Le constructeur aéronautique brésilien Embraer supprime 2500 emplois

Par Tomas Castanheira
10 septembre 2020

Jeudi dernier, le constructeur d’avions Embraer a annoncé le licenciement de 2500 travailleurs au Brésil, dont 900 licenciements directs et 1600 autres dans le cadre de programmes de licenciement volontaire. Les travailleurs de São José dos Campos, le principal centre de l’entreprise au Brésil, se sont mis en grève le même jour.

Cette réduction des effectifs correspond à 12,5 % des 20.000 travailleurs employés par Embraer dans le monde. Au Brésil, où se trouve le siège de la société transnationale, celle-ci emploie 16.000 personnes.

L’assaut contre les travailleurs brésiliens s’inscrit dans une vague internationale de licenciements massifs qui a eu un impact profond sur le secteur de l’aviation. D’autres grandes entreprises dans ce secteur ont procédé à des suppressions d’emplois massives dans des proportions similaires à celles effectuées par Embraer.

L’entreprise américaine Boeing, qui a annulé en mai dernier son accord d’achat pour une part importante d’Embraer, a annoncé en avril son intention de supprimer 10 % de ses quelque 160.000 employés, principalement aux États-Unis. Au cours des dernières semaines, elle a déclaré que les licenciements seront plus importants que ceux annoncés précédemment. Airbus a aussi annoncé un plan de restructuration impliquant la suppression de 15.000 emplois dans le monde, dont 5000 en France, 5100 en Allemagne et 1700 au Royaume-Uni.

Bolsonaro lors de la livraison de l’aéronef KC-390 à la Force aérienne brésilienne en 2019. (Source: FAB)

Des licenciements massifs sont également préparés par les compagnies aériennes. American Airlines, la plus grande compagnie du secteur, a annoncé qu’elle allait licencier «au moins» 40.000 travailleurs, dont plus de la moitié ont déjà participé à des programmes de rachat d’emploi. Lufthansa, basée en Allemagne, a annoncé la suppression de 22.000 emplois. Au Brésil, les travailleurs de Latam ont récemment protesté contre quelque 3000 licenciements.

Les entreprises ont été touchées par l’arrêt des voyages aériens dans le contexte de la pandémie de la COVID-19. L’Association internationale du transport aérien (AITA), dans un rapport publié en juin, a estimé à 84 milliards de dollars les pertes subies par l’industrie mondiale du transport aérien pour 2020, déclarant que c’était «la pire année de l’histoire de l’aviation».

Dans sa déclaration officielle sur les licenciements, Embraer affirme avoir eu, au cours du premier semestre de 2020, une diminution de 75 % de ses livraisons d’avions et une perte de 2,95 milliards de reais (environ 560 millions de dollars), qu’elle attribue en partie à l’échec de ses négociations avec Boeing. Elle a cité «l’absence d’espoir de reprise du secteur du transport aérien à court et moyen terme».

Le massacre des emplois perpétré à l’échelle mondiale contre la classe ouvrière contraste fortement avec les plans de sauvetage de plusieurs milliards de dollars mis en place par divers États pour ces entreprises, garantissant ainsi les revenus d’une oligarchie financière parasitaire.

Rien qu’aux États-Unis, la loi CARES a alloué 50 milliards de dollars à l’industrie aérienne. En France, 15 milliards d’euros ont été consacrés au sauvetage d’Air France et d’Airbus. Au Brésil, Embraer a reçu un prêt de 3 milliards de R$ (environ 570 millions de dollars US) d’un consortium de banques coordonné par la Banque nationale pour le développement économique (BNDES).

Les intérêts capitalistes sont garantis au niveau international non seulement par les gouvernements bourgeois, mais aussi par les syndicats corporatistes qui jouent un rôle central dans la mise en œuvre des plans de licenciements massifs.

En France, le syndicat affilié à Force ouvrière (FO) soutient les suppressions d’emplois chez Airbus en s’opposant uniquement aux «licenciements forcés», exigeant que ceux-ci soient réalisés par le biais de plans de rachat d’emploi. FO demande surtout que l’État achemine des ressources vers l’entreprise, arguant qu’elle a de meilleures chances de se redresser que ses concurrentes, notamment Boeing.

La même ligne essentielle est défendue par le syndicat des métallurgistes de São José dos Campos (SMSJC) en réponse aux licenciements chez Embraer. Le SMSJC est contrôlé depuis des décennies par les morénistes du Parti socialiste des travailleurs unifié (PSTU), qui a présidé à une dégradation prolongée des conditions de travail des travailleurs qu’il prétend représenter, et qui sont employés outre chez Embraer, également chez General Motors et dans d’autres grandes entreprises.

Tout en encourageant une grève pour permettre aux travailleurs d’Embraer de ventiler leur colère, le syndicat contrôlé par le PSTU prépare dans les faits le terrain pour une acceptation des licenciements. Le leader du syndicat chez Embraer, Herbert Claros, a critiqué l’entreprise pour ne pas avoir négocié au préalable les licenciements avec le syndicat, comparant la situation à une vente de voitures, dans laquelle «vous n’imposez pas votre prix».

Claros a déclaré: «Les travailleurs d’Embraer savent que lors des trois dernières négociations sur les rachats d’emploi, l’entreprise nous a forcé la main et n’a retenu que ses propositions. Le syndicat a essayé d’appliquer au moins une clause: garantir la stabilité de ceux qui n’ont pas adhéré aux rachats d’emploi... Ne faisons-nous pas des affaires avec d’autres entreprises? L’exemple principal est celui de General Motors, où le syndicat a récemment conclu un accord sur les licenciements et les rachats d’emploi.»

En donnant une couverture pseudo-radicale à cette politique corporatiste et en essayant de détourner la confrontation des travailleurs contre les intérêts de profit de l’entreprise, le syndicat concentre son tir sur la prétendue incompétence de la direction d’Embraer. Le principal slogan avancé par le PSTU est de «renationaliser» l’entreprise.

Derrière ce slogan – qui n’a rien à voir avec le socialisme – le PSTU cherche à subordonner la classe ouvrière à la bourgeoisie nationaliste et à l’Armée brésilienne. Peu après l’échec des négociations avec Boeing, les morénistes ont lancé un manifeste chauvin sous le titre «Embraer aux Brésiliens! Renationalisation maintenant!»

Le manifeste soutient qu’Embraer est un «Fier accomplissement des efforts et de la compétence du Brésil... l’accumulation de cinq décennies de grands investissements qui ont permis au Brésil de figurer parmi le groupe restreint des pays qui ont la capacité de développer des avions.»

C’est là une défense ouverte de la dictature militaire brésilienne. Embraer a été créé par la Force aérienne brésilienne en 1969, au plus fort du règne de terreur du régime. Le fait qu’elle ait été dirigée par l’État brésilien, qui possédait 51 % de ses actions et en contrôlait la gestion, ne change rien au fait qu’elle était totalement orientée vers le profit capitaliste et les intérêts réactionnaires de la bourgeoisie brésilienne, subordonnée à l’impérialisme américain.

Le manifeste attaque la tentative de vente d’Embraer à Boeing comme un accord qui «profiterait principalement à la compagnie américaine... au détriment des intérêts stratégiques de la nation brésilienne». Et il insiste sur le fait que «défendre la renationalisation, maintenant, est le devoir des Brésiliens qui rêvent d’un pays souverain conscient de sa puissance et qui se battent pour lui».

Cette politique ultranationaliste recueille le soutien d’un vaste éventail de politiciens et de syndicats bourgeois. Cette alliance a été célébrée lors d’une activité à laquelle ont participé les principaux dirigeants du Parti des travailleurs (PT), du Parti communiste du Brésil (PCdoB) maoïste et du Parti démocratique du travail (PDT).

Lors de cette activité sordide, le PT a clairement fait savoir que les «intérêts stratégiques de la nation brésilienne» qu’il défend n’ont rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière. En fait, ces intérêts sont plutôt basés sur l’intense exploitation des travailleurs brésiliens.

En défendant la compétitivité de l’entreprise sur le marché mondial, le spécialiste en économie du PSTU, Gustavo Machado, déclare: «La prétendue crise que traverse Embraer n’a rien à voir avec son rendement. L’entreprise dispose d’une valeur nette bien supérieure à celle de ses concurrents Airbus, Boeing et Bombardier. Elle a un taux de profit supérieur au taux de profit du marché.»

La rentabilité de l’entreprise vantée par le PSTU est le produit d’une série de licenciements, de réductions de salaire et d’une intensification de l’exploitation des travailleurs qui ont résulté du processus de privatisation de l’entreprise en 1994. Bien qu’ils dénoncent maintenant le processus de privatisation comme un coup porté aux «intérêts nationaux», les morénistes n’en exaltent pas moins le résultat de ses effets destructeurs sur les travailleurs.

Le PSTU soutient que pour concurrencer ses rivaux mondiaux, Embraer a besoin d’un financement substantiel de l’État brésilien, «surtout face à la crise que nous connaissons aujourd’hui avec la paralysie d’une grande partie du secteur de l’aviation commerciale et des concurrents qui surgissent en jouissant de très fortes contributions de l’État», déclare Machado. Il souligne que Boeing a une part importante de ses revenus liée à des «partenariats avec le gouvernement américain, en particulier dans le domaine de la défense et de la sécurité». Il suggère ainsi clairement qu’Embraer devrait bénéficier de «partenariats» similaires.

L’usine d’Embraer à São Paulo. (Source: Ministério da Defesa)

L’appel du PSTU aux militaires n’est nullement dissimulé. L’activité s’est terminée par un salut aux militaires brésiliens, en particulier à la Force aérienne brésilienne, qui défendent la «souveraineté nationale» et croient au «projet Embraer».

Cet appel s’aligne sur les demandes croissantes des militaires pour un financement plus important à l’endroit du gouvernement du président brésilien fascisant Jair Bolsonaro. Récemment, le ministère de la Défense a demandé une augmentation de 37 % du budget militaire «pour financer des projets considérés comme prioritaires, tels que l’achat d’avions de chasse, de lance-roquettes et de sous-marins à propulsion nucléaire».

La politique de défense nationale et la stratégie de défense nationale du Brésil publiées cette année présentent la demande d’une augmentation des fonds militaires parallèlement à la prévision d’un scénario mondial marqué par la «rivalité entre États». C’est là une réponse claire de la classe dirigeante brésilienne à l’escalade des tensions géopolitiques internationales, fortement influencée par la politique stratégique de Washington basée sur la «concurrence entre grandes puissances».

L’intervention croissante des États-Unis en Amérique latine entraîne le Brésil dans un rôle militaire de plus en plus direct dans la région. Lors de son dernier voyage aux États-Unis en mars, Bolsonaro a signé un accord militaire pour stimuler la vente d’armes brésiliennes au Pentagone. Les discussions concernant cet accord étaient entièrement liées au soutien du Brésil aux opérations de changement de régime menées par les États-Unis au Venezuela.

La tentative du syndicat contrôlé par le PSTU de subordonner les intérêts des travailleurs brésiliens à ceux de l’État et des militaires a un caractère absolument réactionnaire. Cette politique ne représente pas la défense des emplois ou des conditions de travail des travailleurs, mais exige plutôt des sacrifices toujours plus importants de la part de ceux-ci au nom du profit capitaliste.

Les travailleurs d’Embraer doivent se joindre à leurs camarades du monde entier pour défendre leurs emplois et leurs conditions de vie, en promouvant une lutte acharnée contre l’oligarchie capitaliste qui contrôle les sociétés transnationales. Les richesses des milliardaires doivent être expropriées et réorientées pour répondre aux besoins sociaux, et en premier lieu à la lutte contre la pandémie de la COVID-19, tout en garantissant les salaires de tous les travailleurs.

L’étude de la lutte prolongée du Comité international de la Quatrième Internationale contre le révisionnisme, et pour la construction de partis révolutionnaires au Brésil et dans toute l’Amérique latine sur la base de cette expérience, est essentielle pour vaincre ces tentatives de trahison et mener la classe ouvrière à la victoire.

(Article paru en anglais le 8 septembre 2020)

 

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