Les travailleurs de la santé sud-africains font grève alors que l'opposition au gouvernement de l'ANC s’intensifie

Par Stephan McCoy
10 septembre 2020

Les travailleurs de la santé se sont rassemblés à Pretoria et au Cap la semaine dernière contre les mauvaises conditions de travail et la corruption du gouvernement dans l'achat d'équipements de protection individuelle (EPI). Ils ont dit que le manque d'EPI mettait la vie des travailleurs de la santé en danger.

Leurs craintes sont justifiées. Selon les chiffres officiels du mois dernier, plus de 27.300 agents de santé ont été testés positifs et 230 sont morts de la maladie. L'Afrique du Sud a enregistré le plus grand nombre de cas de COVID-19 en Afrique avec près de 640.000 et près de 15.000 décès. Le nombre de tests effectués reste extrêmement bas, ce qui fait que le véritable étendu de la propagation de la pandémie est inconnu, permettant ainsi la propagation incontrôlée du virus.

À Pretoria, des agents de santé ont manifesté devant le bureau du président du Congrès national africain (ANC) Cyril Ramaphosa situé dans le complexe d’Union Buildings. Ils portaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire «Merci aux travailleurs de première ligne» et «Ecartez les fonctionnaires corrompus». Cela fait partie d'une vague de protestations et de grèves des travailleurs des secteurs publics.

Cyril Ramaphosa [Credit: Tasnim News Agency]

Le Syndicat national des travailleurs de l'éducation, de la santé et des secteurs connexes (NEHAWU), l'un des plus grands syndicats du secteur public du pays, menace le gouvernement que ses 240.000 membres du secteur public feront grève le 10 septembre à moins que le gouvernement ne satisfasse ses revendications, notamment une plus grande protection contre le COVID-19, des primes pour les conditions de travail dangereux pour les travailleurs en première ligne et une augmentation de salaire qui aurait dû être accordée en avril. Une grève entraînerait une perturbation majeure du système de santé du pays dans des conditions où 2 000 nouveaux cas sont signalés chaque jour.

Les travailleurs du National Health Laboratory Service (NHLS) d'Afrique du Sud avaient prévu de faire grève au niveau national le 28 août en raison de bas salaires, du non-respect des accords précédents et du manque d'EPI, mais ils ont été interdits par une ordonnance du tribunal du travail les désignant comme travailleurs essentiels. Les agents de santé du NHLS sont chargés d'effectuer des tests de diagnostic pour les patients qui utilisent le secteur de la santé publique, y compris ceux du COVID-19, du VIH et de la tuberculose.

Selon le jugement, les membres du NEHAWU enfreindraient la loi s'ils encourageaient ou préconisaient une action de grève ou une autre conduite dans la poursuite de leurs revendications. La NHLS pourrait alors faire appel aux services de police sud-africains pour les forcer à reprendre le travail. Les travailleurs de la santé de la NHLS se sont courageusement mis en grève, défiant la décision du tribunal.

Des travailleurs ont déclaré au Daily News d’Afrique du Sud que le NHLS n'était pas conforme aux règles de sécurité de COVID-19 et que cela exposait les employés au risque de contracter le virus. Ils ont dit: «Les mesures de sécurité sont inexistantes dans certaines installations et nous sommes exposés au danger. Nous voulons que le ministère règle ce problème, y compris l'augmentation de salaire en suspens depuis longtemps. Nous ne recevons ni indemnités de risque ni primes. Les augmentations de salaire étaient dues le 1er avril conformément à la résolution 1 de 2018. »

Le NEHAWU a annulé la grève, bien que le porte-parole Khaya Xaba ait déclaré aux médias que la grève était le début d'une «grève illimitée». Les travailleurs disent qu'ils prévoient toujours de rejoindre le débrayage national prévu le 10 septembre.

Le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) a appelé à une grève générale le 7 octobre pour protester contre la corruption, l'incapacité du gouvernement à protéger les travailleurs dans la crise du COVID-19 et ses plans de réduction de 10 milliards de dollars des salaires du secteur public au cours du prochain trois ans après la pandémie. Le déficit budgétaire de cette année devrait être de 16 pour cent du PIB, alors même que l'Afrique du Sud a obtenu un prêt de 4,3 milliards de dollars du Fonds monétaire international.

Les syndicats ont été contraints d'appeler à un débrayage national à la suite de la crise persistante liée à la politique sur la pandémie menée par le gouvernement, de la pauvreté croissante, de la brutalité policière et du tollé suscité par la corruption gouvernementale.

La pandémie s'accélère après que le gouvernement de l'ANC a organisé un retour au travail, mettant fin à l'un des confinements les plus stricts au monde et ce qui était un régime de tests à une échelle relativement large pour endiguer la propagation du virus. Le confinement a été imposé avec une brutalité policière extrême. L'Afrique du Sud compte plus de meurtres aux mains de la police par tête d’habitant que les États-Unis.

Le gouvernement a maintenant en grande partie abandonné tout effort pour arrêter la propagation du virus, mettant le pays à «niveau deux» de confinement alors qu'il se précipite pour rouvrir l'économie et adopter l’approche «d'immunité collective».

Comme tous les gouvernements du monde entier, le gouvernement sud-africain oblige les enseignants et les étudiants à retourner dans les salles de classe pour ensuite pousser les parents à reprendre le travail afin de produire des profits pour les sociétés transnationales et la bourgeoisie sud-africaine, ce qui conduira à la résurgence du coronavirus. Les écoles ont été rouvertes aux enfants le 6 juillet après avoir été fermées pendant près de quatre mois, pour se voir ordonner la fermeture par Ramaphosa trois semaines plus tard - après que le pays ait connu une augmentation spectaculaire du nombre de cas à plus de 10.000 par jour. Elles ont de nouveau rouvert pour la plupart des classes le 24 août.

Le ministère de l'Éducation a fourni peu de ressources, voire aucune, permettant aux écoles de rouvrir en toute sécurité, exigeant seulement que les écoles soient maintenues à 50 pour cent de leur capacité, avec une présence des élèves en alternance, pour permettre la distanciation sociale. Ceci est destiné à mettre à rude épreuve le système éducatif déjà épouvantable et se révélera impossible à mettre en œuvre dans des provinces telles que Gauteng, où se situent les villes de Pretoria et Johannesburg, dont les 1,5 million d'élèves au minimum devraient retourner en classe.

Les syndicats n'ont opposé aucune résistance aux projets du gouvernement, exprimant seulement leur inquiétude quant au fait que la réouverture précipitée et prématurée provoquerait l'opposition et la résistance des parents, des élèves et des enseignants. Leur peur était qu’ils ne seraient pas en mesure de contenir cette colère justifiable.

La pandémie de COVID-19 a aggravé la situation sociale, économique et politique du pays. Ramaphosa est devenu président en 2018, après quatre ans en tant que vice-président sous le président Jacob Zuma. Ce milliardaire et ancien dirigeant du Syndicat national des mineurs (NUM) est arrivé au pouvoir en citant la corruption comme un obstacle aux investissements du capital international. Il a été accueilli par l'oligarchie financière mondiale et par l'élite dirigeante sud-africaine comme apportant une cure de jouvence indispensable au capitalisme sud-africain, qui avait été mal mené sous la corruption endémique présidée par Zuma. La pandémie COVID-19 révèle Ramaphosa et son gouvernement comme corrompus et vénaux.

Les dernières allégations de corruption et de pot-de-vin impliquent des contrats publics d'une valeur de 295 millions de dollars pour du matériel, des biens et des services médicaux pour lutter contre la pandémie de COVID-19, et les prix gonflés des EPI. Les bénéficiaires présumés comprennent des sociétés appartenant au mari de la porte-parole de Ramaphosa, désormais suspendue, Khusela Diko. Son mari avait été attribué un contrat de 7,6 millions de dollars pour fournir du matériel médical au ministère de la santé de la province de Gauteng. Bandile Masuku, le ministre provincial de la Santé de Gauteng, a été contraint de démissionner à la suite d'allégations selon lesquelles il était lié à l'achat irrégulier de fournitures sanitaires. Les fils du secrétaire général voyou de l'ANC, Ace Magashule, ont également obtenu des contrats surfacturés.

Les révélations menaçaient de provoquer une lutte sans merci de factions au sein de l'ANC, au point que l'ancien président Zuma accusait Ramaphosa de menacer de destruction l'ANC. Tony Yengeni, un haut responsable du parti proche de la faction de Zuma, a appelé Ramaphosa à démissionner, l'accusant d'avoir reçu des pots-de-vin pour garantir son poste. La haute direction du Comité exécutif national de l'ANC a convoqué Ramaphosa au comité d'intégrité pour des allégations selon lesquelles il avait reçu près de 25 millions de dollars en fonds de campagne de la part des milieux des affaires et industriels au cours de sa campagne pour la présidence.

Craignant une éruption dans la classe ouvrière, la direction de l'ANC a resserré les rangs et s’est rangée du côté de Ramaphosa, dénonçant les allégations de la faction de Zuma comme «chorégraphiées». Des poursuites ont été engagées contre plusieurs entreprises et l'Unité des enquêtes spéciales (SIU) enquête sur 658 contrats liés à l'acquisition de matériel pour combattre le COVID-19.

(Article paru en anglais le 9 septembre 2020)

 

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