«Nous avons le droit de nous retirer du travail, en particulier lorsque nous sommes exposés à la maladie et à la mort»

Royaume-Uni: un employé de Morrisons dans la distribution parle de l’épidémie de COVID-19 à Bridgwater

Par notre journaliste
5 septembre 2020

Le World Socialist Web Site s’est entretenu avec un travailleur qui a souhaité garder l’anonymat. Il a parlé de la situation au centre de distribution de la grande chaîne de supermarchés Morrisons à Bridgwater, dans le Somerset, qui a connu une épidémie de COVID-19 en mars.

Le centre de distribution est géré par DHL Supply et emploie environ 3.000 personnes. Il s’étend sur plus d’un kilomètre et est situé près de l’autoroute M5. Il approvisionne une centaine de supermarchés Morrisons dans le sud-ouest de l’Angleterre et une grande partie du Pays de Galles.

«L’épidémie de COVID-19 parmi la population active s’est produite en mars dernier. C’était difficile d’établir le nombre exact de personnes touchées en raison du secret qui règne au sein de la direction. Pour autant que je sache, 64 travailleurs au total ont été infectés par le virus, et deux sont décédés. On avait encore 39 infections actives jusqu’à la mi-août».

«On a informé les travailleurs des cas pour la première fois en mars, lors de réunions d’information organisées par la direction. Ils ne semblaient pas être concentrés dans une seule partie de l’entrepôt. Nous devions continuer à travailler. On n’a même pas parlé de tests obligatoires pour les travailleurs sur le site. On a laissé aux travailleurs le soin d’organiser leurs propres tests. Mais c’était seulement s’ils étaient symptomatiques et il est bien connu qu’on peut être porteur du virus même si on est asymptomatique. Il n’y a même pas eu de fermeture temporaire de l’entrepôt pour organiser un nettoyage en profondeur. Les seuls endroits qui ont fait l’objet d’un nettoyage en profondeur étaient la cantine et les installations».

«Le centre de distribution est resté opérationnel tout au long de la pandémie, car il est classé comme une industrie clé. Avant l’éclosion, aucune mesure n’a été prise pour protéger les travailleurs contre la propagation du virus, que ce soit la distanciation sociale ou le port du masque».

«Lorsque nous avons appris que deux de nos collègues de travail étaient morts du virus, environ 35 travailleurs sont sortis et se sont isolés. C’était autour du 9 mai».

«Ce n’est qu’après l’éclosion et la mort de deux travailleurs qu’on a pris des mesures de sécurité, mais elles sont essentiellement de nature symbolique. On a établi des marquages au sol et des signes explicatifs pour rappeler la distanciation sociale autour de l’entrepôt et dans la cantine, et on a placé des affiches pour dire aux gens de se laver les mains. Les masques n’ont jamais été obligatoires et c’est seulement récemment que l’entreprise les a fournis».

«Ce sont les employés de l’équipe Willow Green qui assurent la mise en œuvre de la distanciation sociale. Ils n’arrivent pas à respecter les objectifs de productivité sur le plancher. Ils sont particulièrement agressifs à la cantine en ce qui concerne la distanciation sociale, mais ne portent pas de masques et s’adressent directement aux travailleurs. Ils ont dit aux travailleurs que les masques n’offrent aucune protection pour justifier leur propre mépris de la sécurité. Si l’on voit des travailleurs se parler entre eux, les responsables interviennent pour leur dire de se séparer. Mais, on les voit souvent par groupes de trois ou quatre, en train de discuter, serrés les uns contre les autres».

«En raison de la nature du travail, c’est pratiquement impossible de maintenir en permanence une distance de deux mètres avec les autres travailleurs. Le travail est extrêmement répétitif, et les travailleurs se voient fixer des objectifs punitifs. Les cueilleurs portent à leur poignet un dispositif qui communique avec un système informatique qui leur ordonne de collecter des articles pour les amener à différents points de l'entrepôt».

«Les directeurs descendent sur le plancher de l’atelier et aboient les commandes s’ils estiment qu’ils ne travaillent pas assez vite – “Plus vite, plus vite!” Cela me rappelle la scène d’ouverture de la version cinématographique des Misérables où les prisonniers doivent tirer le bateau derrière eux sur des cordes. On vous demande de rester et de travailler une heure de plus si l’on n’a pas atteint les objectifs de productivité et vous en êtes informé le jour même. L’annonce peut se faire par le biais du système de sonorisation ou sur un panneau d’affichage, qui peut se trouver de l’autre côté de l’entrepôt».

«Les travailleurs ne voient pas les bénéfices que réalisent DHL et Morrisons. Les travailleurs intérimaires reçoivent un taux horaire de 9,79 euros et ceux qui sont des employés de DHL Supply reçoivent 9,87 euros pour faire le même travail. Ce taux passe à 10,32 euros seulement si vous avez travaillé plus de 45 heures par semaine. Les personnes employées directement par DHL Supply ont reçu une prime unique de 336,59 euros pour avoir travaillé pendant la pandémie, mais le personnel des agences n’a même pas reçu ce montant dérisoire».

«Le personnel d’agence qui s’est isolé n’a reçu que l’indemnité légale de maladie de 105,74 euros par semaine. Cela met davantage de pression sur les travailleurs pour qu’ils continuent à travailler même s’ils pensent être atteints du virus».

«On nous décrit comme des “travailleurs clés”, mais cela ressemble plus à du travail sous contrat pour moi, et notre importance ne se reflète certainement pas dans notre salaire, notre sécurité et notre traitement en général».

«J’ai regardé une vidéo sur YouTube sur la peste en 1655. La façon dont ils s’y prenaient était d’enfermer des familles entières pendant 40 jours et de ne les laisser sortir après que s’ils survivaient. Ce sont les pauvres qui ont souffert. Les riches étaient protégés, ils fuyaient vers l’isolement. Je ne vois aucune différence avec l’approche actuelle. C’est la classe ouvrière qui souffre. C’est le même problème depuis des siècles. Je n’accepte pas cet ordre naturel des choses: “Chacun à sa place”. Nous devrions tous être égaux».

«Le syndicat de Morrisons est le Syndicat des travailleurs du commerce, de la distribution et des branches connexes (USDAW). Ils n'ont pas contesté le manque de mesures de sécurité du côté de l’entreprise. Ils ont mis en place un accord interdisant la grève, qui est annoncé sur les panneaux d'affichage autour de l'entrepôt».

«Nous avons le droit de nous retirer du travail, surtout lorsque nous sommes exposés à la maladie et à la mort. Mais il faut le faire ensemble. On ne peut pas faire la différence en tant qu’individus. On a besoin de quelque chose qui soit à l’opposé des patrons. Mon travail est leur profit. Il n’y a vraiment aucune base pour un compromis sur la sécurité. C’est nous qui créons des bénéfices et nous avons le droit de quitter le travail en un seul morceau».

«Je suis d’accord avec l’appel [du Parti de l’égalité socialiste] pour la formation de comités indépendants de sécurité sur les lieux de travail. Les travailleurs doivent commencer à prendre les choses en main. Nous sommes tenus dans l’ignorance sur des questions qui concernent notre vie et notre bien-être. J’ai l’intention de me pencher davantage sur cette question et d’étudier ce que vous proposez».

 

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