure le matin même si la personne exposée a testé négatif. Si le test est positif, la défense et l’accusation devront soumettre des déclarations qui indiquent comment elles souhaitent procéder. Mme Baraitser a souligné que, si elle était d’accord pour qu’ils ne procèdent pas à une audience virtuelle aujourd’hui, elle ne l’excluait pas à l’avenir.

Ces événements soulignent le caractère criminel de la décision de Baraitser de ne pas accorder la caution d’Assange, même dans les conditions les plus strictes, en mars. Elle a déclaré à l’époque que «la pandémie mondiale… ne justifie pas la libération de M. Assange». Elle n’avait «aucune raison de manquer de confiance» dans les conseils du gouvernement sur la protection des prisonniers contre le virus «comme étant à la fois fondés sur des preuves et fiables et appropriés». En conséquence de sa décision, tout retard dans l’affaire causé par la résurgence rapide du COVID-19 actuellement en cours au Royaume-Uni signifiera encore plus de temps en prison pour Assange, ce qui lui fera courir un risque sérieux d’attraper la maladie.

De nombreux experts de la santé publique et défenseurs des droits des prisonniers ont évoqué le risque grave auquel est exposée la population carcérale dans le contexte d’une pandémie croissante. La Ligue Howard pour la Réforme pénale a écrit au ministère de la Justice pour l’avertir: «Si quelqu’un entrait dans une prison déjà infectée par le coronavirus, celui-ci se propagerait et se multiplierait comme une traînée de poudre dans l’établissement et dans la communauté».

Le gouvernement a ignoré ces préoccupations au printemps, en insistant sur le fait que des protocoles étaient en place pour rendre les prisons sûres. Après qu’on a lancé des appels pour que les prisonniers vulnérables qui purgent des peines pour des crimes non violents soient temporairement libérés — même l’Association des gouverneurs de prison a demandé une réduction de 15.000 personnes de la population carcérale — le secrétaire à la Justice Robert Buckland a annoncé que 4.000 délinquants à faible risque dont la peine touchait à sa fin pourraient être libérés sous condition.

On a explicitement exclu Assange de cette proposition ; le ministère de la Justice a raisonné de manière sadique en disant qu’Assange «ne purgeait pas une peine de prison» et qu’il n’avait donc pas droit à une libération anticipée. L’opération s’est en tout cas effondrée, puisque seuls 87 prisonniers ont été finalement libérés pendant la période de confinement — 55 d’entre eux temporairement, 21 pour cause de grossesse et cinq pour des raisons humanitaires.

Des centaines d’entre eux ont contracté le COVID-19. Les chiffres sont difficiles à trouver, mais selon l’organisation caritative Centre d’études sur la criminalité et la justice (CCJS), au 5 juin, il y avait 479 cas confirmés de COVID-19 parmi les prisonniers (dans 79 établissements) et 940 parmi le personnel pénitentiaire (dans 105 établissements) en Angleterre et au Pays de Galles. Il y a 117 prisons en Angleterre et au Pays de Galles, ce qui signifie que la pandémie a touché, d’une manière ou d’une autre, 90 pour cent des détenus et que 67 pour cent d’entre eux se sont trouvés infectés. Parmi les personnes infectées, 23 prisonniers sont morts, ainsi que 10 membres du personnel pénitentiaire.

Au moins un de ces décès s’est produit à Belmarsh, signalé début avril. La prison a confirmé qu’elle avait des «cas multiples».

Écrivant pour le CCJS, Richard Garside note que les informations sur l’effet du coronavirus dans les prisons sont extrêmement limitées. Mais que, sur la base des statistiques disponibles, «l’Angleterre et le Pays de Galles sont très probablement en tête de l’Europe en ce qui concerne le nombre de décès liés au coronavirus en prison». Avec la recrudescence du coronavirus dans tout le Royaume-Uni, d’autres décès sont inévitables.

Julian Assange, fondateur de WikiLeaks [Crédit: AP Photo/Matt Dunham]

Si Assange contracte le virus, les conséquences seront très probablement graves. Ce journaliste de 49 ans souffre d’une maladie pulmonaire chronique et sa santé a été rendue exceptionnellement fragile par des années de torture psychologique et le refus de lui fournir des soins médicaux complets pendant son séjour à l’ambassade équatorienne.

Le Dr Stephen Frost, fondateur de Médecins pour Assange (Doctors for Assange), a déclaré au WSWS: «Alors que la Cour a été ajournée aujourd’hui en raison du risque d’infection par le COVID-19, Julian Assange a été renvoyé à la prison de haute sécurité de Belmarsh où la menace d’infection par le COVID-19 est extrêmement élevée et où il est gravement immunodéprimé».

Frost a déclaré que le traitement «imprudent et cruel» d’Assange par l’État britannique avait été condamné par des centaines de médecins sur les six continents. «La torture psychologique prolongée et la négligence médicale de Julian Assange, soulignées dans nos deux lettres détaillées de février et juin de cette année, doivent cesser. Il doit être libéré immédiatement sous caution. Il doit se faire examiner et traiter de manière appropriée dans un hôpital universitaire et réuni avec sa famille».

La première semaine d'audience étant désormais effectivement terminée, une quarantaine d'observateurs d'ONG, de la société civile et du monde politique n'ont toujours pas accès au tribunal, leur autorisation d'assister à l'audience ayant été révoquée par Baraitser lundi matin.

Jennifer Robinson, une des avocates d’Assange, a commenté dans une interview avec Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, et Joseph Farrell, ambassadeur de WikiLeaks:

«L’accès à ces procédures et à une justice ouverte a posé de réels problèmes. La justice ouverte est l’un des piliers les plus fondamentaux de notre système judiciaire… tant en ce qui concerne le droit de Julian à un procès équitable que le droit des médias et du public à examiner ces procédures…»

«Pas autant de journalistes qui auraient aimé avoir accès ont effectivement pu avoir accès. Nous avons eu des ONG qui n’ont pas pu avoir accès ou du moins se sont vu promettre l’accès et à qui on l’a ensuite retiré le même jour…»

«J’ai eu des nouvelles de Rebecca Vincent de RSF [Reporters sans frontières]; elle voyage dans le monde entier pour assister à des procès comme celui-ci qui affectent la liberté d’expression et elle dit qu’elle n’a jamais eu autant de mal à accéder à une audience qu’au Royaume-Uni. Qu’est-ce que cela signifie pour notre démocratie?»

«Nous avons également vu une limitation des sièges dans la tribune du public en raison de la distanciation sociale. Mais certains sièges sont attribués ou gardés pour des VIP dont aucun ne s’est présenté et dont nous ne savons pas qui ils sont. Ce qui signifie que Reporters sans frontières est assis dehors, attendant de voir si ces personnes, quelles qu’elles soient, se présentent, manque la moitié de l’audience, et doit négocier chaque jour sa place au tribunal».

«Ce n’est pas dans l’intérêt du maintien d’une justice ouverte».

Jusqu’à présent, Reporters sans frontières est la seule ONG qui a pu obtenir un accès même partiel à l’audience.

En signe de soutien public à Assange et d’intérêt pour son cas, une pétition de Reporters sans frontières qui demande la fin de l’extradition a recueilli 83.000 signatures.

L’audience doit reprendre aujourd’hui ; l’avocat américain Eric Lewis doit faire un témoignage d’expert sur les conditions probables de détention préventive d’Assange aux États-Unis, sur les restrictions que la gestion de preuves classifiées imposera à sa défense juridique, sur la peine probable d’Assange si on le reconnaît coupable, les conditions de son emprisonnement après sa condamnation et les motivations politiques qui sous-tendent ses poursuites.

(Article paru d’abord en anglais le 11 septembre 2020)

 

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